PAR PIERRE LEROUX
Pierre Leroux est un des docteurs de l'école révolution-- J'uire. A ce titre, il est intéressant de constater en quels termes saisissant* il apprécie l'état social moderne et mon-tre ce que la Révolution a fait du peuple.
« Puisqu'il n'y a plus rien sur la terre que des choses matérielles, des biens matériels, de l'or ou du fumier, donnez-moi ma part do cet or et de ce fumier, n a le droit de vous dire tout homme qui rOEpire.
— « Ta part est faite,» lui répond le spectre de société que nous avons aujourd'hui.
— cc Je la trouve mal faite, n répond l'homme ù son tour.
— « Mais tu t'en contentais bien autrefois, » dit le spectre.
— « Autrefois, répond l'homme, il y avait un Dieu dans le ciel, un paradis à gagner et un enfer à craindre. Il y avait aussi sur la terre une société. J'avais ma part dans cette société: car si j'étais sujet, j'avais au moins le droit du sujet, le droit d'obéir sans être servile. Mon maître ne me commandait pas sans droit, au nom de son égoïsme; son pouvoir sur moi re-montait à Dieu, qui permettait l'inégalité sur la terre. Au nom de cette morale et de cette reli-gion, servir était mon lot, commander était le sien. Mais servir, c'était obéir à Dieu et payer de dévouement mon protecteur sur la terre.
Puis, si j'étais inférieur dans la société laïque, J'états l'égal de tous dans la société spirituelle qu'on appelle l'Eglise. Là ne régnait pas l'iné-galité, la tous les hommes étatent frères. J'avais ma part dans cette Eglise, ma part égale à titre d'enfant de Dieu et de cohéritier du Christ. Et cette Eglise encore n'était que le vestibule et l'image de la véritable Eglise, de l'Eglise céleste, vers laquelle se portaient mes regards et mes espérances. J'avais ma part promise dans le pa • radis promis, et devant ce paradis la terre s ef-façait à mes yeux. Je reprenais courage dans mes souffrances, en contemplant dans mon âme ce bien promis à mon Ame; je supportais pour mériter, je souffrais pour jouir de 1 eternel bon--
e r n ê l b% heur. Je n'étais pas pauvre alors, puisque je possédais le paradis en espérance ; j'étais riche, au contraire de tous les biens que je n'avais pas sur la terre; car le Fils de Dieu avait dit : Bien-heureux les pauvres sur la terre 1 Et je voyais autour de moi toute une hiérarchie sociale qui, prosternée qux pieds de ce Fils de Dieu, m'attes-tait la vérité de sa parole. Dans toutes mes douleurs,dans toutes mes angoisses,dans toutes mes faiblesses, dans toutes mes passions, et jusque dans le crime, la société veillait sur moi; j'étais entouré d'hommes, mes égaux ou mes supérieurs, qui. comme moi, croyaient au Christ, au paradis, à l'enfer. La milice de l'Eglise ter-restre était à mon service pour me diriger et m'aider à gagner l'Eglise céleste. J'avais la prière j'avais les sacrements, j'avais le saint sacrifice, j'avais le repentir et le pardon de mon Dieu. J'ai perdu tout cela. Je n'ai plus de paradis à espérer; il n'y a plus d'Eglise. Vous m avez ap-pris que le Christ était un imposteur ; je ne sais s'il existe un Dieu, mais je sais que ceux oui font la loi n'y croient guère, et font la loi comme s'ils n'y croyaient pas. Donc je veux ma part de la terre. Vous avez tout réduit à de l'or et à du fumier ; je veux ma part de cet or et de t ce fumier. » • - « Travaille, u lui dit encore Jeittpectre qui représente aujourd'hui la société, « travaille et tu auras ta part. u ';;,
— « Travailler, je vous entends : VQUS voulez que je continue à travailler pour des supérieurs, comme je faisais nutrefois. Mais je ji ai plus de maîtres, je ne suis plus sujet. Nous sorti Aies tous libres, tous égaux. N'est-ce pas vous-mêmes, mes anciens maîtres, qui me l'avez appris? Il y avait autrefois une raison pour qu'il V crût des in-férieurs dans la société. Il n'y en a plus, Et vous voulez que j'obéisse encore! Je le veux bien, néanmoins; mais à condition que vou, me mon-trerez ceux à qui je puis légitimërftent obéir, obéir sans me dégrader, sans mentir à ma cons-cience, sans honte enfin et sans infamie. J'o-béissais au roi, et le roi s'appelait fils aîné de l'Eglise, tenait son pouvoir de ses përeâ, et re-connaissait le tenir de Dieu. J'obéissais aux nobles, qui eux-mêmes obéissaient au roi et qui tenaient également leur puissance dé leurs pères, mois,c:omme le roi, se soumettaient dans la mo-rale et la religion, à l'Eglise. J'obéissais aux prêtres qui étaient les ministres de cet Eglise,et qui servaient d'éducateurs à tous. l'lori de là je ne devais obéissance à personne. Je devais au roi service pour la sûreté et les intérêts du royaume ou de la chrétienté tout entière, redevance aux nobles sur la terre desquels j'étais né^fel à l'E-glise et à ses représensants. Mais jamais on ne me força d'obéir à des hommes de lucre et d'é-goïsme, à des hommes occupés de leur intérêt rivé, à des hommes livrés à une seule passion, l'avarice. Qu'un homme autrefois livrât son âme é l'avarice, cela n'en faisait pas légitimttoènt un des princes de la terre. Bien plus, il était obligé de se confesser de son avarice, et le ply&pauvre serviteur du Christ avait le droit de le moâtHier.
PAMIIJ m ÜIP. JOLIS LI CLRIU: KT C", HUR CAMWTT*, M. Donner-moi donc d'abord des supérieurs que je puisse respecter, ou souffrez que je haïsse les su. périeurs que vous me donnerez. Mais pour-quoi parler d'obéissance, pourquoi parler de maîtres, de supérieurs? Ces mots-là n'ont plus de sens. Vous avez proclamé l'égalité de tous les hommes ; donc je n'ai plus de maître parmi les hommes. Mais vous n'avez pas réalise l'égalité proclamée, donc je n'ai pas même ce souverain abstrait que vous appelez tantôt, par un men-songe, la nation ou le peuple, et tantôt, par une autre fiction, la loi. Donc, puisqu'il n'y a plus ni rois ni nobles ni prêtres, et que pourtant l'éjgalité ne rèçne pas, je suis à moi-même mon roi et mon prette, seul et isolé que ie suis de tous les hommes mes semblables, égal à chacun de ces hommes et égal à la société tout entière, laquelle n'est pas une société, mais un amas d'egoïsmes comme moi-même je suis un égoïsme. Et quand il y aurait sous ces noms de rois, de nobles et de prêtres, ou sous d'autres noms, des remplaçants de mes anciens maîtres, je ne leur devrais pas l'obéissance ; car entre mes anciens maîtres et moi, il y avait un contrat qui n'existe plus. Ceux-là reconnaissaient une religion que je reconnaissais aussi. Au-dessus de nous tous, il y avait un juge; et tous, même sur la terre, nous faisions partie de la même cité., l'Eglise. Rendez-moi l'égalité dans l'Eglise, ou donnez-moi l'égalité dans la cité laïque. Vous m'avez ôté le paradis dans le ciel, je le veux sur la terre. »
Pie nul Laoux, Discours sur la situation actuelle de l'esprit hamatn, publié en 1831 dans la Revue encyclopê-- ! dique. OEuyrtts dé Pierre Leroux (i8a5-i83o). Paris, >85o, » gr. in.a., tome 1", p. 23-24.
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