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L'IVROGNERIE

« Ceux qui achètent le superflu, disait Fran-klin, finissent par vendre le nécessaire. u

L'ivrogne va plus loin : il vend le nécessaire pour payer ce qui lui est nuisible et funeste; car la passion de boire le conduit insensiblement à l'hôpital ou à la prison, quand elle ne le conduit pas au cimetière.

C'est là ce qu'affirment les médecins les plus autorisés, ce que démontrent toutes les statis-tiques.

Entraîné par l'habitude, par un besoin factice, ou seulement par les circonstances, l'ivrogne ne connait bientôt plus de frein. L'on a vu plus d'une fois tomber des premiers rangs de la so-ciété des hommes dont l'intelligence, d'abord brillante, s'était obscurcie peu à peu, et qui fi-nissaient par être réduits à la mendicité. Il y a peu d'annés, on me citait un cabaret où plu-sieurs de ces malheureux se réunissaient chaque jour pour satisfaire leur triste passion. L'un d'eux, devenu chiffonnier, avait été médecin, et médecin assez connu; l'échoppe lui servait de cabinet de consultation; adossé au comptoir d'étain, le verre d'alcool en main, il donnait ses avis, bientôt payés par de nouveaux petits verres. Lorsqu'il vint à mourir, ses tristes clients voulurent le conduire à sa dernière demeure; parmi eux, chiffonniers comme lui et dégradés par la même passion, se trouvaient un ancien sous-préfet, un ancien ofticier ministériel, etc.

Mais c'est surtout parmi les ouvriers que l'abus de l'alcool fait ses plus terribles ravages : de l'avis des philosophes, des médecins, de tous les observateurs, l'ivrognerie est devenue dans notre Europe la plus grande cause de la misère.

Il existe en Angleterre une ville manufactu-rière qui compte cent soixante mille habitants, dont cent mille environ appartiennent à la classe ouvrière. Un magistrat du pays a calculé que ces cent mille ouvriers dépensaient par an en bois-son une somme de 25,200,000 francs, à savoir pour chacun 252 francs, c'est-à-dire le loyer ou le pain de la famille, et au delà; car, avec

13 sous de pain, l'ouvrier aurait de quoi viv e lui et sa femme; or 252 francs par an corres-pondent à 65 centimes par jour.

En France, on pourrait citer plusieurs villes où, d'après les témoignages les plus formels, la

moitié des salaires passe au cabaret.

Les habitudes d'ivrognerie conduisent parfois

à une telle misère que l'ouvrier devient inca-pable de songer à l'avenir. Combien en voit-on

qui, le jour de la paye, recevant l'argent de la

semaine ou de la quinzaine, vont, le soir même,

le dépenser au cabaret ! Ecoutons les commis--

saires de la chambre de commerce de Paris.

« les ouvriers qui gagnent les plus forts salaires

sont ceux qui font le moins d'économies : non--

seulement ils s'absentent du travail le lundi, mais

souvent ils ne reviennent à l'atelier qu'après deux ou trois jours d'absence et lorsqu'ils sont à bout de ressources. )

Il est peu de villes manufacturières où les mêmes faits ne se produisent. Partout où les fa-briques se sont multipliées, avec les entraîne-ments habituels de l'ivrognerie paraissent la dé-bauche, la dépravation morale et la pauvreté matérielle.

« Pendant les huit années que j'ai consacrées à l'étude de l'alcoolisme, dit le docteur Decaisne, sur cinq cents familles que j'ai visitées, j'en ai rencontré plus de quatre cents réduites Ú la plus complète misère et livrées à tous les vices et à tous les désordres, uniquement pnr le fait de l'i-vrognerie habituelle du chef de famille. »

Un magistrat affirme que la boisson est la source la plus fréquente du crime, et que, si l'i-vrognerie pouvait être supprimée, les assises du pays deviendraient inutiles.

On a constaté que, sur sept criminels, il en est au moins un dont le méfait a été accompli en état d'ivresse. Sur cent détenus, cinquante-cinq en moyenne ont été conduits à la prison par la boisson.

Enfin l'ivrognerie entraîne après elle mille maladies, la folie, le suicide ; sur cent suicidc's, douze sont occasionnés par les fruits de l'intem-pérance.

L'ivrognerie est donc devenue une véritable plaie sociale.

Dangereuse et funeste en tout temps et en tout pays, l'ivrognerie l'est plus particulièrement en France à l'heure actuelle. Les désastres dont le poids est encore sur nous, et où l'ivrognerie a

mmm kaa f-Attra, — m*. mmo l* CLth* ft e**, avi QAMttrri, i$» contribué pour sa part, doivent nous fair combattre avec une énergie plus grande cette passion mortelle pour l'individu, pour la famille, pour la société, pour la patrie ; féconde en haines, en discordes, en conflits sanglants ; qui excite les citoyens les uns contre les autres et les énerve devant l'étranger.

Au milieu des dangers du dedans et du dehors, environnés d'ennemis et trop souvent ennemis de nous-mêmes, loin de nous abandonner à nos mauvais penchants, songeons à ceindre nos reins et à élever nos cœurs, pour entreprendre courageusement l'œuvre patriotique du salut de la France, qui ne s'accomplira qu'à force de travail et de sobriété.

Dépôt, 75, rue du Bac, à Paris. — 10 fr. les mille exemplaires variés, et Il fr. franco.

QUESTIONS DU JOUR, t.

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