Spcs illoriim abominalio animœ (Job xi
348 LA VIE VRAIMENT CURÉTIENiNE.
téméraires, qui ont compté sur la mort pour abuser de la vie, jamais; à moins que le Seigneur n'exauce en leur faveur la prière d'une âme compatissante et vertueuse.
Qu ils tremblent donc, s'écrie notre Saint, tous ceux qui au malheur de pécher ajoutent le malheur plus grand encore d'être des pécheurs calculateurs. Qu'ils ne l'oublient pas : tout dans les desseins de Dieu est pesé, mesuré, compté. Pour chaque homme, la Providence a déterminé un certain nombre de péchés qui seront supportés et une certaine mesure de grâces qui seront données. Une fois le nombre atteint et la mesure comblée, l'imprudent qui aura cru jusqu'alors réussir dans son calcul sentira qu'il s'est trompé. La main du Seigneur s'appesantira sur lui, et, à moins d'un miracle, il est perdu.
Après avoir ainsi effrayé les temporisateurs, notre Saint s'adresse aux occasionnaires et aux tièdes, et il leur dit :
0 toi qui pactises avec le feu et qui comptes ne pas pécher dans l'occasion du péché, retiens ces trois maximes : On ne résiste pas à la séduction sans la grâce de Dieu; on n'obtient pas cette grâce quand on aime le danger; donc s'engager volontairement dans l'occasion et succomber, c'est tout un.
Quant à toi qui partages le péché en deux pour te permettre sans scrupule et sans crainte tout ce qui est véniel, songe à ce que tu fais et à ce que ton cœur combine. Mon Dieu, dis-tu, toutes les injures je te les ferai, excepté celles qui sont mortelles; car je veux tout à la fois t'offenser et te posséder! Ce langage, ne l'oublie pas, porte Jésus-Christ à te vomir de sa bouche. Et s'il le fait, qu'en sera-t-il de toi?
Voilà dans son ensemble, la doctrine d'Alphonse contre la funeste et fatale envie d'ajouter au péché la tranquillité dans le mal en vertu d'un calcul.
Cette doctrine est dure, pensera-t-on; elle sentie jansénisme.
Si rien ne la tempérait"; si elle n'avait pas sa contre-par-
LA. PÉNITENCE, GUERRE AU PACTE AVEC TOUT PÉCUÉ. 34î>
lie; si tout pécheur qui transige était par le fait réputé incurable et damné; s'il n'y avait pas pour lui, comme pour tout autre, possibilité, facilité même de rentrer dans l'ordre; si Dieu était représenté comme porté à la justice beaucoup plus qu'à la miséricorde; si on ne répétait pas fois sur fois que cette miséricorde est assurée à quiconque l'implore, qu'elle attend, appelle et accueille le coupable avec une ineffable tendresse; si au pécheur, même à celui qui pactise avec Tennerni de Dieu, on refusait la médiation de Jésus-Christ et l'intercession de sa sainte Mère; si, eu un mot, la crainte était confondue avec le désespoir... alors oui, il y aurait cruauté janséniste.
Mais, grâce à Dieu, il n'en est pas ainsi. Autant Alphonse condamne les abus de la miséricorde, autant il exalte cette miséricorde elle-même.
Dans ces conditions, son zèle contre les calculs de la conscience et son esprit saintement intransigeant sont, on peut l'affirmer, de très pures inspirations de la pure charité.
En cet ordre de choses, plus la sévérité est implacable, pourvu qu'elle soit discrète, plus elle est charitable. N'oublions pas qu'il s'agit de la vie vraiment chrétienne. Les hommes ressemblent à ces enfants mal nés qui ont du goût pour tout ce qui leur nuit. Nous goûtons le péché, sinon en lui-même, au moins dans ses effets et dans ses causes; c'est pourquoi nous rêvons toujours de monstrueuses alliances avec lui. Ne pas contrarier ce penchant ou au moins le ménager, sous prétexte qu'il ne faut pas faire trop souffrir, ce serait la cruauté du chirurgien laissant le plomb dans la blessure parce que l'extraction serait douloureuse. Au contraire, couper, briser, rompre tout pacte avec l'iniquité, dût la nature en pousser des cris de douleur, c'est la charité qui tranche dans le vif, dès qu'elle voit la gangrène.
Voilà pourquoi notre Saint, voulant à tout prix assurer le salut des âmes, fournit, nous venons de le voir, aux ministres de la parole de Dieu tout un arsenal de vérités
pour renverser de fond en comble les retranchements derrière lesquels la conscience se retire avec son mortel ennemi devenu son allié.
Mais, nous l'avons dit plus haut, à la doctrine du prédicateur, notre prudent Docteur joint, pour mieux combattre les pactes du pécheur, la tactique du confesseur. Cette tactique a deux règles principales dont Alphonse a été, non pas l'inventeur, car on n'invente rien dans l'Évangile, mais le plus ardent propagateur.
, D'après lui donc, lorsque le prêtre par ses prédications a décidé une âme à entreprendre sans délai une pénitence différée jusqu'alors, il doit comme confesseur : premièrement, arracher cette âme aux occasions dangereuses, autant que faire se peut ; secondement, poursuivre dans les derniers recoins de la conscience les restes de calcul qui auraient pu y demeurer cachés.
Conformément à la seconde de ces règles, le confesseur ne laisse pas de repos au pénitent formellement récidif, c'est-à-dire à celui qui retombe dans les mêmes péchés sans aucun sérieux effort de résistance. Pourquoi? Parce que la récidive prouve la présence du pacte. Évidemment quiconque se confesse sans vouloir se corriger, fait dans son cœur le raisonnement du coupable qui, voulant et ne voulant pas, transige. Dès lors, ou bien l'âme changera de système ou bien l'avenir éternel est compromis. C'est la science du salut qui l'aflîrme.
Contre les occasions du péché, le confesseur disciple de .saint Alphonse n'est pas moins énergique. Ou bien l'occasion peut être quittée, ou bien de cruelles nécessités retiennent l'âme forcément exposée au péril. Dans le premier cas, son charitable médecin lui dit que sous peine de mort, il faut briser, couper; dans le second cas, il lui déclare qu'il n'y a de salut pour elle que moyennant toute une enceinte de précautions qui interceptent la flamme sans quitter la fournaise. Mais toujours et en tout cas, pour qu'il y ait pardon, il faut qu'il y ait rupture.