LA PRIÈRE EN COMMUN DANS LA FAMILLE
La Mère. — Vous nous avez promis. Monsieur l'abbé, de nous enseigner ce que nous aurons à dire et à faire dans cet aimable sanctuaire de famille, décrit par vous.
Le Prêtre. — Oui, et je satisfais de suite votre pieuse curiosité. Vous devrez surtout y faire la prière du soir en commun.
Le Père. — Encore une obligation ajoutée à tant d'au-
LA PRIIlRE E\ commun DANS LA TAMILLE. oOl
très! Pourquoi toujours appesantir le fardeau déjà si pesant des pratiques religieuses. J'ai déjà tant de peine à prier quand je suis seul, comment m'astreindre à cette quotidienne cérémonie où j'aurai probablement à subir des lenteurs qui ne sont pas de mon goût?
Le Prêtre. — Mon cher Monsieur, votre répugnance me rappelle un mot de saint Grégoire. Ce grand pape nous dit : // en est des biens spirituels tout autrement que des biens temporels. Ceux-ci produisent le dégoût ajirès exprrience; les autres, avant. Quand un homme ne sait j)as cr que c'est que Vopulence, il la désire avec frénésie^ et quand il en a beaucoup joui, son âme en est falifjuée. Celui qui /?«• connaît pas la vertu ne la souhaite guère; celui qui la pratique ne saurait plus vivre sans elle '.
Pour appliquer ces grands principes au détail qui nous occupe, je vous dirai, mon cher ami, que vous répugnez à faire la prière en famille, parce que vous ne la connaissez pas; et que si, une fois, vous la goûtez, elle deviendra pour vous comme un mets délicieux.
Le Père. — Puissiez-vous dire vrai! Mais j'attends l'expérience.
La Mère. — On m'a parfois assuré. Monsieur l'abbé, que la prière en commun l'emporte en efficacité sur la prière privée.
t. Hoc distare, fralies carissitni, inler dclicias coi'j)oris et cordis solet, quod corpoiales delic.iuî, cum non liabentur, ;^ravo in se desideriiiin accendutit, cum vcro habita eduntiif, coinedeiitein prolinus in faslidiuin per satietatem vertunt. Al conlra spirituales deliciic cum non liabentur, in faslidio sunl, cum vero babentur, in desiderio; tant()(|ue a comedente anii)lius esuriuntur, quatito et ab osuiienle ainplius coinedunlur. In illis appetitus placet, experienlia displicet, in istis appeliluN vilis est et experienlia magis placel. In illis appclilus saturilaltin, saturitas faslidium gênerai; in islis autem appetitus satuiitalem, salurilas appetilum parit. Augenl enim spirituales delicivO desideriunj in mente, dum satiani, quia quanto magis earum sa|)or percipitur, eo ainplius cognoscitur quod avidius ametur. El idcirco non habit;e amari non possunt, quia earum sapor ignoratur. Quis rnim amare valeal quod ignorai? (Homil. xxxvi S. Oreg. papœ in Kvang. sec. Luc. cap. x).
Le Prêtre. — C'est absolument vrai, Jésus-Christ nous l'a dit, quand il a promis que, si deux ou trois étaient réunis en son nom^ il se trouverait au milieu d'eux^. Et du reste, , on comprend que l'union de plusieurs voix provenant de la réunion de plusieurs âmes exerce sur le cœur de Dieu une puissance toute particulière.
La Mère. — Cet avantage, fût-il le seul, suffirait pour que notre famille adoptât pour jamais la prière commune. Nous avons tant besoin de Dieu qu'il serait insensé de négliger le moyen de nous assurer, de sa part, double bénédiction.
Le Prêtre. — La prière en famille renferme encore bien d'autres trésors.
Le Père. — ■ Eh ! lesquels?
Le Prêtre. — Je vais vous étonner : Elle fait prier ceux qui ne sont guère disposés à le faire.
Le Père. — C'est le contraire qui me paraît vrai. Elle rebute ceux qui ont à peine le courage de prier seuls.
La Mère. — Je crois, mon ami, qu'en y réfléchissant nous donnerons raison à Monsieur l'abbé. Il me paraît certain que le fait de voir une mère de famille, allant chaque soir s'agenouiller avec ses filles et ses petits enfants devant une image de la sainte Vierge pour invoquer cette bonne Mère, ne pourrait pas ne pas exercer sur un mari et sur des fils récalcitrants une influence aussi puissante qu'elle est secrète.
Le Père. — Peut-être. J'avoue que je n'aurais pas le courage de m'isoler longtemps de ma femme et de mes enfants réunis pour prier. Mais continuez, Monsieur l'abbé.
Le Prêtre. — Ne pensez-vous pas, mon cher Monsieur, que quand on se réunit pour prier, il est impossible qu'on soit en désaccord sérieusement et longtemps?
Le Père. — Pourquoi cette question?
1. Ubi sunt duo vel 1res congregati in nomine meo, ibi siim in medio eorurn (Matlh. xviii, 20).