LE SANCTUAIRE DOMESTIQUE
je, que nos braves hommes et jeunes gens, après avoir écoutii quelque temps à la porte, finiront par entrer, sinon tous, au moins un grand nombre.
Le Prêtre. — Je Tespère également; mais par prudence je tiens à faire remarquer ici que l'entreprise n'exige pas dans la famille l'unanimité. Quand même le seuil de son sanctuaire domestique ne serait franchi chaque soir que par une épouse attristée mais toujours confiante, et quelques-uns de ses plus jeunes enfants, nous croirions avoir déjà beaucoup gagné ; d'autant plus que, bien souvent, cette persévérante prière des plus faibles exercera, sur ceux qui se croient forts, un empire irrésistible.
La Mère. — Je le crois, Monsieur l'abbé, et je le vois dans les yeux de mon mari, dont le regard ému révèle combien la pensée de voir sa famille agenouillée chaque soir aux pieds du crucifix le touche, et môme, risquons le mot, le tente.
Maintenant, Monsieur l'abbé, vous savez que les mères de famille font de toutes les affaires des affaires de ménage. Voudriez vous me permettre sur ce sanctuaire domestique quelques questions de détail?
Le Prêtre. — Je le permets d'autant plus volontiers, Madame, qu'ici les détails ont leur importance.
La Mère. — Vous voulez donc, dans la maison, une pièce se prêtant à la prière. Mais, Monsieur l'abbé, que de familles, surtout parmi les pauvres, ne trouveront pas cette chambre réservée! Kt puis, comment condamner ainsi une place dont souvent la famille aura besoin !
Le Prêtre. — Madame, il n'est jamais entré dans ma pensée que votre petit oratoire ne puisse être on même temps occupé par quelqu'un de la famille. Que ce soit la chambre du père et de la mère, ou celle de quelque fille aînée que l'on décore de ce beau nom, y voyez-vous un mal? Non, non! il n'est pas question de rendre un projet impraticable en posant des conditions inaccessibles même aux honnêtes familles, et plus encore aux pauvres. (Jue ces
derniers, sous leur toit de chaume, placent leur crucifix et leur image de la Vierge dans Tunique ou presque unique chambre qu'ils possèdent; croyez-vous que le Dieu de Bethléem y soit moins honoré et moins porté à exaucer?
La Mère. — Vous parlez des pauvres, Monsieur Tabbé. Où trouveront-ils ce crucifix et cette image que vous leur imposez?
Le Prêtre. — Sur ce point, je ne vous dirai ni mes secrets ni mes espérances ; et je vous répondrai seulement que là où la pauvreté ne pourrait se procurer l'image de Jésus- Christ, Jésus-Christ lui-même viendrait séjourner avec prédilection par sa sainte grâce, bénissant avec amour le dénùment du pauvre.
Im Mère. — Vous n'exigez donc pas que nos oratoires soient richement décorés?
Le Prêtre. — Oh non ! que chaque famille agisse en ceci selon ses moyens.
La Mère. — Mais est-il défendu d'orner si on le peut?
Le Prêtre. — Non assurément; pourvu que l'ornementation soit toujours modeste et porte à la prière. Rien qu'un bouquet de fleurs pieusement offert à Marie, rien qu'une petite lampe brûlant au pied du crucifix, le jour et la nuit si c'est possible, ou tout au moins au moment de la prière : Jésus-Christ et sa sainte Mère ne sont pas exigeants, puisqu'ils ne demandent que le bon cœur.
La Mère. — Ce bon cœur, je le leur donne, et j'aurai mon sanctuaire. Mais dans ce sanctuaire, qu'aurons-nous à faire, Monsieur l'abbé?
Le Prêtre. — Je vous l'enseignerai demain.