CHAPITRE M
Pour vivre de la vie vraiment chrétienne, il faut faire appel non seulement à la prudence et à la chasteté, mais encore à la mortification.
L'homme est corrompu dans toutes les parties de son être, non pas complètement il est vrai, mais suffisamment pour être aux yeux de Dieu une créature horrible.
Pour bien connaître cette corruption, étudions (£ abord la nature humaine en elle-même. Il y a dans l'homme deux parties bien distinctes : la partie raisonnable et la partie animale. La partie raisonnable comprend l'intelligence et la volonté; la partie animale embrasse les sens, les passions, et les membres du corps.
1. Beatus venter qui te portavitet ubera quae succisti (Luc. xi, 27).
Si l'homme avait conservé la rectitude originelle, les deux parties seraient demeurées dans une harmonie parfaite avec Dieu et entre elles. D'abord l'intelligence et la volonté, aidées de la grâce, auraient été occupées, d'une part^ à s'attacher à Dieu par le recueillement et l'amour d'autre part, à commander souverainement à la partie animale, afin que celle-ci ne se permit rien qui ne fût au service de la raison. De son côté, la partie animale aurait été occupée sans doute à exercer les fonctions de son être, comme voir, sentir, être émue, produire des mouvements d'amour, de joie et autres actes des passions ; mais, dans toutes ces différentes opérations , elle aurait toujours été dépendante du commandement de la raison. L'homme animal soumis à la raison, et la raison soumise à Dieu, tel aurait été, sans le péché, l'heureux état de la créature humaine.
Hélas ! depuis le jJéché tout est désorganisé dans la partie supérieure comme dans la partie inférieure.
Dans Vhomme raisonyiahle, c'est le désordre de l'intelligence relativement à Dieu, relativement à elle-même et relativement à la partie animale.
Relativement à Dieu , notre intelligence n'éprouve plus l'instinct de converser avec lui, de le voir présent en tout, de considérer toutes choses en lui. Au contraire, l'ignorance, la vaine curiosité, la dissipation, voilà son partage. Notre volonté par le fait a perdu, elle aussi, ces nobles mouvements de charité, d'humilité et d'obéissance qui la portaient à Dieu; elle n'a plus en partage que l'égoïsme, Tinsubordination et l'orgueil.
Relativement à elle-même, la partie raisonnable est également corrompue. Môme dans l'exercice naturel de leurs fonctions propres, abstraction faite de leurs relations avec Dieu, nos deux puissances supérieures sont déchues de leur perfection primitive : l'intelligence a perdu sa force et sa clarté d'intuition; la volonté n'a plus sa vigueur ni sa droiture.
Relativement à la partie animale, notre raison a perdu pareillement son empire et son indépendance. Non seulement nous ne sommes plus capables de gouverner à notre gré les passions et les sens, mais encore nous sommes entraînés par eux : en produisant leurs mouvements désordonnés, leur singulière et réelle influence obscurcit notre raison, trouble, secoue, déroute notre volonté, de sorte que la pauvre créature raisonnable est comme prise de vertige. Prenez un homme envahi par la colère, l'orgueil, la volupté ou l'avarice : a-t-il encore la raison? Oui, mais elle est dominée, vaincue, étouffée.
Datis la partie animale la désorganisation n'est pas moins affreuse. Dabord cette moitié de notre être a perdu la naturelle obéissance qui faisait sa force et sa gloire ; elle est devenue un sujet révolté, et presque toujours usurpateur.
Nos sens tendent continuellement à agir sans attendre ou sans respecter le commandement de la raison. Il faut que nos yeux voient tout, que nos oreilles entendent tout, que notre palais goûte de tout , que notre toucher jouisse de tout. De même, nos passions lui font subir leurs mouvements de révolte. Hélas ! quel tumulte dans notre âme ! Quelle anarchie dans nos différents instincts ! Amour, haine, désir, dégoût, joie, tristesse, audace, crainte, espérance, désespoir, colère, c'est une tempête continuelle Voilà la révolte.
Voici l'usurpation. Le plus souvent ces mutineries de l'animal révolté étouffent la raison et ses lumières; elles entraînent la volonté vaincue, et qu'arrive-t-il? Que tôt ou tard l'homme s'abandonne à la vie de la bête, et alors ce sont des débauches, des ivresses, des haines, des colères, et tout un déluge de maux.
Outre sa corruption par rapport à la raison, la vie animale de l'homme est encore corrompue en elle-même. Nos sens et nos passions ayant perdu quelque chose de cette perfection naturelle qui leur était propre, ravalent l'homme au-dessous de lui-même. De là vient que la créature sen-
suelle peut tomber même au-dessous de la bêle et faire des crimes contre nature.
Enfin l'homme animal a perdu son empire sur ce qui devait lui être soumis. Il ne peut plus gouverner, comme il l'entend, soit ses propres membres, soit les créatures corporelles qui rentourent.
Voilà l'êlre humain tel que le péché l'a fait. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'en présence d'une telle misère, cet être dégradé a conservé dans son cœur toute la vivacité de l'amour naturel qu'il avait pour lui-même. Hélas! ce que l'homme affectionne en soi, c'est cette nature telle que le péché l'a réduite. 11 s'aime, il se chérit, il a pour luimême des tendresses incroyables, et chaque fois que l'une ou l'autre de ces puissances révoltées demande sa pâture spéciale, il fait tout afin de l'accorder. C'est pour lui une peine incroyable de refuser à quelqu'une de ces bêtes avides l'objet réclamé.
Un mot exprime tout : être corrompu, c'est-à-dire porter en soi une multitude de puissances diverses qui réclament chacune sa jouissance sans aucun respect pour l'ordre commun; en présence de cette anarchie personnelle, avoir pour soi une tendresse qui souffre de la moindre privation, voilà bien la misérable condition de la nature humaine.
Dieu soit béni! Ce mal n'est pas incurable; son remède se trouve dans la mortification, qui est le fruit de la grâce de Jésus -Christ. Analysons celte vertu dans le cœur de l'homme. Elle appartient à la force et se compose de doux éléments : d'une sainte haine et d'une sainte violence.
D'abord une sainte haine. Quand la grâce veut former un homme mortifié, elle commence par lui faire comprendre que tout n'est pas bien en lui; qu'il y a des choses mauvaises, funestes, haïssables. Peu à peu, elle lui découvre un secret terrible : c'est que toute sa personne est un être corrompu. En même temps elle l'endamme d'un amour véritable et profond : l'amour de son iwno, de son salut, de sa sanctification.
vu: VUAIMENT Clir.KTIF.NXE. 19
Comme conséquence de cet amour légitime, la grâce fait naître une sainte aversion pour tout ce qui est mauvais en nous : aversion pour nos propres puissances dans leur vie naturelle, aversion pour tout nous-mêmes.
Ensuite une sainte violence. La haine ne suffit pas. L'objet haï, c'est nous-mêmes. Or, tout en nous haïssant par grâce, nous ne laissons pas de nous chérir par nature. Au sentiment d'aversion la mortification ajoute un sentiment de force qui nous rend capables de réaliser effectivement le combat contre notre fonds mauvais. Cette force s'appelle violence évangéUque.
Voilà la mortification. C'est une certaine force divine qui inspire à l'homme F instinct de se haïr soi-même et le courage de se tourmenter pour détruire le désordre du péché et rétablir V ordre de la justice originelle.
Ces mouvements de haine et de violence se retrouvent dans le cœur de tous les justes, mais à différents degrés. Il y a des justes ordinaires qui, sans avoir envers eux-mêmes la haine et la violence positives, savent cependant se gouverner autant qu'il faut pour ne pas tomber dans le péché mortel, mais qui, à part cela, accordent à leur nature toute la liberté qui n'est pas absolument illicite. Il y a les hommes mortifiés : ce sont ceux qui réellement, positivement, se constituent une bonne fois leurs propres ennemis et qui, comme tels, s'habituent à avoir envers leur personne des rapports de haine et de violence. Voici le langage ordinaire qu'ils s'adressent : Misérable créature corrompue, il faut que tu sois corrigée, punie, changée!
Cette distinction fondamentale entre la mortification négative et l'esprit actif d'une mortification positive est la règle la plus universelle et la plus vraie pour distinguer entre elles la vertu solide et la vertu chancelarjte. On peut affirmer sans crainte que toute la perfection de la vie chrétienne dépend de cette question : Sera-t-on un homme de mortification, oui ou non?
C'est la pensée de saint Ignace : « Une âme mortifiée,
disait-il, s'unit plus à Dieu en un quart d'heure d'oraison que ne peut le faire pendant plusieurs heures une âme immortiûée ^ ». Fince ^djoswm^ était sa devise.
La mortification est uiie en soi; mais elle s'applique à un objet complexe : nous-mêmes. Elle procède contre toutes les parties de notre être toujours avec le même esprit de haine et de violence; cependant elle vame ses opérations suivant les diverses jouissances.
D'abord, la mortification règle nos rapports avec Dieu en ramenant vers lui nos facultés intellectuelles.
Elle oblijjçe l'intelligence à s'occuper de lui, à ne jamais le perdre de vue au milieu des occupations. L'acte propre de cette mortification s'appelle recueillement.
Elle impose à la volonté une sainte violence pour secouer ses caprices et la forcer à s'attacher au bien de Dieu. Envisagée ainsi, cette vertu renferme trois actes propres : la charité, Tobéissance et l'humilité.
Ensuite la mortification règle nos rapports avec nous-mêmes intérieurement et extérieurement.
Intérieurement, il y a, d'abord, la mortification relative à la prudence. Elle consiste à haïr la hardiesse ou la fausse confiance de la raison, à se faire une pieuse violence pour que l'esprit agisse toujours selon la sagesse sans se laisser précipiter par ses lumières, et sans se fixer par orgueil dans sa propre perfection.
Puis, il y a la mortification relative à la justice. Elle impose à la volonté sa sainte vigueur, la loi de faire ce qu'il faut faire, de vouloir ce qu'il faut vouloir, sans se laisser ébranler par sa propre infirmité ou par le combat des instincts mauvais.
Vient ensuite la mortification des passions. Elle se subdivise en deux : mortification des passions irascibles et mortification des passions concupiscibles. Par la première, l'homme, haïssant en lui-même les deux extrêmes de la
1. Parole citée par S. Alpli., lielig. sanctif.. t. 1, cli. vu, g 1.
3;28 LA VIE VRAIMENT CIIRÉTlENiXE.
faiblesse et de Taudace en présence des difficultés, réprime, avec une égale force, les mouvements qui voudraient rabattre et ceux qui voudraient l'exalter. Par la seconde, l'homme, haïssant le furieux ensemble de ses appétits pour tout ce qui sent la jouissance corporelle et spirituelle et sa répugnance pour le contraire, gouverne et réprime en même temps les mouvements réjouissants et les mouvements affligeants.
Extérieurement^ c'est le règne de la mortiOcation des sens. Par elle, le chrétien refuse à la vue, à l'ouïe, à l'odorat, au goût, au toucher et à l'imagination, la pâture des plaisirs et impose à ces mêmes sens des privations, des souffrances même positives.
Enfin, c'est l'empire de la mortification des membres du corps. Par elle, on gouverne et maintient tous les sens dans une modestie parfaite.
Ainsi la mortification rétabht l'ordre primitif renversé en nous par le péché originel. Elle est l'auxiliaire et le soldat de toutes les vertus chrétiennes.