PAR M. MIGNET
La formation de la société moderne fut exé-cutée par le pouvoir royal, qui devait être le pouvoir chargé d'assimiler toutes ses parties, puisqu'il était le pouvoir le plus général; elle se fit en France avec plus de suite qu'ailleurs. Elle fut l'œuvre de la dynastie capétienne, qui tra-vailla pendant sept siècles à rétablissement de cette précieuse unité de territoire, d'esprit, de langue, de gouvernement. Cette dynastie dura autant que sa mission, et eut autant de princes supérieurs qu'elle avait de choses importantes à faire. L'action entretient les familles, et les dif-ficultés forment les grands hommes.
C'est du centre même du pays que partit la dynastie capétienne pour cette conquête de reunion. Paris sur la Seine, Orléans sur la Loire, furent ses points de départ; l'Océan, les Pyré-nées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin, ses points d'arrivée. Elle ne se mit en marche qu'a-près s'être affermie dans ses possessions particu-lières, et avoir donné aux diverses classes des-tinées à être le rudiment de la société moderne le temps de se former.
Dans le xii" siècle, Louis le Gros rendit la royauté supérieure à ses vassaux particuliers dans ses domaines héréditaires, par la prise de leurs châteaux et la confiscation de leurs fiefs. Au commencement du XIUO siècle, Philippe-- Auguste la rendit supérieure aux grands vassaux eux-mêmes par l'acquisition de la Normandie, de la Tourame, de 1 Anjou, du Maine. L'un de ces princes éleva le pouvoir royal au-dessus du pouvoir féodal sur le territoire de la dynastie; l'autre éleva la dynastie centrale au-dessus de toutes les dynasties provinciales sur le territoire de la France.
Depuis lors les acquisitions territoriales au moyen de la conquête, des donations, des suc-cessions ou des mariages, continuèrent sans pouvoir être arrêtées Le Languedoc et le Poitou sous S. Louis ; la Champagne et le Lyonnais sous Philippe le Bel ; le Dauphinésous Philippe de Valois; la Saintonge et le Limousin sous Charles V; la Guienne sous Charles VII; la Provence, la Bourgogne et la plus grande partie de la Gascogne sous Louis XI ; la Bretagne sous Charles VIII ; le Bourbonnais, la Marche et l'Auvergne sous François 1" ; les trois Évêchés de Metz, Toul et Verdun sous Henri II; la Navarre, le Béarn, les comtés de Foix, de Cominges, et presque toutes les vallées du revers septentrional des Pyrénées, la Bresse, sous Henri IV ; l'Alsace, le Roussillon, l'Artois, la Franche* Comté, une partie du Luxembourg, de la Flandre, du Brabant, du Hainaut, sous Louis XIV; la Lorraine, sous Louis XV, furent successivement rattachés au noyau agrandi de la France.
En parcourant la route de ses conquêtes, la dynastie n'eut pas seulement des territoires à réunir et des familles régnantes à déposséder; elle eut des classes à soumettre, des législations à modifier, des langes à ruemplacer, des races à fondre dans la masse nationale. Elle porta & sa suite les mœurs, la langue, l'organisation monarchique du centre de la France. Elle en-leva à la noblesse sa souveraineté féodale, au clergé son indépendance politique, à la bour-geoisie la constitution républicaine de ses villes. Avant d'atteindre ces divers buts, elle rencontra des résistances très-nombreuses et très-fortes. Tous ceux aux droits de qui elle attentait se soulevèrent contre elle. Ils choisirent les mo-ments de faiblesse ou de revers de la royauté pour lui reprendre ce qu'elle leur avait enlevé dan3 les moments de sa force.
Le brigandage des petits feudataires de l'Ile-de-France forma Louis le Gros, qui fit prévaloir la supériorité royale ; la lutte avec les Anglais de la Normandie, de l'Anjou et de la Guienne forma Philippe-Auguste, qui, par ses agrandisse-ments, fonda la monarchie territoriale ; la guerre des barons forma S. Louis, qui institua un nouveau système judiciaire par l'érection des parlements; l'anarchie municipale des villes forma Charles V, qui créa un nouveau système financier par rétablissement de l'impôt indirect, objet des efforts contraires de la couronne et du pays pendant tout le xiv* siècle; la guerre des Armagnacs et des Bourguignons forma Charles VII, qui organisa un nouveau système militaire par la création des troupes perma-nentes ; la lutte des dynasties apanagées forma Louis XI, qui les dompta toutes et reprit sur elles le territoire aliéné ; la Lingue forma Henri IV, qui domina les partis religieux; la révolte des grands forma Richelieu, qui soumit la cour; la fronde forma Louis XIV, qui assujettit les par-lements. La royauté l'emporta toujours.
Mais, tout en marchant vers son but, l'unité de territoire et l'unité de pouvoir, la dynastie ! PAfUSt — 1MP. JULES LE CLaRK ET cie, RUE CAIIITTI, 20,
montra une habile modération. Elle n'eut rien
d'exclusif; elle ne poussa à bout aucune de ses victoires. Elle incorpora les provinces sans les détruire, leur laissant les coutumes civiles sur
lesquelles reposaient leur existence et une partie
des privilèges politiques dont elles jouissaient.
Elle organisa le pays, mais ne l'opprima point.
Elle tit entrer chacune des classes qui le compo--
saient dans l'unité nationale en lui ôtant la portion d'indépendance qui était du désordre et
qui s'opposait ù son assimilation. Mais elle ne
craignit ni le courage de la noblesse, ni l'habi--
leté du clergé, ni l'esprit de la bourgeoisie. Loin
de là, entretenant sous la monarchie une sorte
d'action démocratique, seule propre à fournir
des hommes en adondance, elle demanda à la
noblesse des généraux, au clergé des politiques,
à la bourgeoisie des juges et des administrateurs.
La monarchie fut dès lors tempérée par l'esprit
individuel, le pouvoir modéré par les mœurs,
l'ordre animé par le mouvement. 11 y eut même
des moments d'anarchie pour entretenir et re--
tremper le caractère national, afin qu'il exécutât
ensuite, à l'aide d'une vigueur plus grande et
d'une organisation plus forte, les choses plus
difficiles qui restaient à faire.
Miunrt, Essai sur lalormalion territoriale et politique
de la France, dans les Mémoires historiques, 3* édit.,
Paris, Charpentier, 1864, p. 461-466.