CHAPITRE VI
Nous osons à peine répéter, tant nous l'avons fait déjà, que l'oraison est une conversation avec le ciel.
La base de toute conversation est la présence de l'interlocuteur. On ne parle pas à un absent. Par conséquent, pas d'oraison sans la conviction qu'il y a là quelqu'un; quelqu'un qui entend et qui écoute. Cette conviction esl-elle un rêve? C'est ce que nous voulons examiner maintenant, pour consoler les âmes chrétiennes désireuses de converser avec le ciel.
La proximité rend la présence plus sensible, mais la distance ne la rend pas impossible. 11 est évident que si, après une longue absence, j'aperçois de loin, de très loin, in«^n
1. Venile ad me omiies qui laboialis, et oiicrali cslis, ol ego reliciau» vos (Matlh. XI, 28).
père et ma mère accourant vers moi et me tendant les bras, eux et moi instinctivement avons hâte de nous rapprocher le plus près et le plus vite possible. Aussi nous empressons-nous l'un vers Tautre, sans nous arrêter un instant, jusqu'à ce qu'enfin nous puissions nous embrasser; ce que nous faisons d'autant plus étroitement que nous nous aimons davantage. C'est la présence parfaite parce qu'il y a proximité.
A ce point de vue, quelles délices ne trouve-t-on pas dans la doctrine chrétienne sur la présence de Dieu! En tous lieux et en tout temps, mon Dieu est là prés, bien près de moi. Que dis-je ! il est en moi. Lorsque dans le secret de mon âme, je forme une pensée cachée, Dieu l'a vue; il a entendu cette parole intérieure que je me suis dite à moimême; car là où je l'ai prononcée, il était présent. Si, retiré dans une chambre fermée à tous, je veux goûter la liberté de la solitude et me débarrasser des ridicules façons de l'étiquette, je ne dois pas oublier cependant que, dans ma retraite, mon Dieu est solitaire ave moi.
Partout où je suis seul, je suis en société et en famille; puisque près de moi se trouvent le Père, le Fils et le Saint- Esprit.
Est-il bien vrai que Dieu soit ainsi tout entier en chaque partie de l'univers? On peut l'affirmer des choses morales, pourquoi pas de lui? La justice est ici ce qu'elle est là, sans diminution ni augmentation. La vertu est à Rome ce qu'elle est à Paris. L'amour maternel est pour le cœur d'une Française ce qu'il est pour l'Indienne sauvage. Partout la bonté, la majesté, la force, la douceur se présentent à l'esprit de l'homme sous les mêmes traits ; parce que, répétons-le, les choses morales sont en tout lieu tout ce qu elles sont par nature. Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de Dieu qui est la justice même, la bonté même, la sainteté même, la subsistance infinie de toutes les vertus?
Déclarons-le donc avec l'apôtre saint Paul : // )Vest pas loin de chacun de nous, car cest en lui que nous vivons^ que
nous nous mouvons et que nous sommes '. Et quelle consolation pour une âme, si cette âme se sent le besoin d'autre chose que de ces riens, grands et petits, dont on s'occupe en ce bas monde! Quelle joie pour moi lorsque le soir, fatigué des hommes et de moi-même, je retrouve dans ma chambre solitaire Celui qui m'a créé et à qui je puis parler I Quel soulagement pour mon cœur d'homme lorsque, subitement atteint par le glaive de la douleur morale qui blesse incessamment tous les pauvres humains, je ferme les yeux pour mieux voir au dedans de moi-même le Dieu qui se tient tout près de ma blessure et veut écouter ma plainte!
Quelle force au moment de la tentation, si j'ai le bonheur de penser que Dieu me voit ! Et surtout, quelle source in7 tarissable d'oraison et de sainte conversation dans cette immuable présence de Celui qui s'est fait appeler le vivant ei le voyant^^l Que les hommes fassent de moi ce que bon leur semblera; qu'ils me privent de la douce conversation d'une mère; qu'ils m'arrachent aux salutaires entretiens d'un père vénéré; qu'ils m'enlèvent mes proches, mes amis, tous mes semblables, et qu'ils m'ensevelissent tout vivant dans l'horrible solitude d'un cachot impénétrable ! Us auront beau faire; si je ne veux pas être seul, je ne serai pas seul. Car là je trouverai à qui parler; là je retrouverai mon père, mon père qui est au ciel, mais qui est aussi dans la prison où gémit son enfant et sur le lit de douleur oii il souffre .
Où irai-je, s'écrie le Prophète-Roi, où irai- je pour rlrr loin de votre esprit qui entend tout? Comment pourrai je me soustraire aux regards de votre face? Si je )tiofitr au c'u'L vous êtes là; si je descends dans les enfers, je vous y vois présent. Si, dès l'aurore, je me hâte de prendre des ailes pour m'en aller habiter les extrémités de la terre, ce sera vntr,'
1. Quamvis non longe sit ab uiioquociue nostriim; in ipso enim vivimus, et movemiir et sumus (Act. xvii, 27, 28).