CHAPITRE III
Le plan de la vie chrétienne existe parfait, complet, divin; c'est l'Évangile.
Cependant de même que les chefs d'armée peuvent avoir leur système à eux, tout en suivant les règles communes de l'art militaire, de même les saints ont souvent une manière personnelle de combiner la vie, tout en se conformant absolument à la loi de Dieu. C'est une tournure spéciale qu'ils donnent à l'Évangile, sans que jamais le moindre
point de ce code sacré soit oublié ou sacrifié. Au contraire, tout demeure parfaitement sauvegardé, selon cette parole du Maître : Jusqu'à ce que la terre et le ciel passent, un seul iota ou un seul point de la loi ne passera pas * .
C'est la Providence qui permet cette variété dans l'unité, afin que l'unité de la loi s'adapte à la variété des âmes; car les âmes humaines ne se ressemblent pas plus que les visages.
Dans le plan de saint Ignace, tout aboutit à l'imitation de Jésus-Christ dont nous sommes les soldats et avec qui nous devons combattre le bon combat.
Saint François de Sales a surtout pour but de rendre la vertu parfaitement conciliable avec les justes exigences de la vie sociale.
Étudiez sainte Thérèse, vous trouverez chez elle une prédilection marquée pour l'oraison mentale, à tel point qu'elle nous la propose comme étant pour l'âme la source de tout bien.
Saint Alphonse a eu, lui aussi, son plan. Qu'il nous soit permis d'en présenter ici Tensemble.
On pourrait peut-être affirmer sans témérité qu'il se trouve caractérisé dans les traits suivants : double fin de l'homme; relation des mystères de Jésus-Christ avec cette double fin ; rôle absolument capital de la prière ; nécessité universelle de l'oraison mentale ou de son équivalent; pour vivre en chrétien, nécessité de se séparer et de s'unir; guerre à outrance contre tout pacte avec le mal; alliance nécessaire des vertus morales avec les vertus théologales, surtout avec la charité; distinction entre le bien et la persévérance dans le bien; la sainte Vierge, Mère du salut.
Un mot, malheureusement trop bref, sur chacun de ces neuf points.
Double fin de l'homme. La fin de l'homme est absolument
1. Donec. transeat cœlum et terra, iota unum aat unus apex non praatcribit a lege, donec omnia fiant (Mattli. v, 18).
une, puisqu'elle n'est autre que Dieu lui-même. Mais ce grand Dieu, qui est notre terme et notre souverain bien, peut être envisagé sous plus d'un aspect. Souvent on le considère trop exclusivement comme un maître que l'homme doit craindre et servir pour sauver son âme; ou bien, seulement comme un père qu'il faut aimer, sans songer aie craindre.
Notre Docteur a pour principe que le cœur de l'homme a deux fibres qui ne meurent pas : celle du bonheur et celle de l'amour. Notre fin en ce monde est de tourner ce double instinct vers Dieu. Croire qu'on ne peut pas et qu'on ne doit pas parler de l'amour de Dieu aux âmes encore grossières, c'est une erreur, attendu que toute âme humaine est sensible à l'affection, surtout à l'affection divine. Prétendre qu'il ne faut plus parler de crainte aux âmes d'élite, c'est une autre erreur non moins funeste, vu que les saints eux-mêmes, pour se soutenir, doivent encore savoir trembler. Par conséquent, la vraie méthode est celle qui parle déjà de l'amour de Dieu aux pécheurs et encore de la crainte de Dieu aux âmes saintes. Ce constant dualisme dans la fin de l'homme est une des spéciahtés de notre saint Docteur.
Relation des mystères de Jésus-Christ avec notre double fin. En ce qui concerne le culte de Dieu, nous sommes exposés à mutiler notre religion. Ou bien on s'occupe trop exclusivement de Dieu considéré en lui-même, sans assez penser à l'Homme-Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ; ou bien on se tourne tellement vers le Sauveur du monde que l'on oublie son Père.
Sur ce point, notre Docteur a son genre à lui. Il prétend que Jésus-Christ Notre-Seigneur est, si l'on peut risquer ce langage, le Dieu spécialement fait pour l'homme. En même temps il veut qu'à chaque instant l'âme aille du Fils au Père, pour revenir du Père au Fils, et qu'il y ait en tout ceci un saint désordre : le désordre de l'esprit de famille qui va de l'un à l'autre sans calcul ni gêne.
Dans l'esprit de saint Alphonse, l'essentiel de ce commerce avec le Père et le Fils est d'avoir toujours une double pensée : celle de la double fin de l'homme, afin de traiter avec eux du salut comme de l'amour, de l'amour comme du salut.
Rôle absolument capital de la prière. Ici on pourrait dire qu'Alphonse est un docteur à nul autre pareil : aucun n'a parlé plus que lui de la prière, aucun peut-être n'en a parlé autant.
Voici le résumé de ce qu'il en a dit aux âmes : Vous n'arriverez à Dieu pour le posséder et pour l'aimer que moyennant le secours continuel de la grâce. Cette grâce vous est d'autant plus nécessaire que votre nature dépravée est contre Dieu. Des grâces, vous en aurez autant que vous en demanderez par la prière, pas plus, pas moins; il faut donc prier toujours et ne jamais cesser. Cette loi de la prière est deux fois obligatoire au moment de la tentation, parce qu'alors la nécessité de la grâce redouble. Pour conclure, si vous priez autant et aussi bien qu'il le faut, vous êtes sauvé; si vous ne priez pas, vous êtes perdu. Mais prier n'est pas toujours facile. Introduisez donc dans voire rtîligion une sainte originalité, qui consiste à demander la grâce de demander, la grâce de la prière, la grâce de la mendicité, la patience de la mendicité, les importunités de la mendicité.
Tout ceci, c'est saint Alphonse, c'est absolument lui. Il est par excellence le docteur de la prière.
Nécessité universelle de V oraison mentale ou de son équivalent. Encore une spécialité de notre Saint. Spécialité, non pas en ce sens que lui seul ait prêché l'oraison; Dieu nous garde de dire pareille impertinence! mais parce qu'il s'est attaché, plus qu'on ne le fait d'ordinaire, à populariser ce saint exercice. Oui, il a popularisé l'oraison : en la i)rùchant comme moralement nécessaire à tous; en la simplifiant pour qu'à tous elle soit accessible; en lui donnant des équivalents, tels que la lecture un neu rélléchie ou les for-
mules de prières récitées lentement; enfin, en lui assignant pour fonction principale celle qui est tout à la fois la plus importante et la plus aisée, je veux dire la prière : oui, la prière, dont il a fait le centre de Toraison comme il en a fait le centre de la vie.
Pour vivre en chrétien, nécessité de se séparer et de s'unir. La grande loi évangélique de la séparation n'a pas eu de plus ardent apôtre que notre saint Docteur. Il répète à temps et à contretemps : L'ennemi de notre double fin est le péché, mal de Dieu et malheur de l'homme. Pour le vaincre, il faut en haïr les causes et les occasions; par conséquent, il faut savoir fuir.
La séparation du mal appelle l'union pour le bien, l'union des hommes de bonne volonté, afin que, décuplant leurs forces en les combinant, ils soient plus à même de se maintenir derrière les retranchements qui les séparent du monde.
Cette double loi de la séparation et de l'union, il la prêche à tous : aux chrétiens engagés dans le siècle, et aussi aux âmes consacrées à Dieu, lesquelles trouvent encore le monde autour d'elles, même à l'intérieur du monastère.
Guerre à outrance contre tout pacte avec le mal. Le génie pratique de notre Saint a pénétré un secret aussi redoutable qu'encourageant, aussi encourageant que redoutable. Ce secret, le voici : si grand que soit le mal, si énorme que soit le péché, quand la volonté de l'homme a brisé le pacte, quand elle dit à ce péché : Je me déclare ton ennemi, et je te combattrai jusqu'à ce que je t'aie vaincu! dès lors l'âme est, non pas toujours et de suite rentrée en grâce avec Dieu, mais toujours et de suite remise sur la voie de la miséricordieuse Providence. Car Dieu est bon pour l'homme, même encore faible, qui le cherche sincèrement.
Au contraire, quelque petit que soit le péché, si l'âme pactise opiniâtrement avec lui; si, par exemple, elle ne veut pas renoncer à une petite rancune obstinément nour-
rie, Dieu se déclare adversaire; et cette âme n'avancera plus d'un seul pas ^
Cette haine du pacte et cet encouragement donné au coupable qui est en train de briser ses liens sont un des caractères saillants du système de notre Docteur.
Alliance nécessaire des vertus morales avec les vertus théologales, surtout avec la charité. Pour que l'homme arrive à sa fin il doit, non seulement fuir le mal, mais encore faire le bien, c'est-à-dire pratiquer les vertus.
Ici encore notre Saint a sa pensée à lui. Il prétend que pour pratiquer les vertus morales le concours des vertus théologales est le plus efficace. Par exemple, on ne saura guère s'humilier, ni obéir, ni supporter patiemment les peines, si l'on ne monte jusqu'à la foi, jusqu'à l'espérancC;, jusqu'à la charité surtout. Oui, la charité surtout; car, d'après notre saint Docteur, un seul mot du genre de celui-ci : Courage! c'est pour l'amour de Jésus-Christ! est parfois, souvent même, plus puissant sur le cœur que les plus terribles menaces de Dieu.
Réciproquement saint Alphonse pense et dit que, si elles ne sont aidées par les vertus morales, les vertus théologales ne se soutiennent guère. Il est difficile, par exemple, à la charité de se maintenir, si elle n'a pas à son service une chasteté éprouvée.
Distinction entre le bien et la persévérance dans le bien. Encore une idée favorite de notre Saint. Personne n'ignore qu'autre chose est de bien commencer, autre chose de bien continuer et de bien finir. Tout le monde n'est pas également préoccupé de cette difl'c ence entre la route et le terme.
Notre saint Docteur s'épuise en avertissements pour que nous y pensions. Il nous fait creuser un abimo entre la bonne vie et la persévérance, afin que, pendant tout notrtf voyage ici-bas, nous ayons toujours deux soucis : celui du