‹ La vie vraiment chretienneChapitre 88 sur 309 · Natura filii iree (Eph. ii · texte numérisé non relu

Natura filii iree (Eph. ii

UNE AUMÔNE A JÉSLS-CHKIST. 149

instinctif que de se débarrasser, si j'ose ainsi parler, des impressions de leur baptême pour retourner, en fait de vie chrétienne, à l'état sauvage : état dans lequel Jésus-Christ passe pour un inconnu, un étranger, un être indifférent ou imaginaire.

Ce malheureux sort de THomme-Dieu méconnu par ses propres enfants, je pourrais vous le faire toucher du doigt en décrivant ici les mœurs de l'humanité chrétienne. Je préfère, pieux lecteur, me contenter d'une seule pensée : mais pour la rendre plus frappante, c'est chez vous, dans votre cœur que je la cherche.

Vous êtes chrétien; mais êtes-vous sensible à l'égard de Jésus-Christ, comme on l'est à l'égard d'un père? Malgré votre piété, ne surprenez-vous pas à chaque instant votre cœur en flagrant délit d'indifférence pour ce Dieu Rédempteur? Ses intérêts vous touchent-ils? L'aimez-vous? Une offense faite à son cœur vous afQige-t-elle? Voir votre père méprisé, maltraité, serait pour vous un supplice; est-ce pour vous un supplice de voir Jésus-Christ traité par les chrétiens comme il l'est? Vous regarderiez comme une sanglante injure le reproche d'être un mauvais flls ; en lisant ces lignes, oii pareil reproche vous est adressé en ce qui concerne Jésus-Christ, peut-être restez-vous froid, insensible, muet. Pour des riens notre cœur s'enflamme; pour Jésus-Christ, il est de glace, il est de pierre. Tant il est vrai (lu'ici-bas les chrétiens forment une famille d'ingrats, el que de cette famille sans cœur le père désolé a pu s'écrier par la bouche d'isaïe : deux, écoutez ma voix; terre, prrh' V oreille : j'ai nourri des enfants, je les ai élevés; et ils iii\uil méprisé. Le bœuf connaît celui à qui il est, et l'âne Vétahh' de son maître; mais Israël ne m'a pas connu, et mon peuple a été sans entendement^ .

1. Auditc, cœli, et aiiribiis pcixipe, terra, quoniain Doiniiius loculus est. Filios enutrlvi, et exallavi; ipsi vero spreverunt me. Coj;novil hos pos.<!essorem suiim, et asinus pr.Tsepe doinini sui; Israël aulcm me non cognovit, et |)opulus meus non intellexil (Is. i, 2, 3).

i:;0 LA VIE VRAIMENT CHRÉTIENNE.

De là, cette première pensée que nous formulions ainsi : Jésus-Christ est un père malheureux.

Nous avons ajouté aussitôt : Notre cœur d'enfants dénaturés a néanmoins conservé quelques fibres d'amom filial pour Jésus-Christ.

C'est une loi de la nature qu'un être esclave d'une habitude peut de temps en temps secouer cette tyrannie pour produire, en passant, quelque acte contraire à cette seconde nature et conforme à la première. Un soldat lâche peut faire un acte de courage ; un avare peut avoir un bon mouvement du cœur qui lui arrache une aumône ; un homme cruel peut verser une larme de compassion : Néron a pu avoir ses bons moments; un mauvais ûls enfin surprend parfois dans son cœur quelques retours d'amour filial.

Jésus-Christ, quoique plus malheureux dans ses enfants que les hommes ordinaires, a profité de cette loi. Il n'est pas un seul chrétien, quelque dénaturé qu'il soit, qui, aidé de la grâce, ne puisse quand il le veut se retourner vers ce Dieu Sauveur et lui dire : « Mon Dieu! je n'ai pas le courage d'être toujours votre enfant; mais, je le suis en ce moment : vous êtes mon Pèrp, je le reconnais. Puisse ce retour fugitif de mon cœur vous consoler un peu ! »

Judas lui-même, le traître Judas, au moment oii il donnait à Jésus son baiser homicide, aurait pu, s'il l'eût voulu, tirer de son mauvais cœur un sentiment d'amitié pour Celui qui lui demandait : Mon ami, pourquoi êtes-vous venu'^'i

Plus heureux que Judas, le larron sur la croix démêla, parmi ses crimes, un reste d'instinct filial ; il l'offrit à son Maître, et celui-ci le reçut avec une reconnaissance divine.

C'est que l'âme humaine, si elle est naturellement impie, est aussi, pour parler avec Tertullien, naturellement chrétienne''^.

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