‹ La vie vraiment chretienneChapitre 171 sur 309 · Ncmo potest duobus dominis servire (Mallh. vi, 2i · texte numérisé non relu

Ncmo potest duobus dominis servire (Mallh. vi, 2i

mirable de simplicité et de profondeur, comme tout ce que contient l'Évangile, suffit à elle seule pour prouver ce que j'avance. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois, surtout quand ces deux maîtres sont opposés l'un à l'autre. Rien de plus opposé, rien de plus irréconciliable que le monde et l'Évangile, et il est impossible que la volonté humaine veuille tout à la fois deux choses aussi contraires.

Jésus-Christ proscrit ce que le monde recommande, il recommande ce que le monde proscrit. Quand Jésus-Christ dit oui, le monde dit non. Quand il dit non, le monde dit oui. Que penser de tel plaisir? Permis, répond le monde; défendu, assure l'Évangile. Faut-il fuir telle occasion de péché? Certainement, dit Jésus-Christ; nullement, déclare le monde. Ce spectacle, ce livre, cette liaison, cet excès de luxe : tout cela est-il bon ou mauvais? Excellent, soutient le monde; détestable, affirme l'Évangile.

Comment, je vous le demande, comment concilier deux choses si contraires? Est-il possible de vouloir tout à la fois et le oui et le non? Obéir au monde et pratiquer l'Évangile, c'est vouloir marcher sur le feu sans brûler. Est-il raisonnable d'y prétendre? Peut-on aller à droite en prenant la route qui conduit à gauche, éviter le péché en s'accordant tout ce qui le provoque, faire le bien en cherchant les occasions du mal? C'est, je le sais, l'incorrigible erreur d'une foule de gens. Mais le nombre de ceux qui se trompent n'atténue pas la grossièreté du mensonge.

Malgré cette grossièreté, les hommes s'y laissent prendre. Comme les poissons sont pris par Vhameçon, nous dit le Sage, et comme les oiseaux s'engagent dans les filets, ainsi sont pris les hommes aux jours mauvais^. C'est que ces pauvres humains sont vains, légers et menteurs, à cause des balances avec lesquelles ils pèsent les choses.

L'esprit de conciliation entre le monde et l'Évangile a

1. Sicut pisces capiuntiir harno, et sicut aves laqueo comprehenduntur, sic capiunlur hoinines in terapore malo (Eccle. ix, 12)*

toujours existé sur la terre. Déjà de son temps, le prophète Isaïe foudroyait les femmes juives qui voulaient vivre en iraélites et se coiffer en païennes. Écoutez comment il abat les uns après les autres tous les vains ornements dont ces folles créatures prétendaient s'affubler :

Parce que les filles de Sion s'élèvent avec orgueil, parce qu'elles -marchent la tête haute, composant leur démarche et jjrovo quant du regard, le Seigneur découvrira leurs fronts superbes, et les dépouillera de leur chevelure; il leur ôtera les magnifiques ornements de leur chaussure, leurs réseaux, leurs bijoux en forme de croissant, leurs colliers, leurs bracelets, leurs aigrettes, leurs parfums, leurs pendants d'oreilles, leurs anneaux, les perles qui tombent sur leurs fronts, leurs habits si variés, leurs manteaux courts, leurs robes traînantes, leurs miroirs, le lin qui les couvre, leurs bandelettes et leurs voiles ' .

Si le Seigneur, par la bouche de son prophète, daigne ainsi faire tomber ses foudres sur de tels riens, c'est apparemment qu'il détestait, chez les femmes de son peuple, la sacrilège manie de vouloir être tout à la fois et à leur Dieu et au monde.

Mais cette funeste maladie de la conciliation n'a peutêtre jamais sévi plus cruellement qu'aujourd'hui. On peut dire que nous vivons dans le siècle des chefs-d'œuvre du démon. Celui-ci a fait de nos jours un coup de maître : il est parvenu à engouer les hommes de l'esprit de liberté. La liberté! toujours la liberté! tel est le cri que le genre humain pousse aujourd'hui, tout le long du chemin qu'il parcourt, et où il chancelle comme un homme ivre.

1. Pio eo quod elevat.c sunt fili;e Sion, et anibiilav(Munt extento coUo, et nutibiis oculoruin ihant, et plaiidebanl, atnbulabant j»rdibiis suis, et com[)Osito gradu incedebanf, decalvabit Dominus verlic(!m (iliarum Sion, et Dominas crinem taïuui nudabit... ; aufeiet Dominus ornainentum (alceamentornm, el lunulas, et torques, el monilia, et aru> I as, elmilras,. et ollactoilola, et inaures, et annulos, et gemmas in t'iouto peiidentes, et mutatoria, et palhola, et linteamina, et acus, et spécula, et sindones, et viltas, et therisira (Is, m, 16^

Une fois épris du mot de liberté, sans rien comprendre à la chose, les pauvres mortels empoisonnés sont tombés dans le délire; et depuis près de cent ans, il n'est pas de folie qu'ils ne débitent et ne fassent, parce que la déesse, c'est-à-dire la liberté, le veut ainsi.

Au fond de ce chaos où nous vivons, c'est toujours la même idée ou plutôt le même mensonge. On est libre, libre pour le mal comme pour le bien; et le bien n'a pas le droit de se jeter sur le mal pour le détruire. Ce sont deux ennemis qui ne doivent pas se battre. Tout ce qu'on peut espérer de mieux, c'est de les faire vivre en paix, en les décidant à se faire mutuellement des concessions.

Sur ce thème brodent, plus ou moins brillamment et catholiquement, tous les esprits, chrétiens ou non, qui ont mordu à la pomme empoisonnée.

Et de là est résulté l'ingénieux système de la conciliation. 11 faut donner quelque chose au monde, pour que celui-ci donne quelque chose à l'Évangile; l'esprit de charité demande des sacrifices; la raideur des anciens temps ne convient plus à notre âge; elle nuirait à la religion en éloignant tous ceux qui ne l'ont quittée qu'à moitié ; et , de nos jours, les chrétiens, les chrétiens vraiment sages, gardent pour eux seuls les austérités de la vertu pour n'en montrer au dehors que la condescendance : Jérusalem doit faire alliance avec Babylone.

Telle est la maxime, et à cette maxime correspond la conduite. De là ce qu'on pourrait appeler la fléau de la mondanité religieuse, ou, si vous le préférez, la peste de la religiosité mondaine. De là encore les monstrueuses alliances dont nous sommes chaque jour les témoins : le théâtre avec la communion, le livre de prières et les romans, le Sacré- Cœur et les plaisirs, la confession et l'impénitence, le scapulaire et la robe immodeste, le bal et la sainte messe, le signe de la croix et les signes du démon, la lumière et les ténèbres, le Christ et Bélial, le monde et l'Évangile.

C'est parce qu'il en est ainsi que tous les vrais chrétiens

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doivent être aujourd'hui plus que jamais les partisans et les apôtres de la séparation.

Vous croyez que je suis venu apporter la paix, dit Jésus- Christ; ce nest pas vrai, je suis venu séparer^ : On peut assurer qu'une des idées mères de l'Évangile est celle de la séparation morale. Xotre-Seigneur emploie, pour nous l'inculquer, les expressions les plus énergiques : Si voire bras vous scandalise, coupez-le. Si votre œil vous scandalise, arrachez-le, et jetez-le loin de vous. Il vaut mieux entrer au ciel avec un bras ou un œil de moins qu'être précipité en enfer avec deux bras et deux yeux^.

Ce qui, de nos jours, détermine le plus exactement peutêtre le mérite et la valeur d'un chrétien, c'est le plus ou moins d'esprit de séparation qu'il possède. S'il est, dans le bon sens du mot, l'ennemi de son siècle, c'est-à-dire le contempteur des idées modernes, idées aussi creuses que bizarres, et l'adversaire des usages antichrétiens qui font loi de nos jours, il peut se glorifier d'être le vrai disciple du Christ. Si, au contraire, il est le partisan des pactes et des accommodements, son christianisme est malade : c'est un homme atteint du mal contagieux et son commerce ne peut que nuire aux âmes encore préservées.

Mais que l'on ne confonde pas cette séparation évangélique avec le farouche orgueil du pharisien ou les rebutantes austérités des jansénistes. Jésus-Christ, qui est l'homme séparé par excellence, parce qu'il est Homme-Dieu et Homme-Sauveur, Jésus-Christ était si aimable et si bon qu'un jour une femme, après l'avoir entendu, s'écria : Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté et bienhru-

l. Piilalis quia pacem vcni dare in terrain? Non, dico vobis, sed separalionoin (Luc xii, 51).

■>. Si rnanus tua vel pes tuus scandalizat te ahj^cide euiu et projice abs le; bonuin tibi est ad vilain inj^redi dcbileni vel elauduin, (]uain duas manus vel duos pedes balicnlem, niilti in ij^nein îeternuni. Kl si oculus tuus Scan lalizat te, crue euni et projice abs te; bonujn libi est cuin uno oculo in vilain intiare, qiiain duos ociilos liabenlein, inilli in j;ebiMinam if^nis (Mallh. wiii, 8).

reuses les mamelles qui vous ont allaité ^\ Les saints, à l'exemple de leur Maître, ont été plus polis et plus véritablement hommes que nos mondains les plus exquis ; et les plus fidèles esclaves de Tétiquette auraient beaucoup à faire pour pouvoir rivaliser avec un François de Sales.-

La même charité qui rend les vrais chrétiens aimables les rend aussi inexorables. Bien qu'ils soient les vrais amis de leurs semblables, leur amitié va jusqu'à l'autel et pas plus loin; et aussitôt que la conscience est engagée ou exposée, la prudence intervient, ils se retranchent, ils se refusent; mais leur courage est accompagné de tant de grâce que, sans oser imiter leur vertu, les mondains les admirent et les louent dans le secret de leur cœur.

Plaise à Dieu que cette race de vrais Israélites, toujours prudents, se multiplie sur la terre, à mesure que croissent en nombre et en force Tinfernal bataillon des séducteur:-, l'armée des conciliateurs et l'immense légion des hommes séduits!

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