DIEU, VIE MEME DES PÉCHEURS
biné parfaitement ses plans; mais ses soldats sont des anémiques qui ne peuvent supporter les fatigues d'une campagne. L'insuccès de la guerre provient alors, non pas du chef qui a commandé, mais de la troupe qui a mal exécuté.
Ces exemples nous conduisent à l'aflirmation suivante : lorsque les causes secondes sont en défaut, c'est à elles qu'il faut imputer le mal et non pas au principal agent, si celui-ci a eu de bonnes raisons pour donner l'impulsion malgré tout.
Éclairés par ce principe, revenons à notre grand Dieu, et parlons d'^abord des maux physiques qui se produisent sous son action toute-puissante. Voici un jardin luxueux dont on a voulu faire une merveille de la nature; des arbres de grand prix y sont artistement plantés et disposés, mais ces arbres mal soignés sont tous malades. Le Créateur leur donne tout ce qu'il leur faut pour qu'ils croissent ; malgré cette action divine, la plantation végète. A qui la faute? Non pas à Celui qui a fourni de quoi vivre, mais au jardinier qui n'a pas su entretenir la plante.
Dieu ne veut qu'indirectement et accidentellement ce qu'il y a de défectueux dans les êtres matériels, car il lui est impossible de vouloir directement autre chose que le bien. S'il veut le mal physique, cela ne peut donc être qu'indirectement, c'est-à-dire en vue d'un bien, et d'un bien supérieur. Quand il n'arrête pas les causes du mal, par exemple, s'il laisse le corps humain déjà malade se désorganiser jusqu'à la mort, c'est pour ne pas déroger à chaque instant à l'ordre général tel qu'il l'a établi. Quand il n'empêche pas les calamités de fondre sur la société, c'est pour le châtiment des uns et le mérite des autres. Ainsi dans sa sagesse et sa bonté, notre Dieu possède le secret de faire contribuer au bien tout ce quMl veut ou permet de mal dans le monde physique.
Et l(^ monde moral, que faut-il en penser? Que dire du mal qui s'y produit? Que dire des péchés? Que dire des homicides, des impuretés, des sacrilèges, des colères, des
vengeances, des crimes de tout genre dont la terre est inondée? Est-ce Dieu qui est l'auteur de ces affreux désordres? Le penser, le dire serait un épouvantable blasphème.
Remontons au mystère de la liberté humaine. Cette liberté, Dieu nous Ta donnée. Nous l'avons reçue pour en bien user et devenir, en un certain sens, les auteurs de notre récompense. Toutefois nous pouvons en user mal, car nous sommes libres d'une liberté dont ici-bas la condition est de pouvoir choisir entre le bien et le mal.
Quoique Dieu ne veuille pas le mal moral, il ne l'empêche pas de se produire, car il ne pourrait l'empêcher qu'en entravant ou plutôt qu'en anéantissant la volonté humaine et sa liberté. Nous sommes, relativement à Dieu, ce que serait, relativement à son chef, le soldat qui aurait reçu une arme excellente, avec le redoutable pouvoir d'en user soit pour trahir, soit pour servir,
A l'homme ainsi armé de sa liberté, Dieu fournit tout ce qu'il faut pour vivre moralement. C'est lui qui nous donne incessamment de penser, de vouloir, d'agir. De tout son cœur, il désire que nous employions au bien ces facultés que l'on pourrait appeler les fournitures de vie. Pour que nous en fassions bon usage, aux secours de la nature il ajoute ceux de la grâce.
Néanmoins nous restons libres, libres d'exploiter ces ressources dans un sens contraire à la fin pour laquelle Dieu nous les a données, libres de nous servir, par exemple, des lumières accordées à notre intelligence pour concevoir de mauvaises pensées, des forces fournies à notre volonté pour former de mauvais desseins, et de la vigueur de notre bras pour les exécuter.
Quand nous abusons du don de Dieu pour nous tourner contre Dieu, ce n'est certes pas Dieu qui est la cause de ce désordre; c'est notre liberté capable de se tourner soit à droite soit à gauche; comme je ne serais pas cause de la marche défectueuse d'un homme à qui j'aurais procuré les ressources nécessaires pour aller droit et loin, si cet
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homme, par suite d'une volontaire ivresse, tombait en chemin.
Mais ces actes libres et mauvais, dont Dieu n'est pas la cause en tant qu'ils sont mauvais, ne lui sont-ils pas au moins imputables par le fait qu'il les permet? Certes non. Un père ayant pour fils un enfant prodigue peut laisser cet ingrat, pour le faire mieux revenir à résipiscence, s'enfoncer de plus en plus dans la débauche; cela ne l'empêche pas de condamner le désordre moral dans lequel cet enfant se plonge. Ainsi en est-il de Dieu. Il peut abandonner et souvent il abandonne le pécheur à ses passions, soit pour l'amener à la conversion, soit pour aboutir à d'autres fins providentielles; en aucun cas il ne veut le péché que d'ailleurs il châtie. Pourquoi? Parce que le péché est le déshonneur du Créateur et le mal de la créature : deux choses que l'Être souverainement ami de lui-môme et des hommes refusera éternellement de vouloir et d'approuver.
Que les pécheurs se servent, en péchant, des ressources vitales que le Seigneur leur donne, c'est une raison de plus pour que ce grand Dieu ait horreur de leurs crimes. Que dirions-nous d'un pauvre qui se servirait d'une de nos aumônes pour acheter de quoi nous nuire; d'un serviteur qui abuserait de nos bontés pour être d'autant plus infidèle; d'un enfant qui forait tourner contre nous les ressources provenant de l'éducation dont nous sommes les auteurs? Nos bienfaits deviendraient le principe et la cause de notre indignation et de nos colères.
C'est précisément ainsi que notre Dieu est provoqué. Oh! comme ses enfants prodigues le rendent malheuroux et terrible! Ils l'allligent et l'irritent en proportion de la grandeur et de l'oxcellence des dons de vie qu'ils profanent, après les avoir reçus de sa main.
Voilà pourquoi le péché des anges a été incomparablement plus odieux au Seigneur que celui des hommes. C'est l)ourquoi aussi, parmi les hommes, ceux-là sont plus haïs-
sables dans leurs péchés, qui possèdent plus d'intelligence et de dons naturels. Aussi le Seigneur parlant à Israël, qui était son peuple privilégié, lui adresse-t-il, par la bouche du prophète Ezéchiel, ce sanglant reproche : Tu es une maison qui m'exaspère ^ .
Le lecteur nous permettra-t-il de finir par une réflexion qui n'est pas essentielle à notre sujet, mais qui ne lui est pas non plus étrangère.
Quel peuple a plus reçu de Dieu que la France? N'estelle pas l'Israël du Nouveau Testament? N'a-t-ellepas, plus que beaucoup d'autres nations, retourné contre Dieu les dons de Dieu? Elle aussi mérite ce titre : Domus exasperans. Car il est naturel que le Seigneur soit exaspéré, quand il voit ses grands bienfaits devenus les instruments de grands péchés.
Toutefois ne désespérons pas : en Dieu, rapides sont les transitions de la justice à la miséricorde - . Nous voyons, dans les Prophètes, qu'après les plus terribles menaces il passe, comme sans raison, aux plus magnifiques promesses. N'est-ce pas pour nous faire entendre que ses bontés n'ont pas d'autre principe et d'autre cause que luimême? Osons donc espérer qu'ayant exaspéré notre Dieu nous finirons par exciter sa pitié, et que les riches dons naturels qu'il nous a faits seront un jour de nouveau consacrés à sa gloire, au lieu d'être mis au service du péché.