RÉCIT D'UN OUVRIER
Le jour tant désiré était arrivé!. Je reçus mon livret. Mon patron me promit de me garder comme ouvrier et m'offrit quarante sous par jour pour commencer. J'acceptai avec reconnais-sance, et ce fut une joie d'accourir aussitôt pour donner cette bonne nouvelle à ma famille; je gravis l'escalier avec un battement de cœur.
« Te voilà heureux, me dit mon père, te voilà « ouvrier. Maintenant que tu es un homme, tu fC es maître de ta personne et de ta vie. Fais-- « en bon usage, mon garçon. Tu n'en seras « peut-être pas plus riche, mais tu pourras « comme moi, du moins, donner à tes enfants « le nom d'un honnête homme. »
Ma mère me regardait de loin fixement avec émotion; j'allai.à elle et l'embrassai. Elle me rendit mes caresses en silence.
On ne me disait plus rien. Je me promenais dans la chambre, ne sachant que dire ni que faire.
« Comment vont vos petites affaires t » dis-je « enfin.
— « Tout doucement répondit mon père ; « quelques petits raccommodages par ci par là, « bien peu de chose ; de quoi manger, voilà « tout. »
- « De que' auriez-vous besoin en ce mo-ment ? » ajoutai-je timidement.
On ne me répondit pas.
Ma mère se retourna, il me sembla que c'était pour essuyer ses yeux..
Mon père dit enfin :
« Ne t'inquiète pas mon garçon : jusqu'ici le « bon Dieu nous a envoyé le qu'il fallait pour « ne pas mourir de faim ni de froid ; il ne nous « abandonnera pas maintenant; songe plutôt « à tes besoins : tu n'as qu"une paire de souliers « qui est bien mauvaise ; tu n'as plus de che-- « mises; l'hiver approche, et tu n'es pas vêtu.
— « Oh ! m'écriai-je, il s'agit bien de cela ! »
Un regard de mon père coupa ma phrase et me fit baisser les yeux.
Un regard de ma mère me consola.
J'allai me placer auprès d'elle, devant une vieille commode qu'on avait mise à la place de mon lit, il y avait quatre ans, lorsque j'entrai en apprentissage.
« Il fnudra ôter cette commode, » dis-je à demi-voix.
— « Pourquoi? » répondit ma mère.
— « Pour y mettre mon lit.,.1, comme autre-fois. »
Ma mère m'embrassa.
Je m'en retournai chez mon patron en cou-rant, le cœur léger et joyeux, et le reste du jour je fis retentir l'atelier de mes plus belles chan-sons.
On transporta mon lit chez mes parents, où je retournai chaque soir. Mêmes procédés de leur part : pas un mot sur l'emploi de mon fu-tur salaire. J'étais libre encore : tout devait se décider le jour de la paye. Il arriva enfin.
Lorsqu'on me remit trois écus de six livres,— c'était la monnaie d'alors, — trois grosses pièces blanches toutes neuves, quand je les vis reluire dans ma main, lorsque je les sentis en ma pos-session comme mon bien, ma propriété, mieux encore, le fruit de mon travail, le prix de quatre années de douleurs, de fatigues et de courage, l'étonnement, le bonheur brisaient ma poitrine : j'étais fou de joie.
Sans hésitation je fis mon devoir. Je courus, dans un élan qui ne peut pas se rendre, à la de-meure de mes parents, donner bien vite tout mon argent à ma mère, et me jeter dans les bras de mon père, qui me serrait dans les siens en pleurant.
« Tu ne sais pas dans quelles angoisses nous « t'attendions, murmura-t-il en me pressant sur « sa poitrine ; mon cher enfant, nous ne doutions « pas de ton cœur ni de ton affection ; mais ce à ton âge les passions sont si fortes, si cruelles, « si dénaturées souvent ! Nous voyons tous les cc jours tant de pauvres parents souffrir, aban-- « donnés de leurs enfants, que nous tremblions Ct pour toi malgré nous, mon enfant, non point cc pour nous, mais pour toi ; car, vois-tu, com-- « mencer par oublier son père et sa mère, c'est « mal entrer dans la vie, et c'est attirer sur elle cc la malédiction de Dieu. Mais ,tu ne nous as cc pas abandonnés, toi, mon cher enfant. Dieu « te bénira. — Oh ! nous sommes bien heureux, « nous avons un fils, nous avons élevé un hon-- « nête homme. » PARIS. — IIIIPalMEIUR JULIE. LE CLERF., RUE CAllaTTa, 99,
Et des larmes inondaient le visage de mon vieux père.
Ma mère me couvrait de baisers.
« Si tu savais comme j'ai souffert depuis quinze « jours! répétait-elle; combien j'ai pleuré! com-- '< bien j'ai prié pour toi ! mais tout est fini « maintenant : tu nous aimes , tu nous « ai mes. »
Et ils m'embrassaient A la fois.
Vous comprenez qu'on n'oublie jamais de pareils moments. Leur souvenir retentit dans toute la vie, pour nous consoler dans nos peines et nous conseiller aux jours d'épreuves. Combien ils nous font aimer le ravail, l'état qui nous les a donnés! Gens du monde, gens de plaisirs, riches, heureux puissants de la terre, connaissez-vous ces bonheurs-là ? Oh ! non, ils sont la part du pauvre, la part de l'ouvrier. Béni soyez-vous, mon Dieu, car vous n'avez, même ici-bas, déshérité aucun de vos enfants !.