CHAPITRE X
Malgré la sublimité du mystère, nous voulons encore parler de notre Dieu éternel, engendrant éternellement un Fils qui lui est égal en toutes choses. Puisqu'il a plu à la Divinité de nous révéler cette coexistence du Père et du Fils, et que la sainte Église nous la rappelle constamment,-
l'àme chrétienne, il faut le croire, est capable d'entendre une si haute vérité.
Nous disions précédemment qu'on trouve dans la création, chez l'homme surtout, des vestiges de la Sainte Trinité. Nous emparant de cette vérité, nous avons cherché dans le grand saint Ignace une image du Père éternel vivant avec son éternelle pensée.
Recourons à la même méthode, et prenons maintenant saint François de Sales pour comprendre quelque peu comment Dieu vit et habite avec son Fils qui est son Verbe.
Saint François, surtout dans la dernière phase de son existence terrestre, a vécu avec un autre lui-même. Cet autre lui-même était cette idée qu'il avait conçue, mûrie, et exécutée : rendre la piété aimable, accessible, praticable pour tous. Pour donner corps et vie à un tel dessein, il a composé un livre et institué un ordre religieux. Le livre c'est L'introduction à la vie dévote; l'Ordre religieux s'appelle : L'Institut des Visitandines. Dans l'un comme dans Tautre, l'idée, l'idée-mère subsiste. En ce double ouvrage notre Saint reconnaît la réalisation de la pensée qu'il aime de toute son âme.
Aussi voyez comment lui et son céleste projet vivent inséparables. Sans relâche, François consulte la pensée chère à son zèle; sans relâche, il s'en sert pour avancer dans l'exécution. Elle est dans son esprit, elle est dans son cœur, elle est le rêve de sa vie; et si quelqu'un s'était risqué à faire cette question : 0 noble prélat, de quoi vivez-vous donc? il aurait pu répondre : Je vis de mon projet bien-aimé : je veux fonder un Institut de vierges, et composer un livre spirituel consacrés tous les deux au règne de la piété solide et facile. Ce dessein est identiûé avet mon esprit; il est l'âme de mon âme; si on me l'arrachait, on m'arracherait presque une partie de mon être.
Ce spectacle d'un grand saint, se nourrissant du fruit de son esprit, est une image, bien imparfaite sans doute, saisissante cependant, de ce qui se passe en Dieu.
Dieu, nous l'avons dit, a son Verbe. Il n'est donc pas seul. Le Verbe divin est pour ce grand Dieu, mais avec irincommensurables différences, ce que furent pour saint li;nace la conception de sa Compagnie, pour saint François d'Assise son dessein de former une famille de pauvres, pour saint Thomas le plan de sa Somme théologique.
Le Verbe de Dieu est en Dieu la parole subsistante, incréée, personnelle de cette intelligence infinie. Il est le Fils, parce qu'il est engendré par le Père. Or, de même que l'architecte se sert de son plan pour construire l'édifice qu'il a projeté, de même le Créateur a tout fait par la lumière de son Verbe.
De là ces paroles mystérieuses et divines de l'évangéliste saint Jean : Au commencement était le Verbe, et le Verbe (Hait avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu; toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui '.
Expliquer tout ce qui s'est trouvé et se trouve encore renfermé dans cette parole d'un Dieu, dans ce Verbe incréé, serait assurément chose impossible; car l'intelligence divine étant infinie, la pensée qu'elle a exprimée est infinie elle-même.
Disons cependant quelque chose des merveilles renfermées dans le Verbe Éternel.
Au commencement, dans ce sempiternel commencement <\m n'a jamais commencé parce que Dieu fut toujours, au commencement, dis-je, notre Dieu proclama par son Verbe, entre autres adorables desseins, ceux que voici : « Au moment marqué par ma Sagesse, je créerai un monde. Dans ce monde, j'introduirai, au milieu des créatures, celle qu'on appelle 1 homme. L'homn;ie, à peine sorti de mes mains créatrices, me désobéira. Toute sa postérité sera condamnée. Mais j'aurai pitié d'elle, et ce Verbe éternel, en qui
1. In principio erat V'erburn, et Verhum erat apud Deum, et Deus erat Veibuin. Hoc oiat in principio apud Deum. Omnia per ipsum fada sunt, el sine ij)so factuin est nihil quocl (aclnm est (Joan. i, 1-4).
je vois toutes choses, se fera homme lui-même pour sauvor les humains. »
Tel fut, parmi beaucoup d'autres projets, celui que le Très-Haut conçut et publia par son Verbe; et ce projet, si l'on peut s'exprimer de la sorte, il le caressa durant toute l'éternité. C'est pourquoi il nous dit par la bouche du prophète Jérémie : Je vous ai aimés d'un amour éternel '.
Dès lors, on conçoit que notre grand Dieu se soit éternellement délecté dans le Verbe, dans cette parole principe de tant de merveilles. Divin architecte de tout un univers, dès le principe il a contemplé et admiré son plan; et ce plan était exprimé en son Fils, auquel la sainte Écriture donne, entre autres noms, celui de Sagesse incréée.
Écoutons comment cette divine Sagesse nous parle de son éternelle habitation en Dieu et avec Dieu. Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies ^.
Les voies de Dieu sont comme les divines démarches qu'il fit pour procéder , à la création d'un monde. Avant qu'il créât, moi, sa Sagesse et son Verbe, j'étais en lui. Oui, le Seigneur m'a possédée avant qu'il fil quelque chose dés le principe ^.
Dès V éternité j' ai été établie ''; depuis que Dieu pense, et il a pensé éternellement, j'existe, moi son Verbe qui procède de lui.
Dès les temps anciens, avant que la terre fût faite, j'ai existé '\ Les abîmes n étaient pas encore, et moi déjà j'avais été conçue^ ^ conçue par rintelligence infinie de Celui qui est mon principe et mon Père.
Les sources des eaux n avaient pas encore jailli; les montagnes à la pesante masse n'étaient pas encore affermies;