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LA VÉRITABLE BASE DE L'ORAISON

n'est pas partout en corps et en âme; mais, encore une fois, la distance n'empêche pas la présence. Si, entre moi et une personne éloignée de cent mètres, il y a un milieu qui nous unit, s'il y a de la lumière qui transporte dans notre œil l'image de celui qui nous parle, et de l'air qui nous apporte ses paroles, quoique séparés nous sommes présents. Or, Marie est plongée dans l'essence divine. Là, dans ce milieu inûniment plus unitif que l'air le plus subtil et que la lumière la plus vive, elle nous voit, elle nous entend, elle nous comprend mille et mille fois mieux qu'une mère assise auprès de son enfant. Oui, la sainte Vierge est là, elle est là toute vivante ; et certes, on ne me fera pas croire que lorsque je m'écrie : Je vous salue, Marie! ma parole n'est qu'une poétique fiction.

Non, non! La conversation qu'on appelle oraison est une réalité. Et nous allons voir que cette réalité est basée sur la foi.

CHAPITRi: III

LA VÉRITABLE BASE DE l'oRAISON.

L'oraison mentale a le triste avantage d'être le point de mire d'une foule d'erreurs et de mensonges. Klle est difficile, dit-on, elle est impraticable, réservée aux saints, bonne tout au plus pour les religieux. C'est le démon qui la discrédite ainsi, parce qu'à tout prix il veut que les âmes soient privées de ce colloque divin.

Entre autres aberrations soigneusement entretenues par l'esprit menteur, une surtout ne peut manquer d'être fatale. Elle consiste à s'imaginer que l'oraison a pour base je ne sais quelle vision des choses divines. Oui, la vision! voilà pour beaucoup d'âmes la condition de toute conversation avec le ciel. Sans doute, on n'a pas la prétention de voir l'invisible miraculeusement, et l'on n'ambitionne pas les exlascs des saints; mais on voudrait, pour parler à Dieu,

s'imaginer D'ieu, et se l'imaginer si vivement, qu'il devienne presque saisissable. Ou bien, pour s'entretenir avec le saint Sacrement, on veut à tout prix percevoir sa présence et sentir son voisinage. Si l'on n'y parvient pas, on se retire la tête bandée en murmurant : Aujourd'hui je ne puis pas faire oraison.

Lamentable erreur! S'obstiner ainsi à vouloir être saisi de la présence avant d'entamer l'entretien, c'est s'engager dans l'impossible, dans le fatigant, dans le faux, dans le chan«-eant, dans le sensuel et finalement dans le désert.

Dans Vimpossihle : sentir la présence d'un Dieu qui ne se montre pas et avoir l'imagination frappée de ce qui ne frappe pas les sens, c'est presque un prodige. Or, les prodiges sont loin d'être à la portée de tous.

Dans le fatigant : quelle besogne, je vous le demande, que celle d'une pauvre âme emprisonnée dans un corps et se disant, en face d'unehostie consacrée : Avant que, grâce à mes efforts, il y ait là devant moi autre chose que l'apparence du pain, je ne parlerai pas à Jésus-Christ!

Dans le faux : si par un tour de force de votre esprit l'Eucharistie a changé de face, et si vous vous êtes composé la vision imaginaire d'un Dieu sous forme humaine, tout cela, vous le savez, n'est que fictif; et plus votre imagination aura réussi en ce travail, plus vous risquez d'être trompé. Dans le changeant : si votre oraison a besoin du sensible, elle n'aura pas deux jours qui se ressemblent. Aujourd'hui lumière charmante, demain désolante obscurité; et dans ce va-et-vient toujours nouveau, tourment de l'âme qui finit par se fatiguer de son jeu.

Dans le sensuel : au fond, lorsque dans l'oraison on veut voir à qui l'on parle, c'est pour jouir; or la jouissance même spirituelle est une sensualité. Sentir la présence de Dieu est chose aussi agréable qu'honorable. Ceux qui cherchent cette satisfaction donnent à penser qu'ils veulent avoir le Seigneur à leur service au lieu de se mettre au service du Seigneur.

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Et finalement dans le désert : oui, à force de vouloir posséder Dieu autrement qu'il ne le veut, lame finit par ne plus le posséder du tout. Dès lors, réduite à elle seule, comment voulez-vous qu'elle parle? Aussi, ennuyée bientôt de celte solitude, elle renonce à une oraison qu'elle qualifie d'impossible.

Telle n'est donc pas, cher lecteur, la vraie méthode. Vous désirez parler à Dieu, ne cherchez pas à sentir qu'il est présent, contentez-vous d'en être sûr. C'est bien suffisant en vérité. Que souhaitez-vous de plus? Mon Dieu, je suis convaincu que vous êtes là; je le sais et je sais que je ne me trompe pas! Ah! quel bonheur de pouvoir parler ainsi, non pas une fois en un moment privilégié, mais tous les jours et à toute heure du jour si on le veut!

Or, c'est la foi qui nous procure cet avantage. 0 chrétien, nous dit saint Paul, tu veux t' approcher de Je sus -Christ, commence par croire^. Sans te fatiguer les yeux du corps ou ceux de l'âme pour voir clair dans la nuit, contentetoi de cette parole si tranquille et si simple : Je crois! mais répète- la du fond de ton cœur. Que la foi soit ta manière d'aborder Dieu comme le regard est la manière d'aborder l'homme. Tu ne peux pas, comme saint Paul, être ravi au troisième ciel pour aller voir; cependant tu peux, comme Abraham, croire en celui que tu ne vois pas.

Chaque fois donc que tu auras la prétention de converser avec le ciel, après y avoir choisi l'ami à qui tu veux parler, ferme les yeux et dis : Je crois, je crois, je crois!

Sais-tu bien ce qui t'arrivera si avec humilité tu procèdes de la sorte? D'abord, ce que tu cherches te sera toujours donné, au moins sullisamment. C'est Jésus-Christ que tu désires, c'est à la sainte Vierge, ta iMère, que tu veux parler? Kh bien, je te l'al'lirme : avant de commencer, que ton âme avec ardeur et avec force s'écrie : Je crois, oui, ô Jésus, je crois à votre présence réelle dans celte Eucharis-

1. Credere enim oportet accedentem ad Deum quia est (Ilcbr. xi, G\

i08 LA VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.

lie dont je m'approche! 0 Marie, je crois aussi à votre présence attentive du haut du ciel où vous régnez, je crois et ma foi ne me trompera pas!... que ton âme, dis-je, s'exprime de la sorte avec sincérité, et toujours ton Sauveur et ta Mère se montreront assez pour que tu puisses leur parler.

Non seulement tu auras ainsi le suffisant, mais la foi rendra ta conversation aisée et tranquille. Car, dans l'exercice de cette foi, pas d'agitation, pas d'effort d'esprit, pas de chaleur d'imagination; rien que l'acquiescement paisible de l'âme embrassant la vérité.

Cet acquiescement, tu l'auras demain comme aujourd'hui et tous les jours de ta vie. Il ne te sera jamais impossible de dire : Je crois! Cette parole suffira toujours pour te faire trouver celui à qui lu veux parler.

Bien plus, il faut que tu le saches, croire en fermant les yeux est le plus sur moyen d'avoir bientôt les yeux ouverts, et de jouir d'une sorte d'intuition des choses.

Un grand saint l'a proclamé : L'intelligence est la récompense de la foi\ Notre Dieu aime tant ce tribut de notre esprit fidèle, qu'il nous le paie par la lumière. Oui, âme chrétienne, si tu veux être bientôt investie de cette présence de l'invisible, répète que tu y crois, et sans tarder, tu te féliciteras d'être comme si tu voyais. Car saint Paul te l'assure : La foi est la démonstration des choses qui n apparaissent jjas -.

C'est donc convenu, pieux lecteur : la conversation qu'on appelle oraison deviendra pour vous d'autant plus vraie et plus réelle que vous serez plus fidèle à la commencer toujours par ces mots : 0 Dieu à qui je vais parler, je crois en vous et en votre sainte présence!

1. Intellectui fides aditum aperit (S. Ang. Epist. cxxxvii, 15).

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