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CHAPITRE VII

Dieu est vivant, lui-même nous le déclare. Il aime à nous dire et à nous redire dans les Écritures cette parole sacrée : Je suis le Dieu vivant ^ .

Vivre c'est agir et avoir en soi le principe de l'action. D'une pierre gisant à terre on ne dit pas qu'elle vit, car elle ne se remue pas. Quand quelqu'un la soulève et la laisse ensuite retomber, malgré ce double mouvement, on persiste à affirmer que, de sa nature, elle est morte et inerte, car le mouvement ne lui vient pas d'elle-même, mais d'une cause étrangère.

D'un arbre au contraire, on assure qu'il vit, parce que la germination, l'action de la sève, la production des feuilles et des fruits, sortent de lui-même, sans qu'un agent extérieur soit obligé de lui prêter ce mulliple mouvement.

L'animal a une vie plus parfaite, parce qu'il jouit de mouvements plus nombreux et d'actions plus fécondes : il voit, il entend, il marche, il court, il mange, il boit, il crie, il s'agite en tout sens, en un mot, il vit davantage que la plante.

L'homme est plus vivant encore, car il n'a pas seulement la vue, l'ouïe, la marche, la course, le boire, le

"•.. Et ecce sum vivens in sœcula saeculoriim (Apoc. i, 18).

manger comme les animaux, mais encore il pense, il comprend, il combine, il entreprend, il travaille, il aime, il se réjouit, il s'altriste. C'est une incessante action, par conséquent une incessante vie.

Au-dessus de l'homme brille l'ange dont Faclivité est plus simple et cependant plus forte. En lui rien de ces mouvements qui caractérisent l'être animal. On ne le voit ni se nourrir, ni se livrer à ces mille agitations physiques qui sont notre partage. Et cependant, répétons-le, il vit plus pleinement, plus fortement que nous. Pourquoi cela? Parce que son intelligence est plus forte que la nôtre. Il comprend mieux que nous, et il voit plus de choses que nous.

Sa volonté est plus énergique : ce qu'il veut, il le veut plus fermement, plus constamment, plus eiïicacement.

Son pouvoir est aussi plus grand que le nôtre. Nous pouvons, nous, remuer à notre gré cette portion de la matière qui est unie à notre âme et qui compose nos membres. Je puis à volonté tourner la tête à droite, la retourner h gauche, lever le bras, l'abaisser, en un mot, mouvoir mon corps. L'ange, lui, peut par un seul acte de volonté, déplacer les objets matériels qui l'entourent. Parmi les substances angéliques, il en est qui sont si puissantes que leur seul vouloir peut bouleverser la terre et les éléments, tant leur vie est active. Et cependant elle est tranquille, car pour remuer un monde ils n'auraient pas à s'agiter : de simples actes de volonté leur sufliraient.

Au-dessus de toutes ces vies se trouve Celui qui est la vie des vies : et c'est vous, ô mon Dieu !

Dieu est immensément, infiniment vivant; seul un espril divin pourrait comprendre la plénitude de vie que possède chacune de ses perfections.

Vie de son inlcUi'jeiice. Il sait tout, il pense à tout, il comprend tout, il considère tout. Il connaît le nombre des grains de sable de la mer et des cheveux de notre tête. Tous les hommes sont présrnls à son esprit comme si

chacun était seul au monde. Que dis-je! Ces milliers et ces milliers de phénomènes intimes qui se passent dans ma tête d'homme : mes pensées, mes demi-pensées, mes imaginations, mes impressions, mes vouloirs, mes consentements, mes résistances, tout lui est présent. En moi, ni une opération de l'âme, ni un mouvement du corps qui ne lui soient présents, parfaitement et éternellement présents : il pèse tout; il retient tout; il juge tout.

" Vie de sa volonté. Dieu veut; il veut le bien, et le veut dans tous ses détails et dans tout son ensemble. Il veut tout ce qui se passe de bon en ce monde. Il veut le mal innocent, tel que la maladie parmi les hommes, parce qu'il s'en sert pour un bien. 11 ne veut pas directement le mal coupable, c'est-à-dire le péché, mais il veut le permettre et ne le permet qu'en vue du bien. Il veut toutes les lois qu'il porte; il en veut l'observation dans les plus minces détails.

Il veut, et sa volonté s'applique à la plus minime des actions qu'il me commande. Quand un cheveu tombe de ma tête, il le veut. Si le moment de prier est venu pour moi, il veut que je prie. Sa volante me suit dans toutes mes voies, et s'attache à chacun de mes pas. L'application qu il me fait de son divin vouloir ne l'empêche pas de particulariser la même application à toutes ses autres créatures. Sa présence d'esprit, si l'on ose ainsi parler, est incommensurable, et il n'est pas un homme sur la terre qui ne puisse et ne doive dire à chaque instant : En ce moment, la volonté de mon Dieu plane sur moi en même temps que son intelligence ; je suis sous l'empire, sous les ordres, sous la surveillance de cet œil divin, de ce divin vouloir.

.Vie de' son cœur. Le cœur de Dieu n'est distinct ni de son intelligence ni de sa volonté. Sa volonté et son vouloir réunis, forment en son être non pas une impression, car Dieu n'est pas impressionnable pomme nous le sommes, mais un je ne sais quoi de divin qui lui fait sen-

tir les choses. Il les sent à sa manière, d'un sentiment mystérieux, incompréhensible, qui n'altère en rien ni sa tranquillité, ni son immutabilité, et qui cependant est si 'ort, que si l'univers en recevait quelque chose, il s'ébranerait jusque dans ses fondements. C'est ce sentiment |ui, au temps du déluge, fit dire à Dieu qu'il se repentait Vavoir fait Vhorame, qu'il était dans le fond de son cœur ouché d'une douleur immense et quil se décidait à inonder a terre K

Vie de sa puissance. L'ange peut, par le seul acte de vd volonté, remuer les corps et influencer les âmes, sans mlever cependant à ces dernières leur liberté. A bien )lus forte raison, Dieu le peut-il également. Et ce qu'il )eut, il le fait. Sachez-le bien, âme chrétienne, pas une èuille ne tombe de l'arbre, pas une pensée ne se produit lans notre esprit, pas un cheveu ne pousse sur notre tête, )as un astre ne bouge dans les cieux, pas un rayon de soleil le descend sur la terre, pas un ange ne pense ce qu'il )ense et ne veut ce qu'il veut, sans que le Dieu vivant et out-puissant soit au fond de n'importe quelle vie créée, )Our mouvoir ce qui se meut.

Toute comparaison de Dieu avec la créature est inconenante, surtout quand le terme de cette comparaison est me créature sans raison. Permettez-moi cependant, mon )ieu, de recourir, pour faire comprendre un peu que vous ites la vie des vies, à une image certes bien informe et m même temps bien indigne de vous.

Dans ces machines inventées par l'industrie moderne [ui en est si fière, nous voyons que chaque pièce a sou nouvement propre. La roue y décrit des cercles, les ovales ournent en ovales, les pistons poussent en avant puis reulent: c'est une agitation aussi variée que régulière. Mais

1. Poenituit eum quod hoininem fecissel in terra. Et lad us dolore ordis inlrinsftciis : Delebo, in^fuit, homiiiem qucm croavi, a facie srrae, ab lioiuiiie us(iiie ad atiiinatilia, a leplili iisque ad voliuri's cœli; o'nitet eniin me fecisse eos (Gcn. vi, 7).

le principe de tous ces mouvements est la vapeur, fluide qui, agité lui-même, remue tout le reste.

Pardonnez-nous, mon Dieu, si nous vous disons que, dans l'univers, appelé par l'Église une immense machine^ vous êtes ce moteur mystérieux qui remue toutes les pièces. Votre divin Esprit n'a-t-il pas écrit : La sagesse est plus mobile que tout ce qui est mobile. A cause de sa pureté^ elle atteint toutes choses^' car elle est la vapeur de la vertu de Dieu, et une émanation sincère de la clarté du Dieu toutpuissant'^.

Allons plus loin. Dieu n'est pas seulement vivant, il est la vie elle-même, la vie à l'état de substance incréée.

En Dieu, nous l'avons dit, rien n'est Jiccidentel, tout est essentiel, tout est Dieu. La justice c'est Dieu; la bonté c'est Dieu; la majesté c'est Dieu; la beauté c'est Dieu; la sainteté c'est Dieu. Dieu est l'éternelle subsistance de toutes les perfections. Il est l'Être.

Dans cet Être adorable, ce ne sont pas seulement les perfections qui se confondent avec Dieu et qui sont Dieu lui-même, ce sont aussi les actions.

En Dieu, penser n'est pas, comme chez nous, une occupation ajoutée à la nature et pouvant cesser sans que l'être pensant cesse lui-même. La pensée de Dieu est un être vivant, elle est Dieu comme tout le reste.

En Dieu la volonté est Dieu, et son vouloir est Dieu également. En- Dieu l'amour est Dieu, et l'acte de cet amour est également Dieu.

0 merveille! Ces opérations mystérieuses que nous appelons vouloir, penser, aimer, agir, ne sont pas des actes simplement accidentels : elles existent quelque part à l'état d'être substantiel. Si je pouvais les voir, je m'écrie-

1. Suinmee parens clementiœ, imindi régis qui machinam... (Brev... sabbato ad Mat. Hymnus).

2. Omnibus enim mobilibus mobilior est sap'enlia; atlingit aulem ubique ptopter suarn mundiliam. Vapor est cniin virlutis Dei et emanalio (ni.odarn est claritatis omnipotentis Dei sincera (Sap. vu, 24, 25).

rais : Voilà un personnage qui s'appelle vouloir, qui s'appelle penser, qui s'appelle agir, qui s'appelle vivre.

Or, tout cela se voit en Dieu. Il n'est pas seulement vivant, il est la vie. Si je vous voyais, ô grand Dieu, je verrais en vous ce que c'est que comprendre, ce que c'est qu'aimer, ce que c'est que vouloir, en un mot, ce que c'csl que vivre.

Nous constatons dans la nature que l'accidentel est produit par le substantiel. Le soleil, qui est lumière, projette sur les objets terrestres quelque chose de sa lumière; le vent, qui est mouvement, donne son mouvement aux vagues de la mer et au vaisseau. Ainsi en est-il de vous, grand Dieu I Vous êtes la vie, et tout ce qui vit ne vit que par quelque influence reçue de votre vitalité. Si cette vitalité incréée se relirait en vous, sans plus rien nous donner, à l'instant même l'univers serait mort : plus un mouvement, plus une parole, plus une pensée, plus un vouloir, plus une action.

C'est pourquoi vos Prophètes s'écrient : Seigneur, vous avez fait en nous toutes nos œuvres^ C'est clans votre lumière que nous verrons la lumière''^. 0 hommes, vous êtes du néant, et votre œuvre vient de ce qui nestpas"^ !

C'est ainsi que vous faites comprendre, ô mon Dieu, comment nous tous, pauvres hommes, si fiers de nos pensées et de nos actions, nous sommes insensés, aveugles, superbes et injustes! 0 mon Dieu, si votre vie ne planait pas sur moi, je n'aurais plus en partage que la mort : morte serait mon intelligence; morte serait ma volonté; morte serait mon âme ! Puissé-je désormais vous offrir ma vie que je ne reçois que de vous, ù Dieu vivant 1

1. Omnia eniiii oitcra iiosira opcralus os iioljis (Is. xxvi, 12).

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