CHAPITRE IV
L'incomparable créature dont le nom, après celui du Fils de Dieu, surpasse tous les noms, l'auguste Marie, Fille de David, Epouse du Saint-Esprit et Mère de Jésus, a reçu de Dieu et des hommes un prénom tout céleste, que des impies ont osé blasphémer, mais que Lenfer lui-même ne lui refuse pas. Nous lui donnons le glorieux titre de Vierge. Ce nom est inséparable de celui de Marie, et partout la race dégénérée d'Adam, comme pour se consoler de sa corruption, lui dit et lui redit avec un intarissable accent d'admiration : 0 Vierge! 0 Vierge Mère! 0 Vierge des Vierges ! 0 Vierge très pure et très chaste ! 0 Vierge immaculée I
La blancheur du lis est devenue le symbole de cette virginité sans égale; et le mois de mai, le mois de la belle nature et des fleurs, a été converti par la piété des fidèles en un long jour de fête, en Ihonneur de cette éclatante innocence , miroir sans tache de la sainteté infinie, candeur de la divine lumière^ .
1. Candor... lucis œternee et s(3eculum sine macula Dei majestatis (Sap. VII, 26).
Il semble que Marie elle-même, pour reconnaître ces hommages rendus à sa vertu, ait voulu nous faire jouir du céleste spectacle de sa virginale beauté. Ne fut-elle pas, en effet, comme une vision de la virginité, cette merveilleuse apparition qu'une jeune fille vit descendre du ciel sur un versant des Pyrénées; et qui, après avoir longtemps brillé d'un éclat dont rien sur la terre ne saurait être le reflet, laissa tomber cette parole révélatrice : Je suis l'Immaculée Conception!
Puisque nous sommes les heureux contemporains de la Vierge de Lourdes et les chrétiens privilégiés auxquels l'Église a donné le dogme de la conception sans péché, il est juste que quelquefois, après avoir contemplé les traits si purs de notre Mère, nos yeux retombent sur nous-mêmes, et que nous nous demandions si nous sommes dignes d'elle.
Parlons donc, en présence de la Vierge sans tache, d'une vertu que notre conscience ose à peine nommer, de la céleste et très admirable vertu de chasteté.
Aussi bien, il faut le dire en gémissant, si notre siècle est le siècle de la pureté descendue du ciel sur la terre, il est aussi celui où le puits de l'abîme exhale sa plus noire fumée. Jamais peut-être l'ange déchu n'a mêlé, en plus grande abondance au sang de l'humanité, le poison infect qui donne la lèpre Jamais plus qu'aujourd'hui, il n'a été nécessaire de répéter aux hommes que l'air qu'ils respirent est un air empesté.
Et puis, indépendamment de la malice de nos temps, la question de la chasteté est pour nous tous la question capitale, par la seule raison que nous sommes hommes.
Pour tout être vivant ici-bas, appartenant à la race d'Adam et pouvant se qualiOer du nom d'homme, la grande, la suprême difficulté est celle de l'innocence; la grande guerre est celle de la pureté.
Par un privilège que le Créateur conféra, dans l'origine, à la nature humaine, nos premiers parents ont joui d'abord
des prérogatives des anges. Rien chez eux, raconte Moïse, ne provoquait la honte^, parce que rien n'était désordonné.
Mais le péché est venu. Sorti de la gueule empoisonnée du serpent, et entrant par la bouche imprudemment ouverte d'Eve la présomptueuse, ce péché est d'abord monté à la tête, où il a bouleversé l'ordre de l'humilité. Adam et sa coupable épouse se sont laissé dire qu'ils allaient devenir comme des dieux'-. Ils ont accueilli, goûté cette pensée sacrilège. Qu'est-il arrivé? Comme le venin d'un aspic se répand en un instant dans toutes les veines du corps, ainsi, avec une effrayante promptitude, des hauteurs de la pensée où il rendit la créature humaine semblable au démon par l'orgueil, le péché est vite descendu dans l'homme inférieur, pour le rendre semblable aux animaux sans raison. Juste punition, constate saint Augustin, d^une créature qui, ayant refusé à Dieu la sujétion de l'humilité, s'est vu refuser à elle-même la soumission de la chasteté^. A ce propos, Moïse, recourant à un langage aussi mystérieux qu'énergique, nous inflige dans son récit ce détail d'une ironie sanglante : Dieu fit pour Adam une tunique de peau de bête; il l'en revêtit; puis, le tournant en dérision, il s'écria : Le voilà, cet Adam qui est devenu comme l'un de nous''.
Depuis lors, toute l'humanité en est là. Nous étions faits pour mener la vie des anges; et nous avons les instincts de la brute, comme nos premiers parents en eurent le vêtement. Conçus dans les iniquités, nous naissons tous lépreux, pestiférés. A mesure que nous grandissons, la peste se développe, le péché se fortifie; et peu à peu l'hisloire
1. Eral autem uleique nudus, Adam scilicet et uxor ejus; et non eriihescebant (Gen. ii, 26).