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CHAPITRE III

LnUMILITÉ.

Pour bien comprendre le cœur humble, nous étudierons d'abord l'homme superbe.

§ I. — L'orgueil dans le cœur de Thomme.

Chacun de nous, s'il veut rentrer en lui-même, trouvera dans le fond de son être, un sentiment inné qui fait comme la vie de sa vie : c'est Vamour de soi-même. Dans le principe cet amour de soi était un amour légitime et bien ordonné, parce que l'homme ne s'aimait que pour l'amour de Dieu, pareil à un enfant bien né, qui aspire à devenir savant, vertueux, non pas pour lui-même, mais pour le plaisir de ses parents. Hélas ! depuis le péché, cet amour de nous-mêmes pour nous-mêmes est dépravé, parce que

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nous ne nous aimons plus comme des enfants du Père céleste, mai? comme des petits dieux indépendants; semblables à ces fils dénaturés, qui en tout ne songeraient qu'à leur intérêt propre, sans plus s'inquiéter de leurs parents que s'ils n'étaient pas.

Or, cet amour de soi-même, que chaque homme porte en son âme, se traduit par deux tendances essentielles : par amour pour nous, nous nous voulons du plaisir; par amour pour nous, uîjus nous voulons de la gloire. Et pourquoi? Parce que ces deux choses, plaisir et gloire, délectent notre nature, comme un mets exquis délecte notre palais.

L'amour de soi en tant qu'il se porte au plaisir s'appelle sensualilé; et l'amour de soi en tant qu'il se porte à la gloire s'appelle orgueil. Mais la gloire, qu'est-elle? Rien autre chose que la délicieuse prérogative d'être excellent, d'en avoir la conscience et d'être honoré comme tel.

Gonséquemment tout orgueil peut se définir par ces mots : amour désordonné de l'excellence personnelle ; et tout le langage de l'orgueilleux peut se résumer en ces paroles : j Moi, je suis excellent, et je me délecte en cette excellence. C'est ce qu'il faut analyser en détail, pour mieux connaître toute la plaie.

L'excellence renferme quatre éléments principaux : la i perfection, V indépendance, la supériorité, et Vhonneur. Or, l'orgueilleux veut pour lui ces quatre choses d'une manière désordonnée.

D'abord, il veut se délecter dans le sentiment de sa propre perfection; cette perfection est dépravée chez lui, parce qu'elle va jusqu'à négliger Dieu, parfois même jusqu'à le mépriser. Je suis parfait, pense l'orgueilleux, je le sais, et à moi toute la gloire : Dieu n'a rien à y voir.

Ln deuxième lieu, dans cet état de glorieuse perfection, l'orgueilleux prétend ne dépendre de personne, ni de Dieu qu'il oublie, ni des hommes qu'il méprise : Tout ce que j'ai et tout ce que je suis m'appartient! J'en suis l'autour, le possesseur : à moi tout l'honneur!

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Troisièmement, l'orgueilleux, par suite de son esprit de complaisance vicieuse et d'indépendance, veut à tout prix être son supérieur et devancer tous les autres. La supériorité de Dieu, il ne la rejette pas toujours explicitement, mais sûrement il la néglige. Quant à la supériorité des hommes légitimement établis dans l'autorité, il la méprise

et la nie.

Quatrièmement enfin, comme complément de sa vie orgueilleuse, le superbe, ne se contentant pas de se reposer en sa perfection, en son indépendance, et en sa supériorité, exige encore et cherche avec une furieuse avidité tout ce qui touche à l'honneur, c'est-à-dire les témoignages flatteurs du dehors, de telle sorte que cet honneur est comme la principale et continuelle pâture de son âme.

Voilà l'orgueil! Yoici la vie de l'orgueilleux : se nourrir de tout ce qui glorifie; se complaire dans sa propre excellence possédée, sentie et manifestée; s'y délecter au détriment de la gloire de Dieu.

Dans ce vice odieux, tel qu'il vient d'être dépeint, vous remarquerez la présence habituelle de deux inclinations. Saint Thomas définit le péché : Aversio a Deo, et conversio ad creaiuras\ « se détourner de Dieu pour se tourner vers la créature ». Ces deux mouvements se retrouvent dans tous les vices; mais dans l'orgueil ils apparaissent avec des traits particuliers.

En efi'et, dans tous les autres vices, le cœur humain ne se détourne -de Dieu que parce qu'il s'attache à la créature : ne pouvant jouir du bien créé qu'à la condition de laisser Dieu, il laisse Dieu pour se tourner vers l'objet convoité. C'est ainsi, par exemple, que l'homme intempérant, quand il enfreint les lois de Dieu et renonce à son service, le fait parce qu'il veut jouir à son aise du plaisir de la bonne chère; s'il pouvait, tout en savourant ses plaisirs, rester soumis à Dieu , et à l'ordre établi par lui , il accep-

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terait bien volontiers cette condition. Mais dans l'âme de l'orgueilleux, le désordre a une tout autre nature : chez lui, le cœur veut se détourner de Dieu, veut cesser d'être soumis aux ordres divins, non seulement parce que celte fausse liberté lui est nécessaire pour jouir de sa pâture d'honneur, mais encore parce que l'insubordination même fait partie de cette excellence en laquelle le superbe a fixé sa fin. // veut être insoumis , j^our le plaisir quil y a d'être insoumis^ .

Par où l'on voit clairement que ce vice est le plus énorme de tous. Par sa nature, il peut être et devient en réalité la cause de tous les péchés, de toutes les illusions, de toutes les ténèbres.

L'orgueil tel que nous venons de le montrer, se divise en deux espèces. Il y a V orgueil diabolique qui est le propre de tous les démons et aussi de certains hommes devenus semblables aux démons. Il y a Yorgueil humain, c'est-à-dire celui qui porte des caractères particuliers à l'homme et qu'on trouve plus ou moins dans tous les enfants d'Adam.

L'orgueil diabolique recherche l'indépendance vis-à-vis de Dieu; dans ce but, il procède contre l'autorité divine par voie de rébellion directe et positive. Ainsi, le démon connaît Dieu et pense à Dieu; mais positivement et directement il veut avoir la gloire de lui résister. Pour cette volonté satanique, le principal plaisir, c'est de ne pas se soumettre. Les autres parties de l'excellence personnelle, la perfection, la supériorité, les honneurs ne lui plairaient pas, s'il ne pouvait en même temps assouvir son orgueil en disant : « Je résiste à Dieu et à son ordre ! »

Le propre de Yorgueil humain esi d'être un amour désordonné de l'excellence personnelle par lequel on recherche tout ce qui élève. Il n'est donc pas une rébellion positive contre 'Dieu^ mais un impérieux oubli du Créateur pour se regarder soi-même comme un petit dieu.

1. Superbia rcspicit pcccatum ex parte aversionis a Deo, eu jus pnucepto homo subili récusât Cil' I"" (f. lxxxiv, a. 2, c).

Analysons ces quelques paroles. Le premier trait de notre orgueil, c'est Yimpérieiix oubli de Dieu. Gomme créatures et comme créatures humaines, nous devrions être plongés par instinct naturel dans l'intime sentiment de notre dépendance et de notre petitesse en présence du grand Dieu qui nous a faits ce que nous sommes et qui nous conserve. Mais non, par un étrange délire, l'homme a perdu cet instinct de créature. Nous ne pensons plus qu'il y a un Dieu et que nous sommes de lui et à lui; instinctivement nous ne nous regardons pas comme des créatures, mais comme des êtres qui sont, qui subsistent, qui vivent par eux-mêmes, sans l'influence, dirait-on, d'une cause supérieure, lit cet oubli, cet évanouissement du sentiment de l'être de Dieu est quelque chose de si enraciné, de si incorporé à nous, qu'après de longues années d'efforts pour nous mettre dans la vérité, un seul instant de relâche suffit pour anéantir les résultats obtenus. Une pierre soulevée qu'on cesse de soutenir, retombe à l'instant même; un fer rouge qu'on retire du feu, perd aussitôt sa chaleur et sa lumière. Voilà notre image.

Le second trait de notre orgueil, c'est Vinstinct de regarder notre petit être comme un petit dieu. Ici notre terrible vice embrasse exactement toute cette excellence divine dont nous avons parlé plus haut. D'abord, nous voulons être parfaits, nous nous admirons, nous nous louons, nous nous complaisons, nous nous glorifions, nous nous reposons en nous, comme Dieu se repose en lui-même. Deuxièmement, nous prétendons à l'indépendance, non pas précisément de Dieu, mais de toute puissance humaine : la sujétion à l'homme nous révolte. Troisièmement, nous aspirons à la supériorité et nous abhorrons l'infériorité. Enfin, nous avons horreur de tout ce qui sent le mépris, et nous sommes exigeants pour l'honneur jusqu'à réclamer un vrai culte, comme une divinité. Retenons-le bien, voilà l'homme, et voici en résumé le langage de son cœur : Moi ! Moi, avant tout! A moi, la gloire d'être parfait; loin de moi, l'abjection

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(l'être assujetti! Je veux être supérieur, il faut que tons m'honorent; car, moi, je suis un personnage!

Cet orgueil, dans notre âme, a tout un cortège de vices : l'envie, l'esprit de critique, la jalousie, la colère. Dans cette troupe ignoble on en distingue un qui accompagne plus inséparablement ce roi de tous les autres : c'est une certaine dureté extérieure. Tout plein de la prétention de jouir de son excellence et ô.\}ire un petit dieu\ le superbe se voit néanmoins entouré d'une foule de créatures qui, à chaque instant, contrarient et chagrinent sa folle prétention. Que résulte-t-il de là? Que cet homme se montre dur pour tout ce qui l'entoure, dur envers les supérieurs, dur envers les égaux, dur envers les inférieurs, dur envers luimême, dur envers les animaux, dur envers les créatures inanimées; dur d'une dureté conforme au tempérament : dureté calculée, dureté impérieuse; dureté violente, froide ou concentrée, mais toujours dureté; dureté dans les jugements, dans les sentiments, dans les procédés, dans les paroles, dureté en tout.

§ II. — Humilité dans le cœur de l'homme.

Vhumilité, étant le contraire de l'orgueil, doit se définir : amour légitime de l'abjection personnelle. De môme que l'excellence, l'abjection renferme quatre choses, quatre éléments essentiels : V imperfection^ la dépendance, l'infériorité, la privation d'honneur. Et ces quatre éléments sont eux-mêmes les fruits d'une racine commune qui est la connaissance véritable de ce que nous sommes, car l'hommi; humble connaît les raisons de shumilier.

11 y a donc lieu de distinguer deux parties dans l'humilité : l'une regarde l'intelligence, l'autre la volonté.

L'humilité de l'intelligence est la connaissance véritable de son abjection personnelle. Dans l'analyse de l'orgueil,

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