‹ La vie vraiment chretienneChapitre 254 sur 309 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'ordre a mettre dans l'oraison.

Ce titre semble contredire nos précédentes observations. L'oraison, on le sait donc, est l'entretien filial du chrétien avec son Père qui est au ciel. Cet entretien, puisqu'il est filial, a pour caractère essentiel la simplicité, l'abandon, le sans-gêne, la familiarité, l'intimité. Vous imaginez-vous un fils usant de mille cérémonies pour parler à son père ou à sa mère? La conversation en ce cas deviendrait si compliquée qu'elle serait impossible. Il en est de môme de l'oraison. Quiconque parlant à Dieu voudrait faire des phrases, sentirait à l'instant que la chose ne va pas. Vite il cesserait do causer, ou bien il changerait de ton.

Puisqu'il en est ainsi, puisque l'oraison est de sa nature aisée, abandonnée, pourquoi ce titre si peu attrayant : A* Vordre à mettre dans V oraison? ^{Qi-on de l'ordre là où il doit y avoir de l'abandon? Pour les causeries de famille organise-t-on d'abord un plan? L'oraison parle à un Père; a-t-elle donc besoin de tant de rhétorique?

Nous répondons à cette dilïicuUé par un louchant détail de la vie de famille. Quand un enfant encore tout jeune doit souhaiter à ses parents la fête ou la bonne année, on lui fait apprendre par cœur lui compliment. L(' pauvre petit, s'il était réduit à ses propres ressources, n»* ln)iiverait rien à servir. Il rougirait et finirait par pleurer. Ce n'est pas que son cœur soit muet; mais il n'a ni la raison assez formée, ni la langue assez habile pour soutenir une conversation proprement dite, surtout si celte conversation con-

/i[\Q LA VIE VRAIMENT CllRi:TIENNE.

lient un monologue. On lui fait donc réciter un compliment; lequel est devenu le sien, on le voit bien à la joie avec laquelle il le débite. Aussi les parents, loin de s'en olïenser, trouvent le procédé charmant.

Or, l'apôtre saint Pierre nous donne, à nous chrétiens, le nom d'enfants encore tout petits : Comme des enfants nouvellement nés, nous dit-il, désirez le lait spirituel et pur ^ Saint Paul de môme nous appelle pauvres jje lits ^; et le livre des Proverbes assure que la Sagesse incréée trouve ses disciples parmi les petits et les humbles ^ ; enfln Notre- Seigneur, après avoir répété à ses apôtres qu'ils doivent devenir petits, leur donne ce nom : Filioli, mes petits enfants '*.

D'oii l'on doit conclure que, réduits à nous-mêmes et sans guide, nous ne saurions guère mener une conversation quand l'interlocuteur est Dieu. L'aisance de la familiarité n'y suffirait pas. Il nous faut des points de repère; sans quoi nous nous perdrions inévitablement dans le vague. De là notre leçon commençant par ces mots : De r ordre à mettre dans l'oraison.

Quel est cet ordre? Celui que nous indiquent la nature même et la logique innée en nous.

Expliquons-nous par une comparaison. Vous demandez à un prêtre, aussi charitable que respectable, un entretien sur une question des plus graves; sur le choix d'un état de vie propre à assurer votre salut. Il s'y prête volontiers et vous vous rendez chez lui.

Naturellement et avant tout vous le saluez. Ainsi faut-il faire en commençant Toraison. On aborde Dieu en se mettant en sa présence; et, en l'abordant, on le salue par quelque acte intérieur d'adoration.

1. Sicut modo geniti, infantes, rationabile, sine dolo lac concupiscile a Pet. II, 2).

2. Tanquam parvulis in Cliristo, lac vobis polum dcdi, non escam, lîonduin enim poteralis (I Cor. m, 1).

;^. Ubi est huinilitas, ibi est sapientia (Prov. xi, 2). ■i. Joan, xiii, 33.

L Oin)Rl-: A METTRE DANS L'oRAISON. 437

Après avoir offert au prêtre le témoignage de votre respect, vous traitez la question; vous lui dites que vous voulez vous sauver, que par conséquent vous désirez suivre votre vocation quelle qu'elle soit, et vous le priez de vous donner ses conseils. Il vous répond ; vous discutez, et vous finissez par conclure.

Ainsi se passent les choses dans la première partie de l'oraison. Cette première partie a reçu plusieurs noms. On l'appelle méditation^ considération , réflexion. Quel que soit le nom, la chose est toujours la môme. Elle consiste on certaines réflexions que l'on se fait à soi-même ou que l'on fait à Dieu sur certains sujets se rapportant au salut : sur le ciel, sur l'enfer, sur la vie, sur la mort, sur Jésus- Christ, et sur ses divins mystères.

Mais quand vous avez, avec le prêtre charitable, discuté et éclairci la question de votre vocation, vous vous gardez bien de le quitter tout brusquement sans rien ajouter. La nature veut qu'après la discussion vienne l'expression d'un sentiment quelconque. Ou bien vous remerciez votre charitable conseiller; ou bien vous avez quelques mots d'admiration pour la belle vocation qu'on vient de découvrir en vous; ou bien vous vous en déclarez indigne. EnOn, sous une forme ou sous une autre, le cœur parle après que l'esprit a réfléchi. De même dans l'oraison. Lorsque, par exemple, vous vous serez entretenu avec Jésus-Christ de ses souffrances et de son amour, naturellement, nécessairement, vous lui donnerez ce mot du cœur : Je vous remercie! Je vous demande pardon! Je vous aime! C'est la seconde partie. Ce sont les n/frctions, les actes.

Est-ce tout? Non. Lorsque vous avez remercié votre pasteur éclairé, vous lui promettez, surtout si la vocation est une vocation choisie, de la suivre fidèlement et d'en r(Mnplir tous les devoirs. Telle est aussi la troisième partie de l'oraison, que l'on appelle la résolntio)), la promessr. Après avoir parlé à Jésus-Christ de sa douloureuse Passion, après lui avoir dit merci, il est naturel que vous ajoutiez : Soi-

g-neur, je vous promets d'être votre serviteur plus fidèle que je ne l'ai été jusqu'aujourd'hui.

Ce n'est pis tout encore. Avant de quitter ce bon prêtre, et immédiatement après lui avoir promis la fidélité à votre vocation, vous implorez son secours. Vous le priez de vous aider de ses conseils, de vous prêter ses bons offices et de se souvenir de vous devant Dieu. C'est aussi ce qu'il faut faire à la fin de l'oraison : « 0 Jésus, doit-on dire, je viens de contempler votre sainte Passion! 0 vous à qui j'ai exprimé la reconnaissance de mon cœur! 0 vous à qui j'ai promis le dévouement et l'amour, permettez .que maintenant je vous invoque, et que la prière, l'humble prière vienne clore mon entretien, car sans la grâce pas de vertu, et sans la prière pas de grâce! » Vous vous répandez ainsi en humbles supplications jusqu'à la fin de votre entretien. Après quoi, vous saluez Dieu avec respect, et vous allez à vos occupations pour l'amour de lui.

Voilà l'oraison, et l'ordre qu'il faut y suivre pour l'ordinaire. C'est la conversation raisonnable d'un enfant sérieux qui traite d'affaires sérieuses avec son père. Il commence par les témoignages de respect; il aborde ce qu'on appelle la méditation durant laquelle se traite une question relative au salut; cette question traitée, il en vient à V affection ou à Vacte, c'est-à-dire à la parole du cœur; puis arrive la résolution ou la promesse; enfin le tout se termine par la 2Jrière^ effusion d'une âme se répandant devant Dieu et lui exprimant ses peines, ses besoins, ses désirs, ses craintes et ses espérances.

A l'oraison ainsi comprise s'applique ce mot de l'Écriture : La conversation avec la Sagesse n'engendre pas Vennui\ Quand une âme s'est habituée à cette méthode si simple, si juste, si raisonnable, elle n'a plus peur de cette terrible demi-heure, de ce redoutable quart d'heure d'oraison qu'il faut donner à Dieu. Elle sait quoi dire et quoi

l.Nec tredium convictus illius (Sap. viii, 16).

LES PARTIES ESSENTIELLES DE L'oRAISON. /t3î>

faire. Petit à petit ce qu'elle dit comme ce qu'elle fait lui devient savoureux; et l'oraison est pour elle ce qu'elle a été pour tous les saints : V arbre de vie '.

GHAPITRK X

LES PARTIES ESSENTIELLES I>E l'oRAISON.

Remarquez, je vous prie, le titre de ce chapitre. 11 annonce les parties essentielles de l'oraison. C'est vous dire que nous nous occuperons, non pas de Tordre artificiel que l'on peut mettre dans ce saint exercice, mais des éléments qui se retrouvent nécessairement dans toute oraison vraie et complète.

Par ordre artificiel (veuillez prendre ce mot dans un sens respectueux) j'entends ici ce que plus haut nous avons appelé méthode. C'est un certain agencement de choses destiné à conserver à l'oraison sa nature et ses qualités. Telle est par exemple l'habitude de commencer, comme le veut saint Ignace, par certains préludes, ou de terminer, comme le veut saint François de Sales, par un bouquet spirituel.

Encore une fois, nous ne parlerons pas de ces points de détail. Souverainement respectables, ils n'entrent cependant pas dans notre plan, puisque nous ne voulons nous occuper que de ce qui est propre à toute oraison, quelle que soit la méthode dans laquelle on l'encadre. De là, notre litre ainsi formulé : Parties essentielles de l'oraison.

Ces parties nous sont indiquées par la nature même de Tâme humaine, et par sa manière de procéder (juand ell»' aborde un sujet sérieux et int(''ressant avec quehju'un.

En ce cas, c'est le sujet lui-même que, de concert avec son interlocuteur, elle examine tout (Eabord. Dans un conseil de guerre c'est de l'armée que l'on parle; on s'entretient entre magistrats de la justice el du droit, entre

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