LA NATURE DE LA PRIÈRE DU SOIR EN FAMILLE
La Mère. — Vous avez, Monsieur l'abbé, terminé votre dernier entretien par un mot qui m'a préoccupée. Oui, avez-vous dit, la prière du soir en famille sera pour vous une bénédiction, pourvu qu'elle se fasse comme elle doit être faite. Y a-t-il donc une manière particulière de prier V
Zc Prêtre. — Assurément. Toute prière qui demande un bien quelconque est bonne. Mais il y a bien et bien ; il y a par conséquent prière et prière.
Le Père. — Expliquez-vous, de grâce! Car, pardonne/.moi, je trouve que vous excellez à compliquer la religion. J'avais toujours cru que dès qu'on prie on prie; et maintenant vous venez me donner des doutes sur la valeur de ma prière.
Le Prêtre. — Rendez-moi cette justice, mon cher Monsieur : si parfois je vous embarrasse par mes alïirmations, toujours cependant je flnis par vous satisfaire en faisant la lumière dans votre esprit.
Le Père. — C'est juste.
Le Prêtre. — Tant il est vrai que notre sainte religion n'a d'obscurités que pour ceux qui ne l'étudientpas à fond. Mais je reviens à Madame; et je lui répète qu'il y a prière et prière, parce qu'il y a bien et bien.
La Mère. — Veuillez, Monsieur l'abbè, développer volie pensée. Vous voulez peut-être dire que l'on peut demander à Dieu des choses plus ou moins excellentes, et que de la valeur des choses demandées dépend la valeur de la prière?
Le Prêtre. — Précisément. Remarquez avec moi, je vous prie, qu'en tout ordre de choses on dislingue ce qu(» j'ap-
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pellerai volontiers le suprême et le secondaire. Le bien suprême d'une armée en campagne, c'est la victoire définitive avec tout ce qui y conduit sûrement. Les biens secondaires, ce sont les avantages privés du soldat ; son logement plus ou moins commode, sa nourriture plus ou moins agréable et le reste.
Ceci est vrai dans les choses particulières et bornées. C'est plus vrai encore pour la vie de l'homme considérée dans son ensemble. Cette vie, qui est la préparation de l'éternité, est un composé de deux genres de choses fort différentes l'une de l'autre. Le premier renferme le contingent : ce qui passe, ce qui n'est pas indispensable, ce sans quoi on peut vivre heureux ici-bas et aller au ciel après la mort. Ce sont les biens terrestres, la santé, les joies de la famille, l'estime du monde et, en général, tous les avantages temporels.
A l'autre catégorie appartiennent les biens absolus, moyennant lesquels on arrive à la vie éternelle, tandis que sans eux, après une vie secrètement misérable ici-bas, on est irrévocablement condamné au malheur des malheurs.
Le Père. — Je vous comprends. Vous voulez dire que, de même que pour le corps il y a un bien supérieur qui est la vie, et un mal suprême qui est la mort, de même l'homme moral trouve en ce monde, à côté des biens et des maux qui passent, ceux qui ont des conséquences éternelles.
Le Prêtre. — Vous rendez ma pensée mieux que je ne laurais fait moi-même. C'est pourquoi je puis arriver sans plus tarder au cœur de la question, et j'affirme que la prière parfaite est celle qui s'occupe des biens suprêmes de l'homme, tandis que l'imparfaite demande les biens inférieurs.
La Mère. — Pourriez-vous me donner quelques exemples?
Le Prêtre. — Quand vous demandez la réussite d'une affaire temporelle, la guérison d'une maladie, la répara-
LA NATURE DE LA l'RIÉRE DL' SOIR EN FAMILLl.. oOT
tion d'un outrage, le gain d'un procès, votre prière est imparfaite.
Le Père. — Elle est donc mauvaise, puisque tout ce qui est imparfait est blâmable. Vous me défendez donc de demander à Dieu que mon enfant vive quand la mort le menace. C'est cruel; et puisqu'il en est ainsi de votre religion, je n'en veux plus !
Le Prêtre. — Calmez-vous, mon bon Monsieur. Le mol imparfait a deux significations. D'abord il désigne les choses qui sont privées en partie du bien qui leur convient; c'est ainsi qu'on dit de la conduite d'un homme qu'elle est imparfaite quand il s'y glisse beaucoup de défauts. Ensuite ce mot désigne les choses bonnes en soi, mais d'une qualité inférieure, comme la monnaie de cuivre relativement à la monnaie d'or.
C'est dans ce dernier sens que j'ai appelé imparfaites les prières qui s'appliquent aux choses temporelles. Pour prendre une expression familière, je dirai que ces prières sont bonnes, mais de qualité inférieure.
La Mère. — Et vous voulez, Monsieur l'abbé, quand nous serons réunis pour prier, nous interdire ce genre de demandes? Je ne pourrai donc plus, avec mon mari et mes enfants, me procurer la douce consolation de demander la guérison de nos malades, le bonheur temporel dos miens, la prospérité de nos petites affaires et mille autres choses qui font la joie d'une mère?
Ah! Monsieur l'abbé, moi aussi je trouve que vous avez une religion bien sévère, et je serais tentée de certifier avec mon mari que vous me dégoûtez de la prière.
Le Prclre. — Madame, je n'ai pas eu le temps de vou.s dévoiler ma pensée tout entière. Oh non, certes non! il ne vous est pas défendu de parler lilialement ;\ votre Dieu de toutes les nécessités et misères de la vie présente. Celui (jui nous a ordonné d'implorer chaque jour le pain de chaque jour ne voit pas de mauvais a'il que nous lui demandions le bonheur dès cette vie et de celte vie.
Vous pourrez donc, vous devrez même, dans votre prière commune de chaque jour, recommander à Dieu les nécessités temporelles de votre famille. J'ajouterai même : chaque fois qu'une tribulation quelconque visitera votre foyer domestique, ce sera, non seulement votre droit, mais votre devoir de vous en occuper tous ensemble aux pieds de Jésus et de Marie.
La Mère. — Ah ! Monsieur l'abbé; que vous me faites de plaisir et de bien!
Le Prêtre. — Je vais vous en faire plus encore; car, je vous prie de le remarquer, s'il est consolant de prier pour les choses du temps, il l'est plus encore de demander les biens éternels.
Le Père. — Voilà ce que je ne comprends pas. Qu'il soit plus nécessaire de penser à la mort que de penser à la vie, soit! Mais que ce soit plus agréable, impossible!
Le Prêtre. — Mon cher Monsieur, il y a plaisir et plaisir. Si vous aviez deux fils soldats et s'ils vous revenaient tous les deux : l'un en bel uniforme d'officier supérieur; l'autre tout poudreux, mais sortant de la bataille avec les lauriers de la victoire, lequel des deux...
Le Père. — Assez! je vous comprends. Vous voulez dire que les jouissances morales sont d'autant plus profondes qu'elles se rapportent à des biens plus parfaits?
Le Prêtre. — Juste! Je prétends ceci : pour vous comme pour toute votre famille, de deux prières dont l'une consisterait à demander que personne ne soit malade, et dont l'autre demanderait que personne ne soit damné, c'est cette seconde qui vous fera le plaisir, je ne dis pas le plus sensible, mais le plus solide.
La Mère. — C'est vrai; pour mon enfant, j'aime mieux demander le ciel que la santé.
Le Prêtre. — Or, Madame, et c'était là le but principal de mon entretien d'aujourd'hui, dans votre prière du soir, l'essentiel sera que vous n'omettiez jamais ces prières que Ton peut appeler capitales.
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Voilà ce que j'ai voulu dire quand j'ai répété avec réflexion cette phrase sur laquelle vous m'interrogiez en commençant : La prière en famille est une bénédiction, jyourvu qu'elle se fasse comme elle doit être faite. Pourvu, aurais-je pu ajouter, qu'on s'y occupe surtout et avant tout des choses de l'éternité.
Le Père. — Nous voilà d'accord, et je vous avoue franchement que je mettrai mon plaisir d'homme, de père et de chrétien à demander chaque soir, pour les miens comme pour moi, la préservation de l'enfer et la grâce d'aller en paradis.
La Mère. — Mais, Monsieur l'abbé, cette prière parfaite à laquelle je vous promets d'être fidèle, de combien de demandes doit-elle se composer? Que faut-il y renfermer pour ne rien oublier? A quoi peut-on se borner pour n'être pas trop long?
Le Prêtre. — Vous me faites là. Madame, une question bien grave. Donnez -moi, je vous prie, le temps d'y réfléchir.
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l'objet de la prière du soir en famille :
LA demande de la CONVERSION ET DE LA PERSÉVÉRANCE.
Le Père. — Nos entretiens sont interrompus depuis longtemps, Monsieur l'abbé. A peine ma mémoire m'en a-l-olle laissé quelques souvenirs.
La Mère. — Moi, je n'ai rien oublié. Nous on étions à dire que la prière en commun est une bénédiction pour lo> familles, surtout quand elle se fait bien, et qu'elle renferme certains éléments essentiels que Monsieur l'abbé a promis de nous indiquer.
Le Prêtre. — Votre mémoire est très lidèlc. Madame. On voit que votre cœur y était, ce cœur qui se souvionl de tout ce qui peut contenter ses légitinio-; <lt''<iis. Vous do-
mandez que votre prière du soir réponde à tous les besoins de votre famille. Eh bien, introduisez-y une prière pour la conversion.
Le Père. — Pour la conversion! Ce serait une injure! Sommes-nous protestants, juifs, francs-maçons?
Le Prêtre. — Non assurément : mais les chrétiens ont toujours, eux aussi, à se convertir.
Le Père. — C'est ce que je ne comprends pas.
La Mère. — Moi je le comprends, mon ami. Je conçois parfaitement qu'une âme vivant dans le péché songe à quitter le mal pour revenir à Dieu, c'est-à-dire à se convertir.
Le Père. — Mais encore une fois, nous n'en sommes pas là. Qui de nous, je me le demande, vit assez en impie, pour qu'on doive lui parler de conversion, et cela to«5 les soirs?
Le Prêtre. — Si je vous disais que tous, tant que vous êtes, vous avez à vous convertir!....
Le Père. — Vous diriez une folie.
Le Prêtre. — Pas si vite, ni si fort, mon cher ami ! Notre vie, à la bien entendre, doit être une succession continue de conversions progressives. La première est le passage de l'état de péché à l'état de grâce. Les autres sont des passages de bien à mieux.
Le Père. — Et laquelle voulez-vous que nous demandions tous les soirs?
Le Prêtre. — Toutes.
La Mère. — Gomment, Monsieur l'abbé! Tous les jours nous devons supposer que quelqu'un de nous est peut-être en état de péché mortel, et demander qu'il revienne à Dieu? Vous m'effrayez! Y aurait-il parmi nous des coupables?
Le Prêtre, — Il s'en glisse partout. Madame; et rien n'est plus salutaire dans une famille que de prier pour ceux de ses membres qui seraient secrètement égarés.. Quoi de puissant sur le cœur de Dieu que l'on invoque, et sur le cœur des chrétiens qui le prient, comme cette parole répétée tous les jours : Pour notre conversion, Seigneur, pour notre conversion? Elle retentit dans les âmes comme une
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prédication éloquente. Elle prêche aux uns qu'il faut aiiuor Dieu davantage; aux autres qu'il faut quitter le péché véniel; à d'autres peut-être qu'il s'agit de rentrer en grâce avec Dieu, qui sait !
Quoi qu'il en soit de ce secret des âmes, heureuses les familles où chaque soir Dieu et la conscience entendent ce mot : conversion!
La Mère. — C'est d'autant plus vrai que souvent ceux qui prient ensemble demandent la conversion de certains absents fort éloignés de Dieu et du ciel. Mais, Monsieur l'abbé est-ce tout?
Le Prêtre. — Oh non, Madame, à la demande de la conversion, il faut ajouter la prière pour la persévérance
Le Père. — Qu'entendez-vous, Monsieur l'abbé, par celte parole qui revient si souvent sur vos lèvres, et que je ne comprends pas?
Le Prêtre. — J'entends une faveur grande, mystérieuse, incomparable, inestimable, que l'on ne saurait jamais trop solliciter.
Le Père. — Qu'est-ce donc, et à quel mystère nous préparez-vous?
Le Prêtre. — Que penseriez-vous. Monsieur, de la prière du pauvre qui dirait à un riche : Ce ncot pas un secours transitoire que je vous demande, cest un billet qui m'assure non seulement raumùne de tous les jours, mais encore une part de votre héritage?
Le Père. — Je dirais qu'une pareille prière est une impertinence, et qu'un iiomme ne demande pas cria à un homme.
Le Prêtre. — C'est vrai, mais il peut le demander à Dieu.
Le Père. — Gomment cela? ■
Le Prêtre. — Dieu n'est pas seulement pour nous un riche pouvant faire l'aumône à notre pauvreté; c'est un père qui désire enrichir ses enfants.
Comme tel, de même qu'une mère, Madame le sait, aime à préparer à ceux qu'elle aime des surprises et des dons
512 LA VIE VRAIMENT CeRÉTIENNE.
précieux, de même notre Dieu a composé pour les siens un présent inestimable entre tous, puisqu'il s'applique à toute la vie de celui qui le reçoit.
Grâce à ce présent mj'slérieux, on possède comme une assurance sur la vie éternelle. Car en ce cadeau divin sont renfermées les grâces qui, chaque jour, soutiennent dans le bien ou font éviter le mal, et, à la fin, celles qui aident à bien mourir. Faveur sans prix, ce don ajoute à l'aumône quotidienne l'héritage éternel, et c'est à cause de sa valeur infinie qu'on l'a appelé le grand don de la persévérance .
La Mère. — Et voilà ce que vous voulez que nous demandions tous les soirs en famille?
Le Prêtre. — Oui.
La Mère. — Et vous croyez qu'une pareille demande peut être exaucée du ciel.^
Le Prêtre. — Non seulement elle peut l'être, mais elle le sera infailliblement si vous êtes fidèles à la répéter.
La Mère. — Faut-il la répéter souvent?
L^e Prêtre. — Tous les jours.
La Mère. — Pourquoi?
/>e Prêtre. — Parce que Dieu Ta ainsi voulu.
La Mère. — Mais pourquoi l'a-t-il ainsi voulu?
Le Prêtre. — Votre question outrepasse un peu les limites. Cependant je vous répondrai ce qu'on peut répondre sur ce sujet. Dieu a voulu que la demande pour la persévérance fût persévérante et quotidienne, car ce don en se perpétuant se renouvelle tous les jours, et notre Père céleste tient à nous le faire demander tous les jours pour que vivant sous sa continuelle dépendance, nous songions à revenir sans cesse vers son Cœur.
La Mère. — Je comprends par mon propre cœur cette invention du cœur de Dieu. Mais, Monsieur Tabbé, pour l'obtenir ce don de la persévérance, et même pour le demander légitimement, ne faut-il pas déjà être l'ami de Dieu?
Le Prêtre. — Oui, jusqu'à un certain point; et c'est pour cette raison qu'il faut avant tout, comme nous l'avons
L OBJET r»K LA l'I'.IKIU: \)V SOIR EN rA.MIM.K. TiS'A
VU, demander la ^a-àce de la conversion. Le (•hrétieu qui ne songerait pas même à s'améliorer, ne pourrait guère sans moquerie demander à Dieu de persévérer jusqu'à la lin.
La Mère. — Je commence à comprendre la sagesse de vos leçons, et je vous remercie, mais permettoz-moi d'insister, car vous concevez jusqu'à quel point ce sujet m'intéresse, moi qui mourrais mille fois pour le salut de mes enfants. Vous avez donc dit, Monsieur, que quiconque demande dans les conditions voulues le don de la persévérance, l'obtient certainement et va au ciel.
Le Prêtre. — Je l'ai dit et je le répète.
Là Mère. — Puis-je donc en conclure qu'une famille dont tous les membres feraient cette prière légitimement et constamment serait une famille d'élus?
Le Prêtre. — Oui, certainement.
La Mère. — Ah! Monsieur l'abbé, vous comblez mon cœur de joie, d'espérance et de désir. Je le veux, je le veux votre sanctuaire de famille; et, je vous le promets bien, on y priera chaque jour comme vous voulez qu'on prie. Car, j'ai compris, oui, j'ai compris la raison de vos deux prières.
Le Prêtre. — Permettez-moi de vous assurer que, pour qu'elles aient toute leur ellicacité, il faut en ajouter encore deux autres, bien douces, bien puissantes et bien faciles.
La Mère. — Dites, Monsieur l'abbé, dites! je suis prêt»' à tout entendre et à tout accepter. Après les magniliques promesses que vous m'avez faites, mon âme est disposée à
tout.
Le Prêtre. — Revenez domain, nous continuerons.
SEPTIÈMI': l<:iNTRKTll<:N
l'objet de la nuKiu: nu soin i;n famille :
LA DEMANDE DE l'aMOUR ENVERS JÉSUS-CIIHIsT.
La Mère. — Je vous rappelle voire promesse. Monsieur ral)bé. Vous nous avez fait parfaitement comprendre pour-
quoi une famille chrétienne qui se réunit pour prier doit demander chaque soir la conversion et la persévérance. Mais, avez-vous dit, pour que ces deux prières soient absolument efficaces, il faut en ajouter deux autres. Quelles sont-elles? Répondez-moi, sans plus tarder, car je suis impatiente de savoir comment mon mari, mes enfants et moi devons prier, pour assurer notre bonheur en ce monde et dans l'autre.
Le Prêtre. — En premier lieu, demandez chaque soir V amour de Jésus-Christ.
Le Père. — L'amour de Jésus-Christ! Dans quelle région vous allez nous lancer, mon cher abbé ! L'amour de Jésus- Christ! Mais, si je comprends bien ce mot, il me semble qu'il s'agit là d'une vertu absolument réservée aux saints, et dont nous, pauvres chrétiens, n'avons pas à nous occuper.
Le Prêtre. — Un trait me revient à la mémoire ; il me servira de réponse. Un jour un portefaix arrêtait à la porte d'un couvent un lourd chariot chargé de pesantes caisses. Ces caisses renfermaient les quatorze tableaux d'un chemin de croix monumental.
Il fallut les décharger, les déballer. Les gens de la maison n'y suffisant pas, on pria le portefaix d'aider ; ce qu'il fit volontiers. Le premier tableau sorti des caisses représentait Jésus condamné par Pilate. Qui est cet homme? s'écria le déballeur tout étonné. C'est, lui répondit-on, Notre-Seigneur recevant de Pilate sa condamnation à mort. Il regarda tout pensif et se remit à la besogne.
Vient la seconde station; Jésus chargé de la croix. L'étranger regarde de nouveau, et avec plus d'émotion que la première fois. Au troisième tableau représentant Notre- Seigneur succombant sous le poids de cette croix, le pauvre homme touché de plus en plus peut à peine retenir ses larmes. Mais à la vue du quatrième, qui lui montre la sainti^ Vierge rencontrant son divin Fils, il est vaincu par l'émotion et il pleure. On ne dit pas commentrle tout se termina. Mais il est bien à croire que ce chemin de croix
L OBJET DE LA PHIKRE DU SOIR EN FAMILLE. .jI."
improvisé convertit notre heureux portefaix, amené Ik par la bonne Providence.
Voilà, mon cher Monsieur, comment la sensibilité à l'égard de Jésus-Christ est chose réservée aux âmes saintes. Je certifie au contraire que tout homme, surtout s'il rst baptisé, a dans l'âme ce que j'appellerai l'instinct chrétien, c'est-à-dire une disposition à s'intéresser au Rédempteur.
Le Père. — Vous voulez donc que chaque jour nous lui demandions de l'aimer?
La Mère. — Et pourquoi pas, mon ami? Celui qui est mort pour nous ne mérito-t-il pas que nous l'aimions?
Le Prêtre. — Assurément, Madame ; et vous remarquerez avec moi que la froideur du chrétien pour Jésus-Christ rst un des plus graves désordres qui régnent en ce monde où il y en a tant.
La Mère, — Veuillez expliquer votre pensée, Monsieur l'abbé. Je l'entrevois, mais je voudrais la comprendre.
Le Prêtre. — Madame, il est deux choses également terribles pour le cœur : ne pas aimer ce qu'on devrait aimer; ne pas être aimé de qui il faudrait l'être.
Que diriez-vous d'une famille où le père et la mère n'aimeraient pas leurs enfants, et où ces derniers n'aimeraient pas leurs parents?
La Mère. — Je dirais que c'est une horreur.
Le Prêtre. — Eh bien, cette horreur on la retrouve partout sur la terre. Jésus-Christ est plus qu'un père, plus qu'une mère. Ami lidèle, bienfaiteur généreux, rédempteur au prix de son sang, victime immolée pour nous, régénérateur de nos âmes, auteur et fondement de nos espérances : il est tout pour nous, et nous ne l'aimons pas. C'est la plus grande honte de l'humanité, la(|uelle ressemble aune troupe d'enfants rebelles qui .uiraitMil chasse leur père de sa maison et de leur cœur.
Im, Mère. — Ce que vous expliquez, Monsieur labbi*. n'a pas de peine à entrer dans mon àme. Ne pas aimer ce (jue l'on doit aimer, c'est allreux; je le comprends.
ylC LA VIE VKAIMExNT CHRÉTIENNE.
Le Prêtre. — Et j'ai ajouté un mot que vous comprendrez mieux encore. C'est une grande souffrance, ai-je dit, de n'être pas aimé de qui il faudrait l'être. Madame, si vos enfants ne vous aimaient pas...
La Mère. — Ah! Monsieur l'abbé, quelle torture! j'en mourrais de douleur!
Le Prêtre. — C'est cependant le sort qui est fait à Jésus- Christ. Il aime et il n'est pas aimé. Son cœur, car il en a un, et je vous l'assure, beaucoup plus sensible que le nôtre, son cœur souffre tant de cette privation d'amour qu'un jour, à bout de patience, il s'en plaignit à une de ses pieuses servantes en s'écriant devant elle : Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes et qui ne reçoit d'eux que froideurs et ingratitudes!
Le Père. — Je vous l'avoue. Monsieur l'abbé, vos réflexions me touchent. Que Jésus-Christ, à qui nous devons tout, soit pour nous comme un être indifférent, c'est une désolation; et je ne veux plus que cette désolation règne dans ma maison.
Le Prêtre — Nous voilà. Monsieur, grâce à un généreux mouvement de votre cœur, parfaitement d'accord.
Le Père. — Sans aucun doute, et je suis le premier à vouloir maintenant que, chaque soir, moi et les miens nous demandions à Jésus-Christ de l'aimer. Il faut que nous ne soyons pas plus longtemps des baptisés païens.
Le Prêtre. — Votre expression est un peu dure, mais votre résolution est d'autant plus opportune, mon cher Monsieur, que là où l'on néglige l'amour du Sauveur, le salut est toujours très douteux; et que vos deux premières prières, la demande de la conversion et celle de la persévérance, n'auront qu'un succès fort chanceux, si vous n'ajoutez pas cette troisième.
La Mère. — Monsieur l'abbé, vous m'effrayez ! Comment, si mes enfants ne songent pas à Jésus-Christ, ils risquent d'aller en enfer?
Le Prêtre. — Sans aucun doute. Madame. On ne blesse
L OBJET DI- LA IMUKUE DT SOTIî EN FAMILLE. o 1 7
pas impunément le cœur d'un Dieu; et ceux qui, pour reprendre vos expressions, ne songent pas même à son amour, lui font une blessure profonde.
La Mère. — Je le comprends; mais avouez aussi que si désormais nous sommes fidèles à lui demander son amour, il faudra bien qu'il récompense notre bon cœur en nous sauvant.
Ld Prêtre. — C'est précisément la réflexion que je voulais ajouter. Courage donc, mes bons amis! Béni soit Dieu qui vous a fait adopter cette troisième prière. Désormais le crucifix sera chez vous le crucifix, c'est-à-dire l'image d'un Dieu sauveur à qui vous êtes reconnaissants. Je vous en félicite.
HUITIÈME ENTIiimi^N
l'objet de la prière du soir en FAMlLLi: LA DEMANDE DE LA DÉVOTION ENVERS MARIE.
Le Père. — Monsieur l'abbé, j'ai hâte d'en finir avec cette question de la prière du soir en famille. \on pas qu'elle me déplaise, loin de là! Mais mon esprit se sent pressé de vous demander un résumé de toute la vie vraiment chrétienne, telle que vous la comprenez. Si vous me le permettez, je dirai moi-même ce que vous nous répondriez, je le soupçonne, si je vous interrogeais. Je pense donc (jur la dernière des quatre demandes qu'il faudra introduinchaque soir dans notre prière commune a pour objfl la très sainte Vierge et son culte.
Le Prêtre. — l'arfaitement.
Le Père. — Eh bien, mon cher Monsieur, sur ce point je vous attaque, mais du coté opposé à celui (jue j'ai choisi jusqu'ici pour vous livrer bataille, ,1e vous ai toujours, vous le savez, accusé de nous vouloir trop parfaits. Maint -Miaiit je crois qu'à vos yeux nous le sommes trop peu.
Le Prêtre. — En quoi donc?
5i8 LA VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.
Le Père. — En ce que vous nous supposez capables de ne pas prier la sainte Vierge, puisque vous voulez nous faire demander la grâce de l'invoquer toujours. Mais, mon cher Monsieur, y pensez-vous? Je ne suis pas dévot; cependant je suis assez chrétien, et ma mère m'a assez parlé d'une autre Mère que j'ai au ciel, pour qu'il me soit impossible de ne pas prier de temps en temps Celle que nous appelons tous la sainte Vierge.
Ah! si vous nous recommandiez de lui exposer nos besoins,- soit! Mais, si j'ai bien deviné votre pensée, ce ne sont pas tant ses faveurs particulières que la dévotion elle-même que nous devons solliciter. En d'autres termes, vous voulez que nous demandions à Marie de ne l'oublier jamais.
Or, mon cher abbé, cela ne se demande pas. Est-ce qu'on oublie sa mère? Est-ce que je dois entourer mon cœur de précautions pour me souvenir de celle qui ma donné le jour? Je trouve, Monsieur, qu'en nous faisant demander à la sainte Vierge la grâce de ne pas l'abandonner, vous nous faites injure, et à elle aussi, puisque vous îa supposez si peu aimable qu'on puisse la quitter.
La Mère. — Mon ami, je vous trouve un grand esprit de contradiction. Hier vous reprochiez à Monsieur l'abbé de voler trop haut, aujourd'hui vous l'accusez d'aller terre à terre. Laissons-le plutôt parler; car il finit toujours par avoir raison et complètement raison.
Le Père. — Eh bien, j'écoute.
Le Prêtre. — Vous savez, mes chers amis, que les enfants sont peu raisonnables, que souvent il leur arrive d'aimer ce qui leur est nuisible mais agréable, de rejeter l'utile qui leur déplaît. En ce cas, une mère sage leur dit : Mes enfants, ce sont vos goûts qu'il faut changer. Vous me demandez toujours des sucreries qui vous font mal, jamais vous ne songez au pain qui vous nourrit. Oh! que vous me ferez plaisir quand vous serez devenus assez sérieux pour ne plus m'adresser des prières d'enfant.