L EGYPTE ANTIQUE ET LES GRECS U
ti'ueuses placées dans les temples, ou qui, parfois, tels que le Sphinx, veillent sur la tristesse du désert. La grande triade d'Osiris-Isis-Horus ne lui enseigne rien d'intelligible. A deux ou trois reprises, il s'excuse de son silence. « Si je voulais dire pourquoi on regarde ici les animaux comme sacrés, je m'engagerais dans un discours sur la religion et les choses divines ; or, j'évite surtout d'en parler et le peu que j'en ai dit jusqu'ici, je ne l'ai fait que parce que je m'y trouvais forcé. » Les Grecs contemporains d'Hérodote et de Platon étaient trop éloignés de leurs propres origines religieuses, de la révélation donnée par la nature à tous les peuples primitifs, pour observer avec sympathie des croyances où la sensation des phénomènes les plus simples et les plus permanents du ciel et de la terre persistait à la suite d'une si longue série de siècles. L'épopée, le drame, la sculpture, la peinture, avaient réduit à un anthropomorphisme souvent puéril les antiques légendes naturalistes, encore visibles chez Hésiode, déjà voilées et défigurées chez Homère. La naissance quotidienne du soleil et sa mort, chaque soir, et son ensevelissement dans la nuit, la fécondation de tous les êtres par la chaleur et la lumière, l'angoisse des soUtudes mornes, arides, peuplées de grands fauves, où erraient les divinités mé- -v chantes, au souffle dévastateur, intéressaient moins les Hellènes que les amours de Zeus, les colères de Poséidon, le sourire d'Aphrodite et la lyre d'or d'Apollon. N'oublions pas enfin le rôle
du prêtre, considérable en Egypte, si médiocre en Grèce. Aujourd'hui selon M. Gayet, on a renoncé au préjugé historique, créé par Hérodote et SOS compères, de la caste sacerdotale, comme à celui de la caste militaire : le prêtre, sur le Nil, est un grand fonctionnaire pharaonique ou féodal, le gardien d'une tradition théologique, l'interprète des dieux : aux bords de l'IUssus ou du Céphise, le prêtre est un citoyen qui préside de temps en temps à des rites élégants, à des processions de jeunes filles et d'éphèbos, n'est point obligé à l'ascétisme et rit gentiment, au théâtre, des mésaventures de ses dieux, des fredaines de ses déesses.
Mais il est vraiment étrange qu'Hérodote et Platon n'aient point été frappés de la grande originalité religieuse de l'Egypte, préoccupation de la vie future (on pourrait même dire d'une expression toute chrétienne, du salut), théologie de l'au delà, infiniment plus intelligible pour eux que les triades et les ennéades divines, liturgies funéraires, culte des morts, tout un ensemble de croyances et de pratiques qui dérivaient logiquement d'une doctrine très primitive de panthéisme et de métempsychose faite pour charmer la curiosité hellénique. Hérodote nous décrit la toilette des momies et ne soupçonne point de lien entre la conservation des tristes reliques et une espérance de résurrection. Les mystères du polythéisme grec, Perséphone, Adonis, Hermès guide des âmes sur le sentier des Enfers, rendaient cependant sympa-
l'Egypte antique et les grecs 7
thiques à des Hellènes les évolutions d'Osiris entraînant dans la nuit infernale, vers « l'autre terre », les âmes dont le corps dormait en ses bandelettes mortuaires et qui, après de longues pérégrinations, « rassemblant leurs membres », à rimitation d'Osiris, identifiées au dieu, ressusciteraient comme le soleil divin à chaque aurore. Enfin, la plus singulière des créations dogmatiques de l'Egypte, le Double pouvait sembler aux fidèles d'Homère une fort respectable invention. Le Double, écrit M. Gayet, « essence psychique, projection colorée de l'individu, second exemplaire de lui-même, forme 'impalpable et aérienne, plus qu'ombre et moins que réalité ». Il naissait en môme temps que la personne terrestre, puis s'envolait au ciel des Doubles^ d'où il veillait sur son Egyptien à la façon d'un ange gardien. L'homme, une fois embaumé, le fantôme venait le rejoindre, et, dans les ténèbres du sépulcre, gratifiait sa momie d'un tête-à-tête mélancolique.
Or, entre cette apparence jumelle de l'Egyptien mort et la figure des âmes échappées du Tartare qui, autour de la fosse creusée par Ulysse et remplie de sang, voltigent, avides de boire, pleurent, crient et tiennent d'édifiants discours, les analogies étaient assez saisissantes et méritaient d'arrêter la réflexion des Grecs. Faut-il expliquer l'ignorance ou le silence des voyageurs hellènes par le dédain d'une race pour laquelle le reste de l'humanité n'était que tribus barbares, les Egyptiens comme les Perses, et qui n'attendait, de ces mortels infé-
rieurs, aucune vue noble de la pensée ? J*y verrai plus volontiers Teffet de l'un des sentiments les plus profonds de l'âme hellénique, que révélait, dans la scène même de l'Odyssée, le fantôme d'Achille : « Il vaut mieux être le valet d'un pauvre laboureur que de régner sur les morts ! », Los Grecs ont trop aimé la vie présente pour se soucier beaucoup de la vie future. L'image de la mort leur semblait fort déplaisante. Ils eussent donné toutes les religions sépulcrales du monde pour un cantique de Panathénée, sur le rocher de l'Acropole, en vue du Pentélique violet et de la mer d'azur « au sourire sans nombre ».
Procès d'impiété (1)
M. Paul Decharme, qui enseigne à la Sorbonne la poésie grecque, est un attique très préoccupé et enchanté de mysticisme hellénique. Nous avons bu jadis, côte à côte, dans le creux de notre main droite, Teau noire du Styx arcadien. Il recherchait alors et crut retrouver, dans les montagnes sacrées de la Grèce septentrionale, le Parnasse, l'Hélicon, le Pinde, les jardins où s'ébattaient les neuf Muses, les ruisseaux où les divines sœurs rafraîchissaient leurs corps d'une pureté marmoréenne ; il a cueilli et dévotement respiré les dernières roses de leurs plates-bandes. Il est peut-être aujourd'hui le dernier païen de l'Université, le dernier fidèle de la tradition intellectuelle fondée par nos pères de la Renaissance. Quand il erre lentement sous les ombrages du Luxembourg, légèrement mélancolique, il a toujours l'air de songer, non sans regret, au temps
Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encore, les larmes de sa mère. Et fécondait le monde en tordant ses cheveux.
(1) La Critique des traditions religieuses chez les GrecSy es Origines au temps de Plutarque, par Paul Decharme, professeur à l'Université de Paris. — Paris, Picard, 1904.
Le livre qu'il vient de publier est une longue et consciencieuse enquête sur le conflit séculaire qui mit aux prises, après l'époque héroïque des îliades et des Théogonies, le rationalisme grec et la religion, ou plutôt les religions nationales. Chaque cité eut alors sa théologie et son culte municipal^ je veux dire sa façon d'interpréter et de vénérer les personnages olympiens dont Homère et Hésiode avaient écrit l'Evangile initial et parmi lesquels chaque communauté choisit, à son gré, un patron. Ce morcellement des croyances religieuses fut, pour le polythéisme, à la fois une cause de durée et un principe de ruine. Tandis que le patriotisme local — j'allais dire de clocher — par les traditions des vieilles familles, le maintien des superstitions populaires, des légendes dramatiques, le respect des œuvres d'art, temples, statues, icônes, perpétuait les cultes particuliers, la diversité même des doctrines et des rites inclinait les esprits réfléchis au scepticisme. L'unité dogmatique, nécessaire fondement d'une religion qui aspire à la domination souveraine des volontés et des consciences, manqua, dès l'origine, au polythéisme. Et cette infirmité théologique fut une cause d'impuissance morale aussi décisive que la sensualité effrénée des Immortels abreuvés d'ambroisie. La philosophie, dès ses premières prédications, se heurta contre la religion. Thaïes, prédisant une éclipse et donnant de ce phénomène des raisons naturelles, découvrait la fixité des lois du monde et, du môme coup, désarmait le caprice
PROCÈS D*IMPIETé 11
OU la maîveillance des Dieux. Xénophane n'abolissait point les Dieux, mais il voulait les purifier, opération difficile, et les rangeait sous l'empire d'un Dieu suprême, incorruptible, éternel. Il ne pardonnait point à Homère, à Hésiode, d'avoir prêté aux Dieux, disait-il, tous les crimes, le vol, l'adultère, la fourberie. Le sage de Colophon forgeait, contre le paganisme, les armes que reprendront, huit ou neuf siècles plus tard, les Pères de l'Eglise. Il refusait toute créance aux fables déshonorantes pour les Dieux, méprisait la divination, ne demandait au fidèle que la pureté du cœur. Il revenait à Tœuvre entreprise dans la Grande Grèce par Pythagore : la réformation de la vie religieuse. Empédocle, à son tour, tenta d'ennoblir la notion des choses divines. « Le Dieu, disait-il, n'a ni la tête qui orne le corps de l'homme, ni des bras, ni des pieds, ni des genoux agiles... Il est seulement une âme sacrée et infinie, dont la pensée, dans son rapide essor, parcourt tout l'univers » .
Avec Hérodote, nouveau progrès de l'esprit critique. Cet admirable voyageur a visité les sanctuaires pélasgiques, les temples de Phénicie ; à Samothrace, il s'est fait initier aux mystères des Cabires. Il a conversé avec les prêtres de l'Egypte et comparé aux divinités anthropomorphes de la Grèce, si favorables à la glorification de la beauté, les monstres sacrés de Memphis et de Thèbes, têtes de bêtes plantées sur des corps d'hommes, idoles formidables et ridicules. Il a comparé les théologies et, par Tassimilation des figures et des
légendes divines, aperçu la filiation ou l'étroite parenté des mythes chez les barbares, en Asie, sur le Nil, en Hellade. Il est sur le point de deviner que les polythéismes divers expriment les terreurs ou les adorations de la conscience humaine en présence des forces mystérieuses de la nature, et que l'identité des croyances transparaît, sous la variété des symboles.
Au siècle même d'Hérodote, la philosophie atomistique, la doctrine de Démocrite, portait à la rehgion populaire un coup très sensible. Par l'invention de l'infmi, de l'éternel mécanisme aveugle des atomes qui explique toute vie, tout devenir, elle rendait les Dieux inutiles au monde. Démocrite, longtemps avant Lucrèce, attribuait à l'ignorance et à la peur l'origine de la religion. « Les hommes d'autrefois, disait-il, à la vue des troubles qui se produisent dans les hauteurs célestes, comme le tonnerre, les éclairs, la foudre, les comètes, les éclipses du soleil et de la lune, étaient saisis de frayeur, et ils pensaient que les Dieux étaient les auteurs de ces phénomènes ». Bientôt les sophistes feront un nouveau pas sur la voie de fincrédulité. Ils nieront qu'il soit possible de rien savoir sur les Dieux, même de croire raisonnablement à leur réahté. « Beaucoup de choses s'y opposent, disait ironiquement Protagoras, et l'obscurité de la question, et la brièveté delà vie de l'homme ». Critias expliquera, dans son drame de Sisijphe, par une mesure de haute police, les créations religieuses. Les lois qui attei-
PROCÈS d'impiété 13
gnent les crimes commis au grand jour épargnant les fautes cachées clans les ténèbres de la conscience, un sage parut, « homme fort habile », qui jugea bon de moraliser les gens par la terreur. De là les Dieux « à la vie éternellement florissante », fables de nourrices excellentes pour imposer la vertu aux personnes d'humeur perverse et de caractère timide.
La vieille foi déclinait rapidement. Aux sophistes se joignaient les poètes comiques, les grandioses parodies de la vie des Dieux. Aristophane montrait un Bacchus grotesque dans le cadre d'un enfer boulFon. Dans le désarroi moral qui sévit à Athènes après les désastres de la guerre du Péloponèse, les athées affichèrent sans discrétion leur dédain absolu des choses divines. Mais il parut alors aux magistrats que la religion était une institution nationale et que les Dieux, s'ils tombaient, entraîneraient la chute de la patrie. Et les procès d'impiété commencèrent.
Le crime d'impiété avait bien des degrés. Arracher un ohvier sacré, manquer, dans l'exercice du sacerdoce, aux rites traditionnels du culte, entrer en un temple les mains souillées de sang, voler les objets sacrés, révéler ou parodier les Mystères d'Eleusis, profaner les cérémonies saintes, ces crimes, diversement graves, étaient frappés de confiscation des biens, ou d'exil, ou de mort. Tout citoyen pouvait dénoncer le sacrilège à l'archonte-roi, qui instruisait la cause et livrait l'accusé au tribunal compétent, à l'Aréopage ou aux
Héliastes. Le dénonciateur, si l'accusation semblait mal fondée, se voyait condamner à une grosso amende, ne pouvait plus dénoncer personne à l'avenir, était exclu de certains sanctuaires. Le métier de sycophante avait des épines. Les noms les plus éclatants d'Athènes et de la Grèce sont inscrits à la chronique des procès d'impiété : Eschyle, Anaxagore, Aspasie, Phidias, Alcibiade, Socrate. Eschyle, en un drame, avait parlé légèrement des mystères. Anaxagore avait déclaré que le soleil n'est qu'une « masse incandescente de fer ou de pierre », la lune u une terre » ; Aspasie laissait causer d'astronomie et de physique les gens d'esprit qui fréquentaient chez elle. Mais Périclès plaida pour l'aimable dame et la fit acquitter. Phidias fut poursuivi pour un bien singulier sacrilège : il avait osé sculpter son propre portrait sur le bouclier d'Athéna ! Il mourut dans sa prison. Pour Alcibiade, prince de la jeunesse dorée, incrédule et libertine d'Athènes, les chefs d'accusation furent plus graves encore. ïl avait osé, en compagnie de quelques jeunes étourdis, parodier, dans une maison particulière, les cérémonies des Grandes Déesses. Lui-même, revêtu du costume sacerdotal et portant les vases sacrés, il jouait en cette comédie le rôle de l'officiant. Imaginez, chez Mme de Montespan, le scandale inouï de la Messe Noire. L'affaire se compliqua d'un autre sacrilège mystérieux qui venait de troubler Athènes : la mutilation des Hermès. Un matin de mai, en fan
PROCÈS d'impiété 15
/il 5, les Athéniens reconnurent avec stupeur que les statues ou piliers d'Hermès, debout sur les carrefours, au coin des rues, avaient la tête bris3e. Figurez-vous Tolède eu Naples apercevant, à leur réveil, abattues dans îa fange, les Madones qui veillent sur la paix de la ville. Alcibiade, qui commandait alors la flotte athénienne expédiée en Sicile, fut condamné par contumace au bannissement et à la confiscation de ses biens. Ce fut pour cet homme extraordinaire, si merveilleusement doué et d'un esprit si charmant, le commencement d'une vie aventureuse dont la fin tragique dut paraître, aux dévots de Déméter et de Perséphone, la revanche des Dieux outragés.
La plus haute victime des inquisiteurs athéniens, Socrate, fut-elle réellement frappée pour des raisons d'ordre Durement théologique ? Ses accusateurs feignirent de le confondre parmi les disciples d'Anaxagore, qui regardaient dans la lune et n'y signalaient plus la présence d'une divinité. C'est le Socrate des Nuées, qu'Aristophane dénonce en outre comme bophiste. Or, Socrate fut l'adversaire très décidé des sophistes. Ces bmux parleurs étaient les favoris des démagogues, qu'Aristophane, conservateur et aristocrate, haïssait cordialement : comment n'a-t-il pas vu en Socrate un allié politique ? Il est peutêtre bon de ne point attribuer aux Nuées, dans le procès d'opinion qui prépara la poursuite en justice du philosophe, une importance exagérée. Ce théâtre comique de la première époque jouis-
sait d'une si audacieuse liberté que les flèches de son ironie s'émoussaient par l'abus même qu'en faisaient les poètes. N'oublions pas, enfin, que les Nuées précédèrent de vingt-quatre ans le procès d'impiété.
Socrate tomba sous les coups d'une coalition formée par tous les partisans de l'Etat démocratique.
Il avait passé sa vie à critiquer, en tous les carrefours d'Athènes, les fausses méthodes de l'esprit et les fausses directions de l'activité humaine. Il démontrait, ce réactionnaire, que, pour sculpter une statue, il fallait apprendre d'abord le métier de sculpteur, pour commander une galère, connaître l'art du marin, pour gouverner la République, connaître les lois et l'art de la politique. En pleine démagogie athénienne, il se moquait tout aussi librement qu'Aristophane des corroyeurs et des charcutiers, des charlatans et des rhéteurs qui précipitaient la ruine de la patrie. Les délateurs avaient beau jeu avec lui. Ses fiches furent donc très mauvaises. N'était-il point un athée plus dangereux que Démocrite, plus pervers qu'Alcibiade, un partisan furieux de la tyrannie, ce petit vieux au masque de Silène, qui osait flageller la sottise de ses maîtres ? Ceux-ci s'empressèrent de lui donner l'occasion d'une mort, la plus reUgieuse qu'ait vue l'ancien monde, et d'une suprême volonté, ironie exquise : le vœu d'un coq à Esculape.
L'Empereur Justinien (D
Les études d'histoire byzantine obtiennent décidément droit de cité dans la science française et l'enseignement public de notre pays. M. Ch. Diehl vient d'ajouter à la suite déjà longue de ses premiers travaux un livre savant sur Justinien, son œuvre multiple, et la civilisation générale de l'empire d'Orient. C'est un beau livre, un peu gros, peut-être, trop richement illustré d'images qui ne correspondent point d'assez près avec le texte et donnent au lecteur de trop fréquentes distractions. Beaucoup de mosaïques aux figures rébarbatives, d'ivoires, dont les personnages n'ont pas un bien vif attrait ; beaucoup de chapiteaux byzantins : on ferait une forêt. La méthode de composition^ qui rappelle le Siècle de Louis XIV de Voltaire, est plus scientifique que littéraire. Le règne de Justinien apparaît divisé par tranches très nettes : l'empereur, Théodora, le palais, la cour^ les ministres, la poUtique extérieure, l'armée, les guerres, l'œuvre législative, la crise religieuse, l'administration intérieure ; puis Constantinople,
(1) Justinien et la Civilisation byzantine au sixième siècle, par Charles Diehl, correspondant de l'Institut, chargé de cours à la Faculté des Lettres de Paris. — Paris, Ernest Leroux, 1901.
l'Hippodrome, Sainte-Sophie, le commerce byzantin, l'agonie du paganisme dans les dernières écoles d'Athènes, Antioche, Rome et Ravenne, l'empire et la papauté, Fart byzantin : c'est une revue immense, une classification plutôt qu'un ensemble, je n'ose dire un tableau historique, le mot tableau sentant son vieux temps. Cependant, le livre laisse une impression de rigoureuse unité dont M. Diehl a fixé la formule. Justinien, ce petit paysan venu d'un village obscur de Macédoine, cet époux de la danseuse Théodora, dans le désarroi de l'histoire du monde bouleversé par les invasions et les conquêtes barbares, se forma une conception extraordinaire d'un gouvernement universel, une idée impériale mêlée de souvenirs archéologiques et de vues d'avenir : il voulut être empereur romain, relever les ruines de la domination romaine, refouler les barbares, les Goths, les Vandales, les Huns, les Perses, les Arabes ; continuer César, Marc-Aurèle et Dioclétien. Mais il voulut aussi être l'empereur chrétien, dépositaire de l'Evangile, surveillant et régulateur de la doctrine, protecteur de l'évêque de Rome, et, au besoin, son pédagogue, son juge ou son geôher. C'est bien de Justinien que procède la théorie à la fois politique et théologique des deux gra7id< himinaires ; c'est par lui que les hommes ont appris à distinguer et souvent à opposer l'une cà l'autre, en de tragiques conflits.
Ces deux moitiés de Dieu, le Pape et l'Empereur.
Ainsi, dans Fàme de ce Basileus byzantin, au moment même où il prétendait restaurer le vieil édifice impérial de Rome, apparaissait déjà, par une de ses vues les plus personnelles, la conscience du moyen âge occidental. Mais voici peut-être le trait le plus original de cette nature complexe. Qu'il fasse pressentir Charlemagne, Othon le Gi'and, Frédéric II de Souabe, la rencontre est intéressante. Mais qu'en même temps il ait devancé Philippe le Bel, le fait est encore bien singulier. Cet empereur fut excellemment un juriste. Son œuvre législative, secondée par les plus doctes jurisconsultes du siècle, l'exhumation et la codification du Droit romain, est, dans Tordre des choses morales, le bienfait capital de son règne. CEuvre colossale, dont a vécu le genre humain. Songez que^ pour la constitution du Digeste^ il fallait dépouiller deux mille livres, environ trois millions de lignes. En trois années, l'opération était accomplie. L'immense Corpus eùt-il été accueilU sans les plus graves réserves par les antiques législateurs ? On en peut douter. Les vieux textes ont été sollicités, tronqués, refondus, arbitrairement groupés par la main de Trébonien et de ses collaborateurs. « Une notion fondamentale, écrit M. Diehl, apparaît en cette législation. C'est l'idée de l'Etat, constitué par une savante hiérarchie de fonctionnaires, obéissant à un chef absolu, qui gouverne sans contrôle et dont l'autorité est de droit divin. Et par là encore Justinien était bien l'héritier des Césars ». Un despotisme si théoera-
tique ne pouvait se limiter au gouvernement des intérêts civils et politiques de l'empire. Nécessairement, il devait peser sur FEglise et s'emparer des consciences. Dès le début de son règne, Justinien réglementait par une législation minutieuse les moindres détails de la discipline ecclésiastique, remaniait les circonscriptions épiscopales, modifiait les hiérarchies, créait des évêchés, conférait le pallium^ mettait le bras séculier au service des juridictions canoniques. Enfin, « en face du Pape, des patriarches, des évêques, Justinien s'érigeait en docteur de l'Eglise, en interprète infaillible des Ecritures, rédigeant des formulaires de foi, lançant des anathèmes, tantôt contre Origène, tantôt contre les Trois Chapitres » (les recueils de l'hérésie nestorienne). La docilité de l'Eglise d'Orient, le perpétuel effarement de TEglise romaine secouée par la tempête politique où se débattait l'Italie encourageaient toutes les audaces théologiques de l'empereur. Il modifiait à son caprice ou cassait les canons, et les édits des Pères ne devenaient obligatoires que si la volonté impériale les transformait d'abord en lois de l'Etat. De si hautaines prétentions rendaient inévitable une profonde crise religieuse. Un jour vint où l'évêque de Rome, si préoccupé qu'il fût des misères de son Eglise, découvrit, sur le Bosphore, un assez inquiétant confrère. Le paysan macédonien penchait vers l'hérésie. 11 y penchait, poussé par fétonnante Théodora qui se passionnait plus âprement encore que lui-même pour la théo-
l'empereur justinien 21
îogie. C'est par là que Justinien se montra parfait byzantin. Il subissait la contagion de ces multitudes de moines, d'ermites, de stylites et de mangeurs de sauterelles qui, le cerveau plein de rêves et de vapeurs, apportaient dans leurs visions dogmatiques la subtilité scolastique du vieil esprit platonicien. Il ne s'agissait plus alors de raisonner à l'infini sur l'Un et le Multiple, sur le Même et l'Autre, mais sur le suprême mystère, la réalité divine de Jésus. La vieille hérésie d'Arius, qui niait le Dieu, toute simpliste, était bonne pour les nations barbares de l'Occident. Byzance embrassait maintenant, soit la doctrine nestorienne, qui distinguait en Jésus deux autres natures et deux personnes, soit plutôt la théorie d'Eutychès, qui n'acceptait que la seule personne divine. Ici, le prophète visible, venu de Galilée, n'était plus qu'un fantôme. Dans l'une comme dans Tautre hérésie, on ne savait plus qui avait souffert la Passion, qui était mort sur la croix pour la rédemption de l'humanité. La foi chrétienne se trouvait toute désorientée par cette recherche de métaphysiciens qui raffinaient imprudemment sur la révélation des évangélistes, la prédication de saint Paul, les affirmations des Pères de TEglise grecque. Le Credo de Nicée semblait défaillir. Le Concile de Chalcédoine avait été impuissant à imposer l'orthodoxie. L'Eglise de Rome, tombée en une noire barbarie, manquait de dialecticiens autant que d apôtres. Les Papes, sans cesse opprimés, soit par les Lombards, soit par les Goths, représentants
de riiérésie radicale, se tourDaient anxieusement vers Byzance, n'osaient ou ne pouvaient en condamner les fantaisies théologiques, parfois même capitulaient à demi par leur propre silence.
Cependant, en 536, un Pape énergique, Agapit, vint à Constantinople, fit déposer le patriarche Anthime et plier la résistance de Justinien. Mais il mourut subitement. L'empereur continua néanmoins de poursuivre les monophysites, il les fit battre de verges, jeter en exil ; il ferma leurs monastères ; il en brûla quelques-uns afin de mieux sauver leur âme. Un terrible tortionnaire, l'évêque d'Antioche, Ephrem, fit périr dans les supplices le grand missionnaire de l'hérésie, Jean de Telia. Mais Théodora n'avait point renoncé à la lutte. Le nonce apostohque à Byzance, Vigile, fut, par ses intrigues et Tappui armé de Béhzaire, alors maître de Rome, improvisé Pape, ou plutôt antipape, car x\gapit était déjà remplacé légitimement sur la chaire de Pierre par l'honnête Silvère. Celui-ci, brutalement arrêté, fut déposé et proscrit. Vigile n'était ni un Grégoire Yll, ni un Innocent III, mais un diplomate timide, de conscience inquiète, tout prêt à s'entendre avec l'empire, à renier même le concile de Chalcédoine. En novembre 5/i5, Justinien le fit enlever à Rome, en pleine église de Sainte-Cécile et embarquer pour la Corne d'Or. Vigile s'arrêta de longs mois à Syracuse. Au commencement de 5/i7, il paraissait enfin à Byzance, se laissait séduire par les caresses de la cour, condamnait la doctrine de la double person-
l'empereur justinien 23
naîité du Christ et, du même coup, relevait les espérances des monophysiteset s^attii-ait les colères d'une notable partie de Tépiscopat catholique. En 550, les évêques d'Afrique le retranchaient de la communauté chrétienne. Le malheureux pontife ne savait plus comment sortir de ce guêpier théologique. 11 prit parti de fuir du palais que l'empereur lui avait donné comme résidence. Les sbires impériaux vinrent l'arracher de la basilique de Saint- Pierre in Hormisda. Il s'était cramponné aux colonnes de l'autel. On le tira par les pieds et par la barbe : Tautel s'écroula sur le lamentable Pape. La foule poussait des cris d'horreur. Le magistrat de police et les soldats, épouvantés de leur sacrilège, battirent en retraite. Yigile consentit à réintégrer son palais. Mais là encore il sentait sa vie menacée. De nouveau, par une nuit de décembre, il s'enfuit, se jeta sur une barque, traversa presque seul, le Bosphore et vint frapper à la porte de l'église où s'était tenu le Concile de Chalcédoine. Pendant quatre années, il résista, non sans noblesse, aux assauts théologiques de l'empereur et de l'Eglise d'Orient. 11 regrettait amèrement les Goths qui, bien qu'hérétiques, avaient toujours laissé à l'évêque romain la liberté de sa foi. Justinien eut enfin pitié de ce vieux prêtre. Il lui permit de retourner au tombeau des Apôtres. Mais Yigile, épuisé par une vie si agitée, ne devait pas revoir Rome ; il mourut de langueur à Syracuse, en 555. Cette crise religieuse, si curieusement byzantine, peut inspirer une vue historique que je recom-
mande à vos méditations. Deux Papes appelés à Gonstantinoplc par la volonté du Basileus et contraints de défendre le christianisme latin contre la théologie impériale et orientale, c'est beaucoup ; l'un d'eux indignement violenté et chancelant dans sa foi, c'est trop. Le protectorat de Byzance sur Rome était un despotisme funeste à la conscience de l'Occident, à la civilisation comme à la vie morale delà chrétienté. Pendant deux siècles encore, ce danger persista en s' aggravant. Peu à peu, l'Eglise grecque absorbait l'Eglise romaine. L'axe du monde chrétien se déplaçait. L'acte politique de Pépin, le protectorat franc, fut l'un des plus notables sauvetages de l'histoire .
Un Pontificat ambulant (D
Le xf siècle fut, dans l'histoire de l'Eglise romaine, une époque bien tourmentée, traversée d'événements sinistres, bouleversée par les Antipapes, les Papes impurs, les Papes magiciens, et ce jeune Pape autour duquel se pressaient tous les brigands de l'Italie, Benoît IX, qui, chassé trois fois par son peuple et ses clercs, symbole d'horreur pour la chrétienté, deux fois était rentré au Latran en brisant les portes de Rome. Dans cette confusion, et parmi tant de tragédies, apparaissent cependant les traits organiques d'une crise qui touchera brusquement, sous Grégoire YII, au dernier tiers du siècle, à son plus haut degré d'acuité ; alors la Papauté, qui avait maintenu, par la protection des empereurs, contre l'aristocratie sauvage du Latium, la succession légitime de ses Pontifes, se sentira assez puissante dans l'ordre des choses spirituelles pour revendiquer tout à coup la primauté dans l'ordre pohtique et opposer au despotisme impérial, à l'orgueil féodal, ce Dictatus Papx^ qui, jusqu'à la papauté d'Avignon, sera la charte théologique de tant de papes superbes,
(1) Saint Léon IX, Ï002-1054, par M. l'abbé Eug. Martin. - Paris, Victor Lecolïre, 190i.
LA VIEILLE EGLISP:
Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, Bonifaco Vill. Sylvestre H, Léon IX, Grégoire VII sont les figures caractéristiques de cette évolution historique. Entre Sylvestre et Grégoire, entre le doux pape français, qui s'abritait tout effaré sous le manteau des Othons, et le terrible justicier de Canossa, qui obligeait un empereur à grelotter, pieds nus, épaules nues, dans la neige, attendant la pénitence et l'absolution, le fossé semble si large que, peut-être, sans Tœuvre apostolique et politique de Léon IX, il n'eût point été de sitôt franchi. Sylvestre II était parvenu à durer, échappant par miracle à l'intronisation d'un antipape, aux attentats sanguinaires des nobles, à Texil ou au poison. Mais il avait usé ses forces à la régénéralion morale du monachisme, à la répression de la simonie. Découragé, ce grand esprit que, pom* sa science puisée en Espagne, à l'école des Arabes, on soupçonnait de sorcellerie, revint à son algèbre, à son Virgile et à ses horloges. Il mourut dans l'angoisse des calamités qui menaçaient l'Eglise. Près d'un derni-slècle plus tard, Brunon, évêque de Toul, montait sur la chaire de Saint-Pierre. C'était un prêtre moins lettré que Gerbert, d'une conscience aussi pure et doué d'une ténacité inlassable dans l'accomplissement de son devoir d'évèque universel. 11 appartenait à la grande famille des comtes d'Alsace; il était le cousin des deux empereurs franconiens, Conrad II le Salique et Ilenii III. Les témoignages contemporains le montrent délicat, réservé et charmant. Son mys-
ticisme faisait naître en ses songes les aimables visions qui fleurissent dans les récits des vieux hagiographes, enveloppant les arides chroniques monacales comme d'une miniature azurée et dorée (lu missel. Peu de jours avant son élection, il rêva de la cathédrale de Worms. Une infinité de personnages vêtus de blanc s'y trouvaient rassemblés et, parmi eux, son ami l'archidiacre Bézelin, qu'il avait vu mourir en Italie. Il demanda quelle était cette foule. « Ce sont, lui fut-il répondu, les hommes qui ont achevé leur vie terrestre dans le service du prince des Apôtres )>. Alors parut saint Pierre, et le premier pape annonça que Brunou allait donner la communion à tous ces fidèles. On le revêtit des insignes pontificaux, les saints Pierre et Etienne le menèrent à l'autel majeur où il présenta l'Eucharistie à tous les assistants. Puis, r Apôtre lui remit cinq calices d'or, trois à on clerc qui le suivait et un seul à un troisième personnage. Je pense que, plus tard, les amis de l'évêque toulois comprirent le symbohsme de ces neuf calices, que je ne parviens point à pénétrer. Ce visionnaire, placé, à l'âge de quarante-sept ans, au gouvernement de l'Eglise, connaissait à merveille les nécessités religieuses de son siècle, les défaillances de la foi chrétienne, les maux du monachisme, les velléités d'indiscipline de certaines chrétientés trop éloignées de la surveillance pontificale, la doctrine latente de quelques hérésiarques, enfin l'état d'anarchie où se débattait r Italie, la détresse des provinces voisines du do-
maine ecclésiastique sans cesse ravagées par le brigandage des Normands. Mais il comprit aussi et ce fut la vue de génie qui illustra ce pontificat — que, attaché à l'Italie, enfermé dans les murs de Rome et comme prisonnier de son épiscopat, il demeurerait impuissant comme l'avait été Sylvestre II, incapable de remédier aux misères de la chrétienté, d'instituer à l'égard des loups rôdant en son troupeau de sérieuses enquêtes théologiques, de rabattre l'orgueil de quelques très hauts évêques, grands batailleurs, tels que l'archevêque de Milan, qui se croyait pape de ritalie lombarde ; celui de Ratisbonne, Gebhart, qui menait à la baguette son suzerain, le duc de Ravière; l'évêque d'Eichstaedt, encore un Gebhart (que Dieu leur fasse miséricorde !), qui fut son successeur à la papauté, sous le nom de Victor II, et lui donnait aussi quelques tracas. Léon résolut donc d'aller de sa personne sur tous les points du monde chrétien où serait nécessaire sa présence de souverain justicier Et, durant quatre années, son bâton de pèlerin passa et repassa sur les sentiers des Alpes. Dès sa première entrée à Rome, au début de l'an i0li9, il s'empressait, afin do reprendre sa liberté d'action dans toutes les provinces du christianisme, de porter le fer rouge sur les deux plaies séculaires du clergé romain : la simonie et la luxure. Le Synode qu'il présida déposa sans pitié les évêques et les abbés, même des cardinaux, qui avaient acheté à prix d'or leur dignité ecclésiastique. L'un d'eux, l'évêque de
Sutrî, qui avait soudoyé de faux témoins, s'affaissa, nouvel Ananie, aux pieds de cet autre Pierre. Quant à l'autre infirmité morale, les lecteurs qui auraient la curiosité de feuilleter le livre étrange écrit en ce temps par saint Pierre Damien, le Liber Gomorrhianus^ verront combien profonde était alors la corruption des moines et des clercs. De ce côté, Léon courut au plus pressé, dans la ville même de Rome. Puis, confiant au moine Hildebrand, le futur Grégoire VII, la réforme de la grande abbaye de Saint-Paul-hors-les-Murs, il vint, après la Pentecôte, ouvrir à Pavie un second synode dont les actes ont malheureusement disparu, détruits sans doute par le haut clergé concussionnaire et adultère de Lombardie. Il franchit les monts, rencontra l'empereur Henri III à Mayence ou à Fulda, l'accompagna à Cologne, à Aix-la-Chapelle, revint à Toul et, le 29 septembre, entrait dans Reims, où l'attendaient les nobles, les clercs et le peuple de Lorraine, de Champagne, d'Ile-de-France et de Normandie. A Reims, nouveau Concile, d^une extraordinaire solennité. Au premier jour, un seul abbé, sur l'accusation de l'évêque de Langres, fut alors déposé; quelques évêques plus ou moins suspects, durent s'estimer heureux de n'être frappés que d'un avertissement salutaire. Léon appUquait dès lors la méthode d'indulgence et de douceur évangéUque qui servit à ses desseins mieux que ne le fit plus tard, pour Grégoire YII, l'implacable dureté. Il se vit néanmoins contraint d'excommunier ce même évêque
de Langres, si sévère à la simonie du prochain, et dont le dossier se compliquait de meurtre et d'excessifs manquements à la vertu de chasteté. Enfin, Léon IX réprima les prétentions d'indépendance de certaines églises d'Occident, particulièrement en Espagne où apparaissaient des germes de schisme.
De Reims, le Pontife se rend à Mayence pour tenir les assises des prélats de l'empire. Là il présida une dramatique cérémonie que Grégoire VIÏ imposera à Henri IV : Tévêque de Spire, accusé d'adultère, offrit de se justifier par la formidable épreuve de l'Eucharistie. Il reçut l'hostie sans tomber mort ; mais sa mâchoire demeura paralysée et contournée jusqu'à la fin de ses jours. Léon revint en Alsace, passa au lac de Constance, traversa Augsbourg, célébra à Vérone la fête de Noël et rentra à Rome en janvier 1050'.
Quatre mois plus tard, à la suite d'une première expédition tout apostolique du côté des Normands qui désolaient la Fouille et la Terre de Labour, il ouvrit à Rome un Concile quasi œcuménique où les évêques précédemment excommuniés vinrent faire leur soumission. Une très grave question s'imposait alors à la sagesse doctrinale de l'EgUse : l'hérésie de Bérenger, qui réduisait à un pur symbole le mystère eucharistique, faisait en France d'inquiétants progrès. L'hérésiarque fut cité à comparaître en septembre, à Verceil. Le synode de Verceil, sur lequel nous ne savons que peu de chose, semble avoir été assez houleux. Bérenger
s'y était fait représenter par ses partisans : il se défendit en invoquant les profondes doctrines de Scot Erigène. La dangereuse hérésie ne fut point alors déracinée. Mais Léon eut la consolation d'arrêter les empiétements de juridiction de Taltier archevêque de Ravenne, Humphroy , client de l'empereur. Nouveau passage des Alpes. La tournée apostolique combla de grâces la cathédrale et les chanoines de Besançon, toucha Langres, puis Toul, se replia sur la chère Alsace, puis sur Trêves où l'attendait Henri lil; de Trêves, le Pape et l'empereur firent route pour Augsbourg où Humphroy reçut le pardon du Pontife. Le 12 mars 1051, Léon se trouvait à Lucques. Il revoyait Rome au moment de Pâques. Bientôt il rejoignit l'empereur sous les murs de Presbourg et réussissait à réconcilier Henri avec le roi André de Hongrie, à établir définitivement le royaume de Saint-Etienne dans la famille des Etats européens.
Il était désormais le maître de la doctrine, aussi incontesté que le sera un jour Innocent III et l'arbitre politique de la chrétienté. Il se crut assez fort de son prestige religieux et de l'appui de l'empereur pour heurter de front les Normands. Ces turbulents personnages avaient pris goût à l'Italie dont le charme devait si rapidement les adoucir et les civihser. Les oranges de Sorrente et de Palerme leur semblaient plus délectables que les pommes aigres des bords de la Seine. Ils prétendaient en cueillir partout. Ils convoitaient avec âpreté celles du duché de Bénévent, que,
depuis Charlemagne, le Saint-Siège regardait comme le jardin de l'Eglise. On sait quelle fut l'issue malheureuse de la campagne pontificale. Malgré la vaillance des impériaux, mal secondé par ses troupes italiennes;, le Pape fut vaincu sous les murs de Givitella. Défaite étrange au soir de laquelle le vainqueur s'agenouillait sous la main bénissante de son prisonnier. Robert Guiscard promit d'être, à l'avenir, le chevalier fidèle et le protecteur de l'Eglise romaine. Il recevait, en échange de ses serments et de ses larmes, d'immenses privilèges et comme le droit de cité dans l'Italie méridionale.
Saint Léon IX ne survécut que peu de mois à la bataille de Civitella. Son œuvre était accomplie. Il avait repris, sur la chrétienté, l'ascendant spirituel perdu par les Papes scandaleux des cent dernières années. Il était vraiment le pasteur et le docteur universel. Mais, d'autre part, son union politique etmiUtaire avec l'empire, avait préparé, entre la papauté et l'empire, un malentendu dont les effets paraîtront au pontificat de Grégoire Yll : le Pape, regardant l'empereur comme son légat et son condottiere, l'empereur prenant le Pape, vassal allemand d'origine, pour son chapelain et son feudataire apostolique, le chemin de Canossa, l'effondrement de Grégoire YII, l'exil de Salerne.
J'ai essayé de tirer quelques réflexions historiques du petit livre de M. l'abbé Martin. Nos lecteurs connaissent cet écrivain distingué, dont la grande histoire des diocèses de Toul et de Nancy
renfermait les attachantes figures épiscopales que je leur ai jadis présentées. Si chacun de nos diocèses possédait un érudit de cette valeur, l'Eglise de France pourrait entreprendre une œuvre d'ensemble, comme une Gallia christiana^ et ce grand monument d'histoire ecclésiastique serait bien honorable pour la présente République.
L'Empereur Byzantin de la première Croisade (i)
Le règne de l'empereur Alexis I" Comnène fut, dans l'histoire de Byzance, d'une importance capitale. 11 marque le moment où 1 empire grec échappe enfin à l'anarchie qui, durant tout le onzième siècle, avait permis aux barbares d'envahir et de rétrécir ses frontières dans la région du Danube comme en Asie Mineure, jusqu'à Nicée, jusqu'en vue du Bosphore. Alexis reprit sur les Petchénègues et sur les Seldjoucides une grande partie des provinces perdues. Mais, pour l'histoire générale de la chrétienté, l'intérêt de ce règne est encore de premier ordre. C'est le temps de la première croisade, Theure où TOrient grec et l'Occident latin se rencontrèrent face à face et, presque aussitôt, se heurtèrent l'mi contre l'autre et se reconnurent non seulement très divers d'esprit politique et de conscience religieuse, mais hostiles et inconcihables. Les malentendus réciproques, l'âpreté des ambitions rivales, les trahisons et les conflits de ce premier tête-à-tête
(1) Essai sur le règne d'Alexis I" Comnène [1 081-1 118)^ par Ferdinand Chalandon. — Paris, Picard, 1900.
des deux races, des deux Eglises, des deux civilisations, préparèrent de loin la fatale croisade de 120/i qui, pour contenter le formidable égoïsme de Venise, dressa entre le monde latin et Tempire grec une barrière de souvenirs tragiques et de haines inexpiables que ne pourront abattre, vers le milieu du quinzième siècle, les plus pressantes nécessités de salut public européen. L'histoire elle-même des personnages qui furent les principaux acteurs de ce long drame eut beaucoup à souffrir des préjugés et des calomnies échangées alors entre l'Occident et l'Orient. Dès la première croisade, dès la première brouille, une légende désobligeante, encouragée plus tard par les poètes et les romanciers, se forme autour d'Alexis Comnène. « Trop souvent, écrit M. Chalandon, les jugements portés sur les Grecs touchant leurs relations avec les premiers croisés ont été inspirés par des réminiscences du Tasse ou même de Walter Scott ». Deux groupes de ces jugements téméraires semblent définitivement revisés par la critique pénétrante du docte historien : l'^ le prétendu appel à la croisade, c'est-à-dire à l'intervention de la féodalité occidentale contre les Musulmans, sollicitée par Alexis effrayé des progrès des Seldjoucides ; 2*^ les manquements à la foi jurée et les violations perfides de traité de la part d'Alexis qui auraient provoqué les désastreuses aventures des Latins en Asie Mineure et en Syrie. La première, la plus grave de ces erreurs historiques se fondait sur l'interprétation excessive
l'empereur byzantin 37
de trois démarches diplomatiques accomplies par Ferapereur près du comte de Flandre, du Pape Grégoire YII, du Pape Urbain 11^ l'apôtre de la première croisade. A trois reprises, par les lettres dont il chargeait ses ambassadeurs, le basileus aurait invoqué désespérément le secours des princes latins, sous forme d'alliance offensive encouragée, imposée même par la parole auguste du Souverain Pontife. M. Chalandon expose, à l'Appendice de son livre, une très minutieuse critique de la lettre au comte de Flandre, lettre fausse, supposée écrite en 1091, mais fabriquée en 1098 ou 1099 à l'aide d'une première lettre vraie, dans laquelle l'empereur appelait à lui non la croisade universelle, mais simplement un corps de mercenaires. Ce document apocryphe dut servir di excitatorium pour apitoyer les princes et les peuples sur les très réelles misères des chrétiens de Syrie. Quant à l'appel aux deux Papes Grégoire et Urbain, la portée n'en avait point été considérable. Alexis demanda sans doute (le document précis nous manque) au premier de ces pontifes un appui contre Robert Guiscard, qui guerroyait alors contre l'empire aux îles Ioniennes et sur les côtes orientales de l'Adriatique. Du Pape Urbain II, il sollicitait encore une aide morale pour lever des mercenaires.
Ainsi tombe ou, tout au moins, s'atténue l'argument premier du réquisitoire des Latins contre les Grecs. Tous nous avez fait venir en Orient, disaient-ils, afm devons défendre contre
les Turcs. Puis vous nous avez abandonnés, sous les murs d'Antioche, aux flèches des païens, à la famine, à la peste, à nos propres dissensions. Vous avez déchiré le pacte qui nous liait. Vous avez trahi la cause de Dieu.
La vérité est que l'apparition des bandes incohérentes et mal disciplinées qui, l'une après l'autre, s'abattirent, pareilles aux vagues d'une marée imprévue, sur les rives de la Propontide et du Bosphore, déconcerta et inquiéta le pohtique Alexis. L'empereur et le haut clergé byzantin se souciaient sans doute assez peu du divin Tombeau. Jérusalem asservie par l'Islam ne troublait point leurs songes. Peut-être même, au fond de leur cœur, ne souhaitaient-ils pas de voir le Fiiioque triomphant sur le sépulcre où les disciples avaient déposé le corps sanglant du fils de Dieu. Comnène acheta très cher l'alliance armée des capitaines féodaux dont il attendait le relèvement militaire de l'empire sur la terre d'Asie. Il s'aperçut bientôt de son erreur. Le traité qu'il avait contracté avec ses hôtes ne tarda guère à être violé par les princes latins. Eux aussi ne pensaient plus trop à la libération de la ville sainte. Ils ne rêvaient que principautés et se taillaient des domaines au détriment des Grecs comme à celui des infidèles. L'empire byzantin se trouvait ainsi menacé d'expropriation rapide. Une coalition de ces jeunes souverainetés, légères de scrupules, insolemment dédaigneuses à regard d'une puissance schismatique, très capables même de s'entendre avec les Seld-
l'empereur byzantin 39
joucides ou les Sarrasins, pouvait être mortelle à r hellénisme. La mauvaise foi des chefs de la croisade éclate à chaque page du livre de M. Chalandon. N'oublions pas le rôle prépondérant joué dans l'entreprise par le fils et le neveu de Robert Guiscard, Bohémond et Tancrède, maîtres d'Antioche et des frontières de Cilicie. C'étaient des Normands, rusés compères, avides de gain, protecteurs intéressés du Saint-Siège en Italie et qui volontiers se croyaient tout permis par la grâce des saints Pierre et Paul. Alexis vit en ces deux hommes les vrais ennemis de Byzance, en Bohémond surtout, qui détint Antioche malgré de solennels engagements. A deux reprises, en 1098, l'empereur commença d'exécuter les traités, à mettre en marche une armée de secours. Chaque fois les Latins, entraînés par Etienne de Blois, levèrent le camp sans daigner attendre les Grecs. Et bientôt le prince d' Antioche passait à l'offensive contre l'Empire. Il est remarquable qu'Alexis ne rompit qu'avec les Normands et les seigneurs entraînés dans la politique de Bohémond. Il demeura l'ami de Raymond, comte de Toulouse, et s'il essaya de tourner à son avantage la rivalité du comte avec le prince et les tristes querelles des barons latins, en réalité, c'était d'assez bonne guerre. Il put se croire, dès les premiers jours de la croisade, en légitime défense, et s'il se mit dans sa conduite un grain de fourberie, il ne semble pas que le Normand ait eu le droit de lancer la première pierre au Byzantin.
Le spectacle de cette première croisade, désorientée par Tintrigue et la cupidité de ses chefs, laisse une impression fort mélancolique. Etait-ce donc là que devait aboutir l'immense élan d'enthousiasme qui depuis le temps de Grégoire YII, entrahiait vers la terre sainte la pensée et le cœur de la chrétienté ? Quand les multitudes criaient en suivant, à travers les cités et les champs, l'âne du vieux Pierre-l'Ermite : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » ces naïfs enthousiastes ne souhaitaientils que de voir se dresser sur Antioche, Nicée, Laodicée, Edesse, Tripoh, Jérusalem, les hautes tours féodales dans l'ombre desquelles ils peinaient, penchés sur les sillons de leurs maîtres, vaguement consolés par l'attente du jour de Dieu ? Et quel désenchantement plus pénible encore pour Thistorien, cette explosion de fanatisme et de pillage dont les premières bandes, les plus passionnées sans doute pour le salut de la Palestine, signalèrent leur passage à travers l'Europe , jusqu'aux murs de Constantinople ! En Allemagne, dans les grandes villes du Rhin, en Bavière, en Bohême, en Souabe, ils massacrèrent les Juifs par milliers. A Trêves, les Juifs tuèrent leurs coreligionnaires, les femmes se jetèrent dans la Moselle, pour échapper à ces furieux mystiques. On tuait et l'on rançonnait sans miséricorde. Et les chefs n'étaient point plus humains que les soldats. Godefroy de Bouillon avait juré qu'il vengerait sur Israël le sang du Christ, et l'intervention de l'empereur Henri IV seule l'empêcha d'accom-plir son projet. Mais les
l'empereur byzantin 41
Juifs de Cologne et de Mayence durent racheter leurs vies au prix de 500 pièces d'argent. Les Pastoureaux et les Jacques ne promenèrent point plus tard par le monde une plus formidable terreur. A. Nisch, en Bulgarie, les croisés de Pierre l'Ermite, après avoir acheté des vivres^ incendièrent les mouUns et les faubourgs. Ils brûlèrent tout aux alentours de Constantinople, même les éghses, qu'ils dépouillaient des plombs de leurs toitures, pour les revendre aux Grecs. « On comprend, dit M. Chalandon, qu'Alexis, peu soucieux de garder ces hôtes incommodes, leur ait enjoint de passer le Bosphore ». Anne Comnène, fille d'Alexis, qui écrivit la chronique de ces événements, prétend que les croisés coupèrent des enfants en morceaux, les embrochèrent et les firent rôtir. Espérons que l'honnête princesse acceptait ici une incertaine rumeur populaire. Mais demeurons seulement dans le doute cartésien.
Les manifestations mêmes d'une rehgion sincère furent parfois gâtées par d'étranges fantaisies. Une petite histoire, rapportée par Marino Sanudo, a bien de la saveur. Les Vénitiens, fort dévots à saint Nicolas, patron des gens de mer, envahirent un jour, sur les côtes d'Anatolie, un couvent grec où ils comptaient découvrir les reliques du bon évêque. L'higoumène, interpellé, jura sur sa part de paradis que les reliques n'étaient point chez lui. Les Vénitiens pénétrèrent dans l'égUse^, et^ à grands coups de hache, démolirent l'autel. Ils y trouvèrent deux corps saints, dont l'un pouvait
appartenir au thaumaturge. Ils les emportèrent tous les deux, sans dire merci. Puis, très contents, ils se rembarquèrent. Mais, en pleine mer, ils rencontrèrent la flotte des Pisans qui, eux aussi, cherchaient un saint Nicolas. On se battit, tout un jour, sans grand dommage. Alors les Vénitiens dirent aux Pisans : on peut s'arranger ; nous en avons deux, prenez celui-ci et faisons la paix. Et les deux grandes communes maritimes eurent chacune le corps du patron des navigateurs. Celui de Venise est à Saint-Nicolas du Lido. Le moyen âge, si faible en esprit de critique, ne se troublait point la cervelle à l'occasion de telles singularités. Mais les Musulmans, les Sarrasins, les émirs et khalifes, d'âme hautaine, jugèrent parfois sévèrement les contradictions qui, chez les chevaliers croisés, séparaient la doctrine de la conduite. Saladin, le Soudan de la troisième croisade, le noble prince que Dante plaça dans la compagnie des demi-élus du Preinferno^ parmi les poètes et les sages de l'antiquité, Saladin remarqua, au cours d'une entrevue, que les seigneurs chrétiens foulaient aux pieds le tapis de sa tente, parsemé de croix, et « crachaient dessus comme sur la terre nue ». Il leur dit : « Vous prêchez la croix et vous l'avez outragée sous mes yeux ; vous n'aimez votre Dieu qu'en paroles et non en action ». L'histoire, qui est au Novellino^ semble d'accord avec le livre que nous venons de feuilleter.
Chanson de geste féodale d)
L'éclatante épopée orientale où se complaisent rériidition et le talent littéraire de M. Gustave Schlumberger vient à nous aujourd'hui avec un chant nouveau, d'un charme singulier. Elle ne nous présente plus le tableau dramatique de l'empire grec. Empereurs aux yeux farouches d'icônes iîyzantines, théologiens féroces, passionnés pour les jeux de l'Hippodrome, infatigables sophistes discutant avec leurs moines les insondables mystères de la lumière incréée^ de la consubstantialité, de la procession du Saint-Esprit ; grands politiques parfois, hardis capitaines, grands massacreurs de Bulgares ; impératrices rigides dans leur gaine de lourdes pierreries, ouvrières sinistres de conspirations, d'assassinats, de régicides et de révolutions et qui, desséchées par les ans, momifiées, changent encore d'époux ou d'amants ; puis, tout un monde bizarre, multicolore, éblouissant, parfois grotesque, souvent terrible, de patriarches et d'eunuques, de condottières et de scribes, de fonctionnaires hiératiques, de prétoriens cuirassés
(1) Campagnes du Roi Amaury I^^ de Jérusalem en Egypte au XIl* siècle^ par Gustave Schlumberger. — Paris, Plon- Nourrit, 1905.
de plaques d'or, d'évêques chamarrés de pierreries, d'anacliorètes mangeurs de sauterelles, de grammairiens éplucheurs de syllabes^ de scolastiques occupés à l'alchimie des dogmes. A ce? grandioses images du passé byzantin, si magnififiquement encadré par les collines fleuries du Bosphore et le décor lointain de TOlympe de Bithynie, M. Schlumberger avait joint déjà des épisodes tirés des entreprises aventureuses que les chrétiens latins tentèrent enOrient, aventures rehaussées d'héroïsme et toutes parées d'une poésie de rêve, telles que la vie de ce Renaud de Châtillon, qui fondait un royaume dans les solitudes lugubres de la mer Morte ; aventures aussi d'un brigandage implacable, telles que l'équipée de ces capitaines catalans qui, au xiv" siècle, de Sicile où ils guerroyaient contre les Angevins, passent à Constantinople pour guerroyer contre les Turcs, se brouillent avec les Grecs, travaillent dès lors pour leur propre compte, vont et viennent à travers les régions balkaniques, inondent de sang la Thessalie, brûlent les villes, les moissons, les forêts, chassent d'Athènes le duc latin Gautier de Brienne et plantent leur étendard sur le Parthénon. On sait que quelques années plus tard, le fils de Gautier se créait tyran de Florence et accrochait son gonfalon au palais vieux. Il se disait toujours duc d'Athènes et ce n'était point un banal symbole historique, Athènes et Florence réunies, s'embrassant sous la cape de ce spadassin féodal. Ah! les siècles heureux! On n'avait point le temps de s'y ennuyer. Même le
brigandage avait alors très grande allure et ne savait point encore dégénérer en cambriolage ei en vilenie.
Maintenant, sous la plume alerte de M. Schlumberger, la scène a changé. La Chanson de Geste nous rend quelques années d'histoire de France, l'action politique et militaire, au xif siècle, en terre sainte et en terre musulmane, d'un très noble prince féodal, les campagnes en Egypte, du roi de Jérusalem, Amaury P"". Amaury avait succédé, en 1162, à son frère Baudouin III, mort à Beyrouth, empoisonné par les pilules de son médecin arabe. Les chroniqueurs ont conté le pèlerinage funèbre du roi mort, conduit par son frère Amaury, comte de Jaffa et d'Ascalon, par le désert mélancolique qui va de Beyrouth à Jérusalem. Sur tous les sentiers de la Syrie et de la Palestine se pressaient les foules chrétiennes, soldats, chevaliers, ermites et paysans, pleurant sur le prince, orgueil de l'Orient latin qui, par Godefroy de Bouillon, son ancêtre, représentait les souvenirs et Tespérance de l'Eglise et de la Croisade. Nour-ed-Din, sultan de Syrie, khalife d'Alep, sollicité alors par ses émirs de profiter de ce grand deuil pour envahir le royaume chrétien, avait répondu : « Nous devons avoir compassion de la juste, douleur des Francs et les épargner, car ils viennent de perdre un prince tel que le monde n'en possède pas actuellement un second ». Le lendemain de sa rentrée à Jérusalem, trois jours « devant la festc Monseigneur saint Pierre », en présence des
évêques et des hauts barons, Amaury recevait, dans l'église du Saint-Sépulcre, la lourde couronne qui repose encore idéalement aujourd'hui sur la tête de l'empereur François-Joseph.
Le grand chroniqueur de la croisade au xii^ siècle, Guillaume de Tyr, a laissé d' Amaury le portrait le plus séduisant : « Homme sage, instruit, profondément réfléchi, de vaste et riche expérience dans la connaissance des choses de ce monde. A l'inverse de son frère Baudouin, qui était très verbeux, il parlait peu, il possédait mieux que pas un les assises, les coutumes du saint royaume ». Il était avide de lectures, surtout historiques. 11 réformait les lois, étudiait les questions rehgieuses, détestait les paroles vaines des jongleurs, les divertissements des ménétriers, les plaisirs de la table. La noble chasse féodale au faucon était sa joie. Dans la guerre, où il témoignait d'une énergie et d'une endurance prodigieuses, il faisait preuve de prudence, de finesse, de la plus admirable valeur. 11 fut, d'après ur? témoin sarrasin, le plus grand des rois francs par la bravoure, la prudence et la sagesse. Il aimait à interroger sur les us et coutumes des contrées lointaines les pèlerins qui venaient en Palestine; il consultait les clercs sur les passages difficiles de l'Ecriture, sur les conditions de la vie future. Sa taille était haute, imposante ; son grand nez d'aigle émergeait entre des yeux étincelants comme des escarboucles. Ajoutez une chevelure et une barbe abondantes. Quand il riait, toute sa personne
était ébranlée au détriment de sa dignité royale. Du vivant de Baudouin, il avait épousé une cousine un peu trop proche, Agnès de Courtenai. Quand celle-ci lui eut donné un fils, qui fut Baudouin IV, et une fille, Sibylle, le patriarche Foucher jugea — un peu tard — le mariage incestueux et fit dépendre du divorce son consentement au couronnement. La bonne Agnès se remaria avec sérénité; elle eut trois autres maris; sa dernière union avec Renaud de Sidon, fut encore annulée pour cause de parenté défendue. La croisade faisait beaucoup de jeunes veuves. Mais pour le bien de la chrétienté, elles se disaient : « Dieu le veut » et se remariaient très gentiment, afin que, dans la volière du Seigneur, il y eut toujours des oisillons. Amaury, n'osant plus contracter d'union latine, demanda la main d'une princesse byzantine. Après deux années de négociations difficiles, des ambassadeurs lui ameiurent de Constantinople une charmante personne, Marie Comnène, nièce du grand empereur Manuel. La flottille nuptiale, « chargée d'or, d'argent, et de draps de soie et de gens », aborda à Saint- Jean d'Acre, puis à Tyr, où le mariage fut célébré le 29 août 1167. Marie donna à Amaury une fille, Isabelle, qui, pour demeurer fidèle à l'esprit matrimonial du siècle, eut quatre maris, dont deux rois de Jérusalem.
Amaury était un pohtique.Il comprit le péril que courait son petit royaume resserré, étranglé entre les deux grandes portions du monde musulman.
heureusement encore rivales entre elles, la Syrie et l'Egypte, le jour où, réconciliés, les deux khalifats se tendraient la main pour abattre le principat chrétien de la Palestine. 11 sentit que l'œuvre de la croisade serait ruineuse tant que les barons francs n auraient point pied en Egypte, soit comme conquérants, soit comme alliés. C'est au Caire que lui parut se trouver le nœud de la Question d'Orient, telle que l'avait posée l'entreprise mystique de Pierre l'Ermite et d'Urbain IL Un demi-siècle plus tard, l'empereur Frédéric II reprendra la même vue historique, mais à sa façon, et en dépit des prières et des anathèmes du Saint-Siège, jugera qu'une entente diplomatique et un traité d'amnistie avec le Soudan eût été plus utile qu'une action militaire et des opérations de chevalerie aux intérêts de la chrétienté. Les résistances obstinées de Rome, fortifiées par d'éclatantes excommunications, empêchèrent le César souabe de couronner pacifiquement la croisade. Et plus tard encore saint Louis tentera de prendre en Egypte d'abord, et plus tard à Tunis, les clefs du Saint-Sépulcre.
Amaury poursuivit avec une ténacité extraordinaire l'exécution de son plan politique. De 1163 à 1169, il fit cinq campagnes en Egypte. La première, marquée par un échec au siège de Bilbéls^ qui commandait sur la branche pélusiaque du Nil, la route du Caire, fut très brève. Les expéditions qui suivirent eurent un caractère plus original. Les races de l'Islam traversaient alors des jours tra-
giques. La dynastie fatimite, représentée par un enfant relégué au fond de son harem, touchait visiblement à sa fm. Nour-ed-Din, le maître de la Syrie, à qui les Francs venaient d'infliger de graves désastres militaires, préparait une action énergique contre le royaume chrétien, et, en même temps, intervenait dans les affaires très troublées de l'Egypte, où deux vizirs, le père et le fils, victimes de conspirations de palais ou d'odieuses trahisons, avaient été assassinés. Leur successeur, Schawer, lettré et d'esprit chevaleresque, était à son tour précipité, se réfugiait près de Nour-ed- Din, appelait le sultan sur le Nil, et celui-ci le restaurait -manu militari en son vizirat. Mais Schawer se brouillait aussitôt avec Schirkoûh, général de son patron asiatique. Le roi Amaury crut le moment favorable à son rêve. Il prêta l'oreille aux sollicitations de Schawer, et le monde musulman vit avec stupeur l'union du croissant et de la croix ligués contre l'armée syrienne. Dès ce jour Amaury s'engageait à fond dans l'imbroglio oriental où, de leur côté, étaient entrés les Turcs sur l'invitation de Nour-ed-Din. Sans cesse, de la Palestine à l'isthme sinaïtique, le long des rivages sablonneux, d'une si terrible désolation, chevaucheront^ étincelantes au grand soleil, les bandes féodales. Après l'alliance fatimite contre le Sultan et Schirkoûh, ce fut l'alliance byzantine, dont les résultats ne furent pas plus heureux. D'ailleurs, les Byzantins n'eurent jamais, dans les opérations de nos croisades latines, qu'une action
funeste. Cette entrée des barbares dans les affaires de l'Orient les inquiétait : ils eurent très vite le pressentiment d'une grosse aventure ; un jour viendrait certainement où le sourire du Bosphore semblerait à ces Francs cuirassés de ferrailles rouillées plus séduisant que la figure funèbre de la vallée de Josaphat ou du lac de Sodome.
Le livre de M. Schlumberger, dont je n'ai pu indiquer que la trame sommaire, se lit comme un roman de cape et d'épée. On y rencontre beaucoup d'égorgements et d'intéressantes têtes coupées. C'étaient les mœurs de ce temps-là. Mais voilà un chapitre de notre histoire nationale placé en belle lumière. Gesta Dei per Francos. Tous les peuples du monde n'en peuvent dire autant. C'est par trois siècles de coups de lances stériles que la France avait imposé à l'Orient le respect de son nom et le prestige de son génie, prestige et respect dont se rit l'insondable niaiserie de nos parlementaires.
Français de Terre Sainte
M. Gustave Schlumberger doit être un homme heureux. Il vit par le souvenir dans le vieil Orient du moyen âge, en un monde d'éblouissante lumière, de ruines pathétiques, de mœurs pittoresques, de légendes de terreur, de chansons d'amour. Parmi les joies que donne l'histoire des âges très anciens, l'une des plus douces, assurément, est de détourner la pensée et les yeux des choses présentes; on s'enferme dans le passé comme les ermites en leur cellule ; on oublie les tristes artisans de pohtique qui s'acharnent à l'œuvre calamiteuse d'abaissement national ; on berce par le rêve l'angoisse et les souffrances des jours que nous traversons. Allez à TOrient de Schlumberger. Vous y trouverez une chronique inouïe d'héroïsmes, de violences, de misères et de crimes, des chansons de Geste, des romans de cape et d'épée, de grands scélérats et de grands ascètes, des massacres, des tempêtes, des empoisonnements, des liturgies saintes, des icônes aux regards terribles, des églises ruisselantes de mosaïques d'or, des paysages inondés de soleil, des mers d'azur profond baignant des acropoles, des forêts de palmiers, des fleuves empourprés par le sang des batailles, des palais de marbre où glis-
sent des fantômes d'Empereurs et d'Impératrices et des déserts mornes, d'une désolation infinie. Les hordes barbares, Bulgares, Sarrasins, Turcs, qui, durant huit ou neuf siècles, furent la terreur de Byzance, ont une autre tournure historique que Narbonne et Béziers tenant la France en échec depuis deux mois. Les guerres atroces, les invasions sauvages et la peste noire qui surgit sans cesse et emporte des provinces, sont des catastrophes plus dignes de pitié que la mévente des vins de l'Hérault. Et même certains grands eunuques byzantins, maires du palais impérial, administrateurs des finances publiques, parfois généraux excellents, donnèrent là-bas des preuves de génie politique que vous attendrez en vain de certains ministres de notre connaissance.
Byzance, les dixième et onzième siècles byzantins nous ont été rendus par Schlumberger en des volumes enrichis de gravures permettant au lecteur de revivre dans la familiarité de ce monde étrange, la fantasmagorie de ces ameublements, de ces étoffes, de ces costumes, de ces rites ecclésiastiques qui, depuis Luitprand, au huitième siècle, et les chevaliers francs de la quatrième croisade, jusqu'aux légats envoyés par les Papes du quinzième siècle, furent la stupeur des homnLps de l'Occident. Mais, quand Thistorien rencontre en ses études quelque épisode dramatique de cette geste réservée par Dieu, disait-on jadis, à la vaillance de nos pères, il s'y arrête, oublie le Bosphore, la coupole de Sainte-Sophie, l'ineffable
mélancolie de FAd-meïdan pour Jérusalem, le Saint-Sépulcre, Antioche, le Jourdain, la mer Morte, et d'une plume passionnée, trace un tableau d'épopée où éclatent des noms français, des coups d'épée française, des générosités, des témérités, des folies chevaleresques de la vieille France, parfois aussi la loyauté et l'élégante courtoisie du Khalife et des Ernirs. Emirs arabes et barons chrétiens, Saladin, Amaury, Lusignan nous font encore oublier pour quelques brefs instants les prodigieux virtuoses de notre présente histoire.
Deux figures singuUères, de valeur morale très diverse, mais d'énergie et de vaillance égales, ont attiré Schlumberger, deux croisés du douzième siècle, Amaury P^ roi de Jérusalem, et Renaud de Châtillon, roi de la mer Morte.
Amaury I®'' succédait, en 1162, à son frère Baudouin III, empoisonné^ à Beyrouth, par les pilules de son médecin arabe. Il conduisit luimême le roi mort jusqu'à Jérusalem, à travers les foules de chevaUers, de pèlerins, de paysans qui accouraient de toutes parts sur les sentiers de la Syrie et de la Palestine, pleurant le prince, arrière-cousin de Godefroy de Bouillon, symbole glorieux de la croisade. Aux émirs qui l'engageaient à envahir alors le royaume chrétien troublé par la mort de Baudouin, le khalife d'Alep répondait : « Nous devons avoir compassion de la
juste douleur des Francs et les épargner, car ils viennent de perdre un roi tel que le monde n'en possède pas aujourd'hui un second ».
Amaury fut un grand batailleur. De 1163 à 1169, il fit cinq campagnes en Egypte. Les vertus guerrières étaient d'hérédité féodale. C'est ailleurs que parut ToriginaUté de son génie. Ses contemporains l'ont montré « homme sage, instruit, profondément réfléchi, de vaste et riche expérience dans la connaissance du monde. Il parlait peu et possédait mieux que pas un les assises^ les coutûmes de son royaume ». 11 hsait beaucoup, détestait les paroles vaines des jongleurs, le jeu des ménétriers, la table, faisait sa joie de la noble chasse au faucon, réformait les lois, s'intéressait aux choses religieuses, interrogeait les pèlerins sur les mœurs des contrées qu'ils avaient traversées, les clercs et les moines sur l'Ecriture sainte. Selon les Sarrasins eux-mêmes, il fut aussi grand par la prudence et la sagesse que par la bravoure militaire. De taille imposante, avec un grand nez d'aigle entre des yeux « étincelants comme escarboucles », quand il riait, « toute sa personne était secouée ». Il avait épousé, n'étant encore que comte de Jaffa, une cousine un peu trop proche, Agnès de Courtenai, dont il avait, à la mort de son frère, un fils qui fut Baudouin IV, et une fille. Le patriarche imposa, comme condition au couronnement, le divorce des deux époux. Agnès se remaria successivement avec trois autres maris : sa dernière union fut encore annulée pour
cause de parenté défendue. Quant au Roi, il obtint, après de longues négociations, une Comnène, nièce du grand Manuel. Il en eut une fille, Isa-^ belle, qui épousa quatre maris, dont deux rois de Jérusalem. La croisade faisait beaucoup de jeunes veuves, qui se remariaient pour le bien de la chrétienté, en disant : « Dieu le veut ! »
Amaury, qui vécut sa royauté à cheval, la lance en arrêt, fut un très avisé politique, tant qu'il se maintint dans la tradition toute latine de la croisade et ne gâta point l'œuvre entreprise, depuis le temps d'Urbain tl, par l'Occident féodal et la Papauté, en inaugurant de dangereuses relations diplomatiques et militaires, tantôt avec un vizir rebelle au khalife du Caire, tantôt avec l'Empire byzantin. 11 avait compris, au début de son règne, le péril couru par le petit royaume palestinien resserré entre les deux grands khalifats du monde musulman, la Syrie et l'Egypte, le jour où ces deux puissances, réconciliées, s'uniraient pour la ruine des principats chrétiens. Il vit clairement que la croisade ne serait qu'une toile de Pénélope, sans cesse détruite, sans cesse reprise, tant que les barons francs n'auraient point pied en Egypte par la conquête ou une alliance fondée sur la victoire de ses chevaliers. Le nœud de la question d'Orient lui parut être au Caire. Un demi-siècle plus tard, l'empereur Frédéric II reprendra la même vue historique, non plus par la croisade offensive, mais par entente diplomatique avec le Soudan d'Egypte, maître alors de la Syrie. Plus
tard encore, saint Louis essayera de reprendre, en Egypte d'abord, puis à Tunis, les clefs du Saint- Sépulcre. Amaury donna au monde ce spectacle imprévu et qui eût frappé de stupeur Pierre l'Ermite : l'union du croissant et de la croix, des fatimites du Nil et des barons francs, venus de la Loire, de la Seine et du Rhône, contre le khalife de Bagdad. Puis, quand il eut imprudemment convié le basileus byzantin à collaborer à la croisade, des Pyramides et du Sinaï jusqu'à Antioche, jusqu'au Bosphore, dans le va-et-vient des chevauchées franches, grecques, musulmanes, on vit un instant l'Orient tout entier faire au roi latin de Jérusalem comme un cortège bariolé et magnifique.
En ces mêmes années et jusqu^à la fin du siècle, un prodigieux aventurier, Renaud de Châtillon, déroulait aux yeux de la chrétienté son extraordinaire roman féodal. C'était un fort petit seigneur qui, tout jeune, avait suivi la croisade prêchée par Saint-Bernard. « Pas moult rich hom », mais « beau et courtois », il fut distingué par la veuve du prince d' Antioche, Raymond de Poitiers, qu'on avait rapporté à sa femme « sans tète ni bras ». Baudouin III autorisa le mariage, et ce cadet venu du pays de Montargis se trouva prince régent d' Antioche pour le temps de minorité de Bohémond, son beau-fils. Renaud devenait ainsi le premier personnage de Terre Sainte, après son
suzerain, le roi de Jérusalem. Antioche, conquête de la première croisade, était la reine de l'Orient, l'entrepôt des marchandises précieuses de l'Asie, un caravansérail immense où se coudoyaient les chevaliers francs, les Bédouins du désert, les nègres africains, les théologiens de Byzance, les évêques latins, les armateurs et marchands de Venise et d'Amalfi, les sectaires du Vieux de la Montagne, les jongleurs provençaux, les courtisanes couronnées de roses, les moines grecs aux yeux luisants, à la face couleur de vieille cire. Les émirs poussaient sans relâche des pointes vers Tan tique métropole, où les apôtres avaient passé, où saint Paul avait parlé. Pendant sept ans, jusqu'à la majorité de Bohémond^ Renaud régna sur ce monde disparate et défendit son fief contre l'Islam. Malheureusement pour sa gloire, son imagination vagabonde et son goût naturel pour la piraterie l'entraînèrent alors aux plus regrettables entreprises. Tour à tour condottiere de l'empereur Manuel et allié de l'implacable ennemi de Byzance, Thoros, le héros national de FArménie, il lui parut bon d'armer un jour une flotte à l'aide de renégats chrétiens, de Dru ses, de Bédouins, de surprendre l'île de Chypre, d'en massacrer la garnison, d'en brûler les églises et d'entasser sur ses galères toutes les richesses de l'île charmante. Renaud, désavoué par le roi Baudouin, paya cher sa félonie. L'Empereur vint présider, sur sa frontière, à l'humiliation du corsaire qui, nu-pieds, la hart au col, suivi de ses chevaliers et
de ses moines pleurant et criant merci, dut s'agenouiller devant le basileus.
L'incorrigible aventurier eut alors la pensée de s'en aller vers l'Euphrate razzier les troupeaux turkomans qui paissaient super flumina Babylonis^ sous la protection de l'émir d'Alep. Cett^ affaire finit bien mal encore. Renaud, prisonnier, fit, dans Alep,une entrée mélancolique, lié nu en travers d'un chameau. On le garda seize ans dans la fraîcheur d'un cachot. Il se racheta fort cher, et reprit le chemin d'Antioche. Sa femme y était morte et Bohémond régnait. Le cadet du pays de Loire n'était plus que Renaud sans terre. 11 prit son bâton de pèlerin et s'en vint à Jérusalem, où le jeune Baudouin IV, successeur d'Amaury, languissait de la lèpre, tandis que Saladin, soudan d'Egypte, prenait le gouvernement de l'Asie musulmane. Le roi ?nései (le lépreux) accueillit avec empressement le capitaine errant, lui donna une seconde épouse avec les fiefs du premier mari de la dame, des forteresses en pays de Moabes et d'Idumée, sur les montagnes qui dominent la mer Morte. Contrée horrible, hantée par les souvenirs les plus grandioses du Vieux Testament, mais marche frontière qui surveillait et pouvait séparer l'une de Tautre la Syrie et l'Egypte. Renaud commença, sans embarras, en 1177, une période nouvelle de sa vie, plus fantastique encore que la première.
Cette principauté d'outre- Jourdain allait de la mer Morte à la mer Rouge. Du lac de Sodome au Sinaï, dix forteresses dressaient leurs tours dans la désolation des montagnes, sur les noirs précipices. En ces infernales solitudes, du plus formidable de ses châteaux, le Karak moabite, la (( Pierre du Désert », à plus de trois mille pieds au-dessus de la Méditerranée, Renaud de Chàdllon, « le démon franc », disaient les Sarrasins, pendant onze ans, chevalier chrétien et forban sans scrupule, veillait à la fois sur la sécurité du Saint-Sépulcre et les longues caravanes de chameaux, chargées de marchandises précieuses, qui cheminaient en ces solitudes. Tout en pillant, il poussait vers TEst ses bandes où les chevahers francs se mêlaient aux mercenaires bédouins, aux renégats musulmans. Peu à peu son empire de rochers et de misère grandissait, empire peuplé de chacals et de vipères, baronnie fantastique où vaguaient les fantômes de Jacob et de Moïse, où au cri d'agonie de Gomorrhe répondait la lamentation pleureuse de Jérémie. Un moment, il parut véritablement le bouclier du royaume latin. A la tête de toute la noblesse franque et des Templiers, accompagnés par l'évêque de Bethléem, tenant la sainte croix, il taillait en pièces, en vue de Ramleh, l'armée de Saladin. Le Khalife conclut une trêve avec le Roi qui, se sentant mourir, assurait sa couronne à Guy de Lusignan. Mais l'incorri-
gible Renaud prétendait piller toujours les enfants d'Allah, en dépit de la trêve jurée par son suzerain. Saladin reparut, terrible^ et la guerre se ralluma. Renaud dicta le plan de campagne, se fit battre, se replia dans ses inaccessibles tours, d'où il projetait l'invasion de Médine et de la Mecque, l'enlèvement du tombeau du Prophète. Il choisissait pour cette belle opération, la voie de mer, faisait porter par ses bédouins, pièce à pièce jusqu'à la mer Rouge, une flotte dont ses ingénieurs rajustèrent les morceaux, et, toute une année, jusqu'à rentrée de l'Océan Indien, brûlait les côtes de l'Arabie et de l'Egypte, jusqu'à Aden. A son tour, le Soudan passait sa flotte par petits fragments à travers l'isthme, reprenait l'offensive, faisait subir à la flotte chrétienne un épouvantable désastre.
Renaud se trouvait alors en Palestine, et donnait, au bord de la mer Morte, des fêtes chevaleresques pour célébrer le mariage de son beaufils Humfroy avec une nièce de Baudouin. Saladin apparut, en pleines noces, avec son armée. Renaud lui envoya des plats du festin nuptial : le Soudan défendit qu'on attaquât la tour réservée aux jeunes époux. Quatre années s'écoulèrent en sièges impuissants des citadelles latines et en trêves que Renaud violait toujours. Saladin finit par s'emparer à la fois de Lusignan et de Renaud. Le roi de Jérusalem mourait de soif; le Khalife lui fit servir un sorbet d'eau de rose rafraîchie dans la neige du Liban. Renaud acheva la coupe que lui
tendit son prince. Mais la dernière gorgée fut gâtée par la dague de Saladin. Les esclaves tranchèrent la tête de l'aventurier. Et Saladin faisait gracieusement asseoir à ses côtés Lusignan qui tremblait. (( Un roi, lui dit-il, ne tue pas un roi ».
Ce roi de la mer Morte, conquistador, poète et brigand, manquait sans doute de loyauté commerciale. Mais cette étrange figure a des traits héroïques. Il eut sa large part, en Terre-Sainte et dans tout l'Orient, à la légende d'admiration et de respect qui, là-bas, s'attacha au nom des Francs. Or, jusqu'à ces quinze dernières années, les Francs, pour les Orientaux, c'était la France. Tandis qu'aujourd'hui, hélas!.....
Le Pape Innocent III (i)
Parmi les Papes qui laissèrent à l'histoire de TEglise un éclatant souvenir de grandeur, c'est Innocent III, pour lequel Léon XÏII professait la vénération la plus profonde. Il fit restaurer le tombeau de son glorieux prédécesseur au transept méridional de Saint-Jean de Latran. Le Pape juvénile, coiffé de la tiare médiévale, sommeille, les mains jointes, étendu sur sa couche de marbre, dans le clair obscur de la vieille basilique, et le rêve d'un passé tragique semble flotter encore autour du grand pensif bercé par la psalmodie lointaine du chapitre. Innocent III fut un Pape scolastique, nourri de dialectique et de syllogismes par les maîtres de l'Université de Paris, de droit civil et de droit canon par les docteurs de Bologne. Il écrivait à Philippe-Auguste : « C'est à l'Université que je dois, par la grâce de Dieu, tout ce que j'ai de science ». Il demeura toute sa vie le patron de notre école, défendit les étudiants et les maîtres contre la tyrannie de l'évèque et du chan-
(1) Innocent III. Rome et l'Italie, par Achille Luchaire, membre de l'Institut. — Paris, Hachette, 1904.
celier de Notre-Dame. « De mon temps^, écrivait-il en J212, je n'ai jamais vu que les écoliers de Paris fussent traités de cette façon ». Mais plus encore que les Universaux et les Décrétales, une affinité intime du génie rapprochait l'un de l'autre Innocent IIÏ et Léon XIIÏ ; tous deux ils eurent le sentiment juste des nécessités historiques de l'Eglise et du Saint-Siège, et l'œuvre de leur poHtique répondit aux aspirations de leur conscience pontificale.
Le beau Uvre de mon confrère, M. Achille Luchaire, met en pleine lumière l'apostolat de l'un des plus nobles papes du moyen âge. Et la noblesse d'Innocent fut d'avoir compris à quelles conditions l'évêque de Rome pouvait devenir le maître moral de l'Italie, l'évêque universel du monde chrétien.
Cette fonction purement spirituelle encore, avait été naguère recherchée et occupée par Grégoire le Grand. Celui-ci parut à l'heure de la plus douloureuse des invasions, après Alaric et Attila, après les Goths, au temps des Lombards, période de terreur, où l'extrême barbarie couvrit toute l'Italie jusqu'au détroit de Messine. Quelques épaves de civiUsation flottaient encore çà et là sur la péninsule : Ravenne, plus byzantine qu'itahenne, Naples, qui bientôt s'aUiera aux Sarrasins, Rome, enfin, où ce moine, agenouillé dans sa cellule du CœUus, était la dernière espérance de la chrétienté latine. Ce praticien lettré, très doux et très pur, par sa patience et l'ascendant de sa
vertu, sut constituer autour de lui la République chrétienne et la pacifier : il traitait avec les Byzantins, les Francs, les Goths d'Espagne, convertissait les Anglo-Saxons , évangélisait les Lombards. Il les vit s'incliner sous son bâton pastoral. L'Italie était désormais à l'abri de la contagion païenne ou arienne. A Rome même, Grégoire avait été l'évêque œcuménique, non un chef d'Etat. Dans la mélancolie de ses derniers jours, il parut pressentir que l'Eglise, jetée dans la mêlée du siècle, s'éloignerait bientôt de sa mission primitive, ou plutôt compliquerait cette mission par un inévitable contact avec les intérêts temporels.
La donation carolingienne fit, en effet, du Pape un seigneur italien, et le régime féodal fit les évêques et les abbés comtes et barons. L'Eglise devint ainsi une puissance séculière, supérieure à toutes les autres par l'action qu'elle exerçait sur les consciences, plus faible que toutes, parce que l'hérédité n'y perpétuait point le pouvoir dans une même famille. Sa grande misère fut alors d'entrer en concurrence dans le domaine des choses terrestres avec la hiérarchie de tous les pouvoirs d'ordre laïque et politique, avec l'Empereur, qui se croit toujours roi des Romains, avec les barons latins, qui prétendent créer le Pape, le déposer, le chasser de Rome ou l'égorger selon leur bon plaisir, avec la populace féroce des Monti et du Transtévère^ qui le lapide après l'avoir adoré. Pour échapper à cette angoisse, Grégoire YII tenta un effort aussi grandiose que vain. 11 crut, en
bO LA VIEILLE EGLISE
lançant le dogme d'une papauté théocratique, assurer à l'Eglise la toute-puissance, c'est-à-dire la liberté. Il put savourer la joie amère du matin de Canossa; mais il mourut dans Texil de Salerne, désespérant de la justice.
Grégoire YIÎ s'était trompé sur son siècle et les conditions vitales de sa puissance politique : il avait parlé et agi comme eût fait un pape contemporain de Philippe II. Des papes d'humeur plus pacifique et d'esprit plus avisé, tels que Silvestre II, notre Gerbert, jugèrent plus sage de s'abriter, en ces jours affreux du dixième et du onzième siècle, sous le manteau impérial. Ils n'étaient alors, dans Rome, que les seigneurs ecclésiastiques de la commune souverainement régie par ses magistrats et sans cesse bouleversée par l'émeute. Au cours du douzième siècle, l'Italie entière avait peu à peu soit substitué, soit juxtaposé Tordre communal à l'ordre féodal. Yers la fin de ce siècle. Alexandre III comprit les signes de l'heure présente : il s'opposa comme chef du parti guelfe à Barberousse, encouragea la ligue des communes lombardes contre Tempire et put bénir la victoire nationale de l'Italie supérieure sur le champ de Legnano. Italicœ libertatis propugnator.
Franchissons maintenant plus de cent années^ Voici un Pape d'âme très haute, d'orgueil implacable, qui forme un projet de puissance temporelle aussi hardi que le rêve de Grégoire YII. Boniface YIII, au moment du plein épanouisse-
LE PAPE INiNOCENT III 67
ment communal de l'Italie, imagine de fonder à Rome, par l'écrasement du patriciat romain, une monarchie absolue et telle qu'apparaîtra, deux cents ans plus tard, le pontificat d'x\lexandre VI. Il put brûler Palestrine et déloger de leurs tours féodales les Colonna. Mais cette opération toute séculière l'obligeait à exagérer ses prétentions d'omnipotence canonique. Son plus beau titre au principat temporel, à défaut d'armée, d'aristocratie dévouée et de tradition dynastique, était nécessairement son droit spirituel, sa primauté d'origine mystique sur les princes et sur les peuples. Ses fières et dures Encycliques rappellent par leur ton le Dictatus Papœ de Grégoire VII. En Italie, il se heurta contre la masse gibeline, déconcerta ou trahit les cités guelfes du parti blanc ; au delà des Alpes il trouva Philippe le Bel, les légistes et l'Université de Paris. Il était très vieux, bien qu'indomptable, entouré de haines, en réalité très faible. L'avanie d'Agnani manifesta la vanité des visions politiques qui furent le tourment de son pontificat. L'homme que les contemporains nommèrent le Magnanimus peccator était entré à la fois trop tard et trop tôt dans l'histoire de l'Eglise romaine.
Innocent III vint à son heure ou, plutôt, fut le maître de son heure. M. Luchaire nous le montre, aux jours qui suivirent son élection, fidèle à la tradition théocratique de Grégoire VII. Il reprenait à son profit le symbole scolastique des deux luminaires qui éblouira encore les yeux de Dante. II
écrivait : « Rien de ce qui se passe dans l'univers ne doit échapper à Tattention et au contrôle du Souverain-Pontife ». Mais déjà il voyait bien que pour affermir sa puissance spirituelle, il devait se dévouer aux intérêts tout séculiers de la papauté, adapter son pouvoir au présent état social de la péninsule. Il ne s'agissait plus de provoquer des Ligues centre l'Empire affaibli, après la mort de Henri YI, par le conflit des prétendants ; encore moins eùt-il été opportun d'édifier un principat en face du monde communal. « L'Italie du douzième siècle, écrit l'historien, n'était pas une nation, mais une collection de cités. Leur unique idéal consistait à s'attribuer l'autonomie et à s'étendre aux dépens des villes voisines, de la féodalité locale et du haut suzerain ».
Le premier acte, l'acte capital de ce pontificat devait être l'absolue soumission de Rome non à un despote mitre, un Alexandre VI, un Jules II, mais à son évêque, à son légitime comte ecclésiastique. Ce fut un terrible labeur, une lutte de dix années, contre une révolution sans cesse renaissante et d'aspect toujours changeant. La commune, toujours hostile, autonome, brutale, était tantôt oligarchique, tantôt démocratique. La démagogie, qui n'oubliait point Arnaud de Rrescia, remontait sans cesse sur le Capitole ; la plupart des nobles pactisaient avec le peuple; au CoUsée, au théâtre de Marcellus, aux thermes de Caracalla, se dressaient les tours des barons rebelles; les Orsini, les ours sauvages du natriciat,
entraient dans l'histoire de l'Eglise. Le peuple était prêt pour toutes les violences bestiales. Quand on rapporta de Texil le cadavre d'Alexandre ÎII, la foule alla « au devant du cortège jeter de la boue et des pierres sur le lit funèbre ». Des hauteurs du Latran, où il vivait seul, protégé par les Annibaldi, Innocent entendait nuit et jour la cloche du Capitole sonnant pour la guerre civile. Autour de Rome, les barons et le sénateur communal étaient maîtres de tout le pays; plus loin, les comtes allemands campaient sur toutes les provinces de l'Eglise. Au nord de Rome, les communes malveillantes en Toscane, douteuses partout ailleurs, par la ruine de l'épiscopat féodal, avaient privé le Saint-Siège de sa meilleure ressource en Italie. Dans la plus florissante moitié de la péninsule, Thérésie occulte gagnait tous les ordres de la société ; dans toute une moitié de la France l'hérésie, soutenue ouvertement par les seigneurs, triomphait ; à Paris, enfin, l'hérésie scolastique d'x^maury de Chartres niait l'éternité du christianisme. La chrétienté italienne ne paraissait plus obéir à la voix de son premier pasteur. Innocent III, plus jeune et plus docte que Grégoire YII, comprit que, pour sauver le Saint- Siège, l'Eglise romaine et même l'unité de la foi avant tout, c'était Rome qu'il devait tenir entre ses mains. Il commença en 1198, par se soumettre le préfet impérial et imposer le serment de fidéhté au sénateur communal. Le désordre qui suivit la mort de Henri YI lui rendit le patrimoine
et les anciens fiefs toscans de Mathilde ; l'interrègne et la compétition d'Othon IV et de Pliilippe de Souabe contre le jeune Frédéric II, par le relâchement des liens qui unissaient à l'empire un grand nombre de villes, lui permirent enfin d'être reconnu par la péninsule comme le protecteur des communes et, écrivait-il huit mois après son élection, « le tuteur paternel de l'Italie ».
Cependant Rome, la cavale méchante que Dante dénoncera plus tard aux Européens, Rome résistait toujours et se cabrait. Au printemps de 1203, Innocent dut s'enfuir de sa métropole en flammes et, dix mois après, rentrait dans la ville, jetait ses partisans contre le maître démagogique de la commune, Jean Capocci, et, tout en livrant les batailles de rue, achetait à prix d'or les chefs du peuple. Il obtint cette fois tout ce qu'il voulait, le droit de nommer et de déposer le sénateur ou le podestat, à qui appartenait à Rome le pouvoir exécutif. Mais s'il avait essayé de détruire alors la commune romaine et d'établir la monarchie papale plus d'un siècle avant que la péninsule ne commençât un mouvement d'ensemble vers la tyrannie, il eût abdiqué le protectorat des villes républicaines de l'Italie et laissé le Saint-Siège isolé et désemparé entre l'Empire et les communes. Cependant, vers cette époque, il disait aux légats de Philippe- Auguste : « Le Seigneur a appelé les prêtres des dieux; le sacerdoce est seul d'institution divine; l'Empire n'est qu'une extorsion humaine » . Mais il lui suffisait d'être le haut baron
ecclésiastique de Rome et du patrimoine pour grouper les communes autour de la croix pontificale et être sans conteste l'évêque de Rome pour parler à l'Occident comme grand Pontife, régler l'intégrité de la foi catholique, imposer à Paris les sentences de ses théologiens, décréter une croisade d'inquisition (une ombre sur le règne) contre la France albigeoise. 11 retenait en tutelle, dans les jardins d'un palais arabe de Palerme, le petitfils de Barberousse, l'enfant qui, devenu César, sera un jour le tortionnaire de l'Eglise. Avec Frédéric de Souabe, le parti gibehn tout entier semblait tenir entre les mains du Pape. Ainsi la double mission du Saint-Siège au treizième siècle^ la primauté en ïtaUe et le rétablissement de la discipline religieuse, commençait par l'œuvre d'un grand homme d'Etat. Elle ne pouvait durer et grandir que par la suite de cette même politique. Plus encore qu'autrefois, la force morale et l'ascendant de l'Eghse romaine avaient pour condition première un intérêt essentiellement temporel, mais un intérêt hmité par les conditions générales de l'Italie et la sagesse de la Papauté.
Il me reste à tirer de ce livre intéressant un ensemble de faits qui concourent à mieux expliquer la renaissance religieuse au temps même d'Innocent III.
La figure morale des Papes du moyen âge nous donne la sensation mystérieuse et vague, légère-
ment mélancolique, que nous recevons des icônes byzantines. Hiératiques, impassibles, rigides, ces fantômes pontificaux, qui luttèrent si âprement pour l'indépendance politique de l'Eglise romaine, n'ont rien à nous dire sur les singularités de leur esprit ou les secrets de leur cœur. Parfois, l'un d'entre eux, secoué par une tempête plus violente de l'histoire, se révèle à nous, non point en face, mais de profil et comme en une rapide vision, par l'impétuosité de sa passion ou l'inflexible énergie de son caractère. Tel Boniface YïlI. Mais Boniface YIII lui-même n'est point un livre très facile à déchiffrer et l'on peut hésiter aujourd'hui sur le jugement définitif à rendre à propos de l'homme que Dante a maudit, que Philippe le Bel a peutêtre calomnié et dont un très grave et très docte historien, le Père Tosti, a tracé une image auguste que Philippe le Bel et Dante n'ont point connue.
Or, avec Innocent III, les conditions d'information historique ont changé. Le portrait semble remplacer Ticône. Deux grandes crises religieuses qui marquèrent ce pontificat, la croisade albigeoise et l'apostolat de saint François d'Assise, projettent de deux directions contraires une lumière assez vive sur la figure d'Innocent pour qu'il soit permis de saisir quelques-uns des traits les plus personnels de son originalité morale.
N'oubliez pas qu'il ordonna l'implacable répression du manichéisme dans le Midi de la France, la proscription d'une doctrine lugubre qui était non seulement la contradiction du christianisme,
mais un grand péril pour la civilisation de l'Occident. De cette œuvre tragique, il a gardé dans la mémoire des hommes le renom d'un Pape terrible, 'pontifies terribile diront plus tard les Italiens de Jules II, qui, lui aussi, manqua souvent de douceur. Les personnes qui précipitent volontiers leur jugement ne doutent point qu'Innocent III n'ait dû se montrer d'une intransigeance obstinée. Ces personnes se tromperaient et toute une série de faits recueillis par M. Luchaire dans la correspondance même du pontife nous apprend ce que cette grande âme renferma de sagesse, de tolérance, de bon sens théologique.
De tous les points du monde chrétien les évèques et les docteurs le consultent sur les problèmes délicats de la conscience. Il est l'oracle universel, apostolicum oraculum. Il répond à toutes les questions^ dénoue toutes les difficultés. Et, toujours, la solution qu'il impose est la plus généreuse^ la plus libérale.
Un moine genevois se mêle de chirurgie, opère une paysanne d'une tumeur à la gorge, lui recommande le repos à la chambre. La femme travaille à la moisson et meurt. L'évêque, inquiet, demande si le moine, homicide involontaire, peut exercer la fonction sacerdotale. « Oui, répond Innocent III, il est clair que ce moine a eu tort de faire un métier qui n'est pas le sien ; mais il a agi par humanité et non par cupidité; il avait procédé à l'opération avec tout le soin désirable ; il n'est point responsable de l'accident survenu par la
désobéissance de la malade. Il faut donc, après lui avoir infligé une pénitence, le traiter avec miséricorde et lui permettre de dire la messe ».
Autre consultation du même évêque. Un étudiant entend, la nuit, du bruit dans sa maison. 11 se relève, allume sa chandelle et, derrière sa porte, trouve un voleur qui se jette sur lui et le blesse grièvement. L'étudiant arrache au quidam son poignard, le transperce pour le mieux : le malfaiteur prend la fuite. Le lendemain, les camarades de l'étudiant recherchent le voleur et le livrent aux magistrats. L'homme nie comme il convient. Mais les pièces à conviction, le poignard, ses chaussures qu'il avait retirées pour cheminer en silence suffisent à décider le jugement. On lui crève les yeux. Transporté dans un monastère, il y meurt de rage au bout de trois jours. L'évêque demande s'il peut conférer les ordres à l'étudiant, cause indirecte de cette mort. Innocent répond que le jeune homme s'est défendu légitimement. « S'il est digne du sacerdoce, je ne vois pas que le fait soit de nature à empêcher sa promotion. » Un curé du diocèse de Tolède, se jugeant indigne de dire la messe, a remplacé le saint sacrifice par le psaume Mkerere mei Deus, L'archevêque s'informe de la peine qu'il a méritée. « Aucune, répond le Pape, du moment qu'il n'a pas eu l'intention de se livrer à une démonstration hérétique;, et qu'il a agi par bêtise plus que par malice, imposez-lui une pénitence proportionnée au délit, €t laissez-le vaquer à son ministère, à moins que
le fait n'ait causé un grand scandale parmi les paroissiens. »
Un moine, occupé à descendre la cloche de son église, laisse tomber une poutre sur la tête d'un enfant et le tue. Peut-on accorder à ce moine une promotion canonique ? « Oui, répond l'oracle, pourvu qu'il soit avéré que le moine, au moment de l'accident, faisait chose utile et même nécessaire et qu'il ne croyait pas que quelqu'un put se trouver sous le clocher » .
En Portugal, au moment du carême de 1206, îa famine est si atroce que les hommes, dépourvus de blé, mangent de la viande. « Faut-il les punir, demande Tarchevêque de Braga, d'avoir violé la loi de carême ? — Je répondrai d'un mot, dit le Pape : ces hommes ont trouvé leur excuse dans la nécessité à laquelle ils étaient réduits ». Au même prélat, à propos de malades qui désirent faire gras pendant le carême, même sans payer une aumône, il écrit : « Autorisez, c'est votre devoir. Nécessité fait loi ».
Autre cas bien épineux. Une jeune fille est poursuivie par son seigneur, le sire de L'Ile- Bouchard, en Touraine. Elle refuse de lui céder. Un soir, les valets du baron tentent de l'enlever; -elle leur échappe, court au pont de la Vienne, tombe à l'eau et se noie. Le clergé de la paroisse n'ose l'enterrer en terre chrétienne ; l'archevêque, tout aussi perplexe, interroge Rome. « Cette jeune fille, répond Innocent, n'est tombée à l'eau que par accident. Son corps a droit à la terre sainte ».
L'Eglise du moyen âge se montrait méticuleuse pour le recrutement du clergé. Elle ne tolérait en un clerc, ni origine impure, ni tare physique. De là, au tribunal suprême du pontife, des difficultés qui semblent fort subtiles. Peut-on donner les ordres majeurs à un clerc dont le cheval emporté a tué une femme? demande Tévêque de Padoue. — Réponse : « Du moment que ce clerc a déclaré ne pas savoir que son cheval eût la bouche dure, il n'y a pas heu d'être sévère. Qu'il fasse pénitence : on lui accordera ensuite sa promotion ».
En 1206, le chapitre de Lincoln demande si l'on peut élever un bâtard au siège épiscopal. La tradition était, sur ce point, très rigoureuse. Le Pape décide avec son habituelle modération : « On peut faire exception s'il s'agit d'une personne vertueuse et méritante, et si, d'autre part, il y a nécessité urgente et accord unanime des électeurs ».
La casuistique, en matière matrimoniale, était peu tolérante. Les lois canoniques, qui ne permettaient le mariage entre parents qu'à partir du septième degré, étaient trop souvent violées. Nouvelle série de consultations. « Faut-il, interroge l'archevêque de Lyon, séparer deux époux qui ont eu plusieurs enfants et sont apparentés au sixième degré? » Et le Pape répond : « Non, du moment que leur union a été paisible, on peut faire semblant de ne rien savoir ». En Pologne, autre aventure. Un veuf remarié s'aperçoit, au bout de trois ans, que sa seconde femme est
parente de la première au sixième degré. Ce bon homme et son archevêque, très troublés, consultent le Pape, qui répond : « Puisqu'ils ignoraient leur parenté, et s'il n'y a pas d'autres empêchements, on doit fermer les yeux ».
Yoici, enfin, d'étranges épines parmi lesquelles se jouent élégamment les doigts de la blanche main pontificale. En 1201, l'évêque de Tibériade et ses clercs convertissent beaucoup de Palestiniens, musulmans ou simples païens, dont les épouses sont leurs sœurs ou de très proches cousines. « Doit-on les séparer ? — Tenez-les pour bien mariés, écrit Innocent, d'abord parce que le sacrement de baptême, s'il lave tous les péchés, n'a pas pour effet de dissoudre les mariages, et, ensuite, parce que si l'on ne regardait pas comme légitimes les unions des païens convertis, leurs femmes, craignant d'être abandonnées, feraient tout pour les ramener au paganisme » .
Réponse facile pour les cas de monogamie. Mais là-bas, en Terre Sainte, les néophytes amènent gentiment à la vasque baptismale les quatre épouses que leur concède le Coran. Quatre épouses suivies d'une petite famille florissante. Embarras profond de l'évêque galiléen et de ses vicaires. Cette fois, Innocent III lui-même hésita. Mais il se souvint d'Abraham et des excellents chefs de famille bibliques qui vécurent à la turque sous le regard paternel de Jéhovah. « Il y eut des patriarches et d'autres hommes justes qui, avant la loi, aussi bien qu'après, ont eu à la fois plusieurs
femmes. VEvangile lui-même ne contient aucun pasmge qui interdise absolument la poli/ g amie. Il paraît donc que les païens peuvent, selon leurs propres rites, contracter avec plusieurs femmes des mariages légaux, et qu'après leur conversion à la religion du Christ, il leur est permis, à l'exemple des patriarches^ de conserver leurs femmes légitimes ».
(( La pitié l'emporte sur sa foi. Misericordia super exaltatur jiidicio ». Cette parole qu'Innocent III nous a léguée comme formule symbolique de sa magistrature pontificale, et qui devrait être gravée sur son tombeau, indique une évolution doctrinale du génie de l'Eglise, d'une part, l'esprit qui l'emporte sur la lettre, de l'autre, la miséricorde qui prime la justice. Nous sommes au temps de saint François. L'apôtre d'Assise tranche des cas de conscience très semblables à ceux que les évêques portaient à Rome, et presque dans les mêmes termes qu'Innocent III. « Dieu, disaitil, veut la miséricorde et non pas le sacrifice ». Comme autrefois Jésus aux disciples, il permet à ses frères de manger et de boire ce que leur pi-ésente leur hôte. Si la fête de Noël tombe un vendredi il défend que l'on observe l'abstinence. « C'est un péché, dit-il, de faire pénitence le jour où naquit l'Enfant Jésus ; ce jour-là, les murs eux-mêmes devraient manger de la chair ».
Il disait encore : « Le Seigneur préfère les œuvres de charité à l'observance extérieure de la religion ». Il y eut donc, entre Innocent et François, comme
une harmonie spirituelle préétablie. Mais on remarquera que la plupart des consultations signalées par M. Luchaire sont antérieures à la rencontre de ces deux personnages, en l'an de grâce 1209. François, entouré de ses premiers fils, se rendit alors à Rome, apportant sa première Règle. A la première heure, le Pape et ses cardinaux accueillirent avec un sincère étonnement la rêverie évangélique de ces douze inconnus qui, du fond de rOmbrie, venaient solliciter la permission de prêcher aux simples, de mendier pour les affamés, de consoler les mourants et de se partager la conquête du monde en possédant pour tout fief le petit champ et la chapelle en ruines de la Portioncule, au pied de la colline d'Assise. L'Eglise séculière, au plus fort de son combat pour l'indépendance temporelle et la puissance politique, ne pouvait comprendre que les choses rehgieuses fussent à un tel point détachées de tout intérêt terrestre. Innocent III ne tarda point cependant à bénir le fondateur et son œuvre, « afin de ne pas contredire à l'évangile de Jésus-Christ ». Il eut alors un songe qui demeura dans le souvenir du siècle : il vit la basiUque du Latran qui penchait comme un vaisseau battu par la tempête et que soutenait de son épaule l'enfant d'Assise. Les Frères Prêcheurs ont, de leur côté, perpétué ce rêve pontifical avec Tépaule de saint Dominique. Mais je préfère la tradition franciscaine, qui est italienne, à la dominicaine, qui est espagnole.
Saint François d'Assise (D
« Saint François n'avait pas destiné son Ordre à vivre dans la paix et dans la solitude, en cultivant des fleurs et en apprivoisant des oiseaux » . Ces lignes que je rencontre dès les premières pages d'un livre charmant;, méritent qu'on les retienne et qu'on les médite. Elles rendent d'une façon spirituelle au grand fondateur la justice que, parfois, en notre temps, par excès d'enthousiasme ou de tendresse, par un goût facilement puéril pour les jolies légendes, on retire à son génie et à son œuvre. Les artistes, les poètes, les prédicateurs, les belles dames se laissent plus facilement séduire par la grâce tout ombrienne des souvenirs qui forment comme l'auréole traditionnelle de saint François, que par Taustérité de la Règle, le labeur apostolique qu'imposa l'enfant d'Assise à ses premiers disciples, les tristesses et les misères de la chrétienté italienne au déclin du douzième siècle et la révolution profonde que la famille franciscaine devait accomplir dans l'Eglise, à savoir, la rénovation de la vie monastique et la création du Tiers-Ordre, Ce fut une telle joie,
(1) Saint François d'Assise et la légende des Trois Compagnons, par Arvède Barine. Paris, Hachette.
parmi les historiens, les peintres, les chréti -ns lettrés, de saluer enfin un saint indulgent et souriant, de sortir, à sa suite, des sombres cloîtres romans, des monastères farouches, citadelles de prières, de dures pénitences et de larmes, et d'aller près de lui à travers champs, le long des ruisseaux clairs et des haies d'aubépines, au bourdonnement des abeilles, au gazouillement de ses hirondelles familières, qu'on fut tenté de ne plus voir en lui qu'une figure d'idéal Evangile, une miniature de très vieux missel, très fine et très douce, peinte sur l'or et l'azur, entourée de bêtes innocentes, des moutons, des passereaux et des lièvres ; un contemplatif dégagé des angoisses qui tourmentaient les moines du moyen âge et revenu aux rêves de béatitude des lointains ermites, au temps où les lions s'agenouillaient autour des Pères du désert, où les anges jouaient de la viole et de la flûte au chevet des thaumaturges. Le miracle aimable fleurissait si touffu en cette légende dorée qu'il finit par envahir l'histoire même de saint François et recouvrir l'image de l'homme d'action, du réformateur. C'était une si chère vision, dans Faridiié du temps présent, d'adorer la riante icône de cet apôtre de plein air et de pleine lumière, sous les pas duquel, dans la poussière sanglante de la vieille ItaUe communale, pontificale et gibehne, s'épanouissaient des touffes de roses ! La critique même se laissait volontiers désarmer et ne touchait qu'avec une respectueuse délicatesse de la main à cette chronique de mer-
SAINT FRANÇOIS d'aSSISE 83
veilles. RcDan, quand il écrivait ou conversait fi'anciscainement, prenait son onction la plus suave. Le pieux Ozanam, en un passage consacré au bon loup de Gubbio^ fait entendre avec une sorte d'hésitation et de regret que cette bête symbolique, trop chrétienne pour avoir été un vrai loup, représente sans doute quelqu'un de ces barons d'humeur fauve et de mâchoire vorace, un grand seigneur féodal, converti par la douceur du saint, désormais pacifique et tendre aux brebis bêlantes, digne d'être charitable berger. Mais Ozanam, au fond du cœur, tient pour le loup à quatre pattes, lo loup de miracle. Je suis bien près de partager ce sentiment. Après tout, ce fauve hirsute et candide est un personnage autrement plus sympathique que beaucoup de carnassiers humains de notre connaissance.
Cependant, prenons bien garde. A ne considérer en saint François d'Assise que le mystique des Fioretti, on risque de défigurer singulièrement son histoire, et cette poétique légende elle-même, que l'action virile ne soutiendrait point assez, tomberait vite à la platitude de l'imagerie religieuse contemporaine, aux terres cuites roses et bleu de ciel auxquelles je souhaite une émeute d'iconoclastes. M""" Arvède Barine, avec un sens très juste de l'histoire, s'empresse de dénoncer la souveraine originalité de l'œuvre franciscaine^ le retour de TEglise vers les petits, le peuple misérable des serfs de la campagne, les artisans des communes, et cette vague multitude échappée des
cadres du monde féodal ou communal, les proscrits, les fugitifs, les vagabonds, les lépreux, les pèlerins errants, les écoliers réfractaires à la discipline de l'Ecole, les voleurs de grande route, les spadassins et les brigands. Mais cette Eglise qui rouvre l'Evangile à la page depuis si longtemps méconnue presque inintelligible alors, du Sermon sur la montagne^ cette Eglise de miséricorde n'était ni séculière, ni monacale, elle échappait aux évêques et rompait avec la tradition du monachisme seigneurial des Bénédictins, des Cisterciens. C'était une société essentiellement démocratique, dont la pauvreté fut, à l'origine, la vertu cardinale, un monde aussi peu ecclésiastique que possible, où les prêtres étaient rares (saint François ne fut que simple diacre) où l'office canonique et la méditation solitaire, en cellule, tenaient moins de place que la prédication en plein vent, le travail des mains, la charité active, la recherche amoureuse de la détresse humaine. Cette étonnante invention répondait aux nécessités douloureuses d'un pays et d'un siècle où quiconque n'était point enrôlé et protégé par une corporation, inscrit sur les registres d'une cité, défendu par un baron ou un abbé puissant et bon, par la robe du prêtre ou la cagoule du moine, errait en déshérité, en suspect, repoussé et traqué de toutes parts, dans un monde superbe, égoïste, implacable, qui ne croyait qu'à la force, à la richesse, à l'orgueil.
Quand François d'Assise eut jeté, du haut de l'Alvernia, le cri : Beati qui lugent ! l'Italie
SAINT FRANÇOIS d'aSSISE 85
tressaillit de la Sicile jusqu'aux Alpes; dès que la main d'un grand Pape politique, Innocent 111, se fut étendue sur le front du fondateur et de ses Douze, il sembla que le christianisme reprenait tout à coup une jeunesse nouvelle ; sur tous les sentiers de la péninsule on vit passer, se hâtant de bourg en bourg, la fourmilière ardente des petits fî'ères Mineurs. Les foules roulaient derrière eux avec des cantiques d'allégresse et des larmes d'espérance. Bientôt l'Ordre débordait sur la chrétienté tout entière, atteignait le monde païen, l'Asie, l'Egypte, foulait triomphalement la terre sacrée de Palestine, se prosternait, sans croisade stérile ou sanglante, sur le tombeau de Jésus. En même temps, il s'infiltrait, par l'institution du Tiers-Ordre, dans les couches profondes de la société italienne. Les bourgeois, les artisans, les serfs, les écoliers, les prêtres séculiers, les soldats, les artistes, les femmes s^affiliaient à Timmense famille, se tournaient docilement vers le petit diacre aux yeux noirs, aux lèvres souriantes qui, dans une étable de la Greccia, une nuit de Noël, prêchait l'Evangile de la Nativité, en langue vulgaire^ aux pâtres de la contrée, debout près d'une crèche, entre un bœuf et un âne.
Certes, une telle secousse religieuse pouvait se prolonger, à travers la société poHtique-, en commotions inquiétantes. Ce point est bien mis en lumière par M™° Arvède Barine. Le chapitre YII de la Règle du Tiers-Ordre, inspiré à la vérité par le cardinal Ugohn, le futur Grégoire IX, parut une
véritable machine de guerre dressée contre le régime féodal et même commimal. Il défendait aux Tertiaires de porter des armes offensives, si ce n'est pour la défense de l'Eglise et de la foi de Jésus-Christ ou pour la défense de leur pays, ou avec la permission de leurs supérieurs ». Cette restriction adoucissait sans doute la périlleuse rigueur du dogme. Mais on ne tarda pas à. voir des vassaux refuser le service militaire à leurs suzerains. Et les suzerains trouvaient en face d'eux le Pape tout prêt à les excommunier, s'ils molestaient ou contraignaient « des religieux ». Un autre chapitre interdisait les « serments solennels », sauf dans certains cas. Et les bons Tertiaires de refuser allègrement le serment d'obédience à leur seigneur, à leur cité, à leur faction. Enfin, et ceci est la plus inattendue des inventions sociales dans le monde franciscain, le chapitre XIII de la Règle instituait une cotisation destinée à former une caisse commune. « En donnant un denier^ l'artisan et le laboureur avaient un capital à leur service, pour créer une industrie ou pour acheter les terres d'un noble ruiné. Le prolétaire sortait de son isolement, et les grands allaient apprendre à leurs dépens la puissance de Fassociation ».
L'effet de ces nouveautés sera facilement révolutionnaire, ou, tout au moins, contradictoire à l'ancien état social de la chrétienté. L'Eglise de Rome ne s'en aperçut pas tout d'abord. Les premiers qui jetèrent le cri d'alarme furent les politiques très avisés entourant l'Empereur Fré-
SAINT FRANÇOIS d' ASSISE 87
déric II, le chancelier, les diplomaU.^sct les évêques du prince souabe d'ailleurs franchement hostiles à la suprématie pontificale. L'empereurne tarda pas à considérer les Tertiaires comme des rebelles, au même titre que les patarins et les manichéens. Rome n'eut de sérieuses inquiétudes à l'égard du christianisme trop indépendant des franciscains qu'après la mort de saint François, au temps où l'ordre se déchira en deux confessions rivales : l'une, les f^pirituels, attachée à la pauvreté parfaite, au renoncement absolu ; l'autre, les conventuels ^ inclinant vers la richesse temporelle et bâtissant de grands monastères. Une querelle, de plus en plus passionnée, autour d'un texte de la Règle, d'une vertu fondamentale de l'Ordre, faillit dégénérer en révolution religieuse et en schisme le jour où les spirituels prétendirent élever k la dignité de dogme la pauvreté du Christ et de ses apôtres qui, n'ayant rien possédé en propre, — pas même une pierre pour y reposer leur tête, — faisaient aux chrétiens, de cette vertu, un article strict de foi. L'Eglise séculière, la papauté magnifique d'Avignon se sentirent atteintes au cœur. Elles crurent en persécutant les exaltés du franciscanisme, combattre pour leur vie même. L'Ordre d'Assise compta alors, surtout dans le midi de la France, ' des hérétiques et, tout naturellement, des martyrs. Quelques-uns furent brûlés ; d'autres, enchâssés dans les murs de l'inquisition, attendirent douloureusement l'aurore du jour de Dieu.
Le livre de M"'" Arvède Barine est fort heureu-
sèment complété par une traduction de la plus ancienne chronique franciscaine, la Légende des IVois Compagnons. C'est une histoire suivie, scrupuleuse et très naïve, à laquelle manquent beaucoup de feuillets arrachés et dispersés au temps des dissensions qui divisèrent l'Ordre des Mineurs. Les Fioretti sont une œuvre très différente, plus Uttéraire, en langue vulgaire, mais très précieuse encore comme témoignage de l'imagination populaire au cours de plus d'un siècle. On y retrouve à chaque page la préoccupation, si singulière au Livre des Conformités, d'adapter la vie du saint à la vie du Sauveur. De la jeunesse un peu folâtre du fondateur, il n'est plus question dans les Fioretti. Les Socii racontent bonnement tout ce qu'ils ont vu, tout ce qu'ils ont ouï-dire. Les débuts de l'apostolat, les premiers travaux de l'Ordre ant parfois, dans ce récit, le charme d'un petit roman d'aventures. On y respire une fraîcheur exquise, comme la senteur d'une vieille église de l'Ombrie, un clair matin du dimanche des Rameaux.
L'Hérésie Albigeoise (D
Le catharisme fut la grande hérésie du moyen âge occidental. Dès le onzième siècle, on le signale, à l'état sporadique : en certaines provinces de la chrétienté latine : en Lombardie, en Toscane, presque jusqu'aux murs de Rome ; on le découvre çà et là dans la France de langue de oui ; peu à peu il se multiplie dans les régions de Toulouse, d'Albi, du Lauraguais, en Narbonnaise, à Montpellier, à Nîmes, dans les contrées qui, au seizième siècle, inclineront au calvinisme. Les premières chapelles hérétiques apparaissent, dans l'Italie supérieure, vers 1035. Mais, antérieurement à cette manifestation collective, des germes flottants du vieux manichéisme asiatique, toujours vivaces, recueiUis par les consciences inquiètes, se développaient un peu partout^ d'une façon spontanée. Il y avait de ces cathares isolés en Champagne, même avant l'an 1000. En 1022, dit Raoul Glaber, « une femme possédée par le diable, diabolo plena », avait apporté d'Italie la détestable religion qui fut adop-
(1) Cartulaire de Notre-Dame de Prouille : VAlbigéisme languedocien aux douzième et treizième siècles, par M. Jean Guiraud. — Paris, Picard, 1907.
tée par plusieurs chanoines de la cathédrale de Sainte-Croix à Orléans, et se propagea dans la ville et les environs. Un ancien confesseur du roi Robert, Etienne, des femmes^ des nonnes allaient à l'hérésie. Robert et la reine Constance vinrent à Orléans présider au Conseil épiscopal chargé de juger les apostats. La séance dura neuf heures dans la cathédrale. Lorsque les clercs dégradés de la dignité ecclésiastique sortirent de l'église^ Constance frappa Etienne de son bâton et lui creva im œil. La répression de l'hérésie fut atroce. Le jour des Innocents quatorze personnes, prêtres et laïques, furent brûlées à l'une des portes d'Orléans. Ce fut le premier bûcher français et l'honneur en revient à Robert-le-Pieux.
L'hérésie, désorientée par cette opération, ne put prospérer au nord de la Loire. Elle grandit sourdement de l'autre côté du fleuve, s'organisa en société régulière, avec ses dogmes, ses négations, son clergé, sa morale sociale, la morale violemment ascétique qu'elle imposait à ses fidèles, la tristesse de son culte. Au cours du douzième siècle, l'Eglise cathare, favorisée par la noblesse féodale à laquelle plaisait sa rébellion contre Rome, se dressait formidable au cœur du Languedoc. Saint Dominique, l'ordre des Prêcheurs, l'Inquisition lui firent une guerre terrible. Le grand fondateur s'empressa de bâtir une citadelle d'orthodoxie catholique sur les limites des diocèses de Carcassonne, de Toulouse et de Narbonne, à la rencontre des routes rehant le haut et le bas-
l'hérésie albigeoise 9t
Languedoc, la vallée de la Garonne à celle de l'Aude. Ce fut Tabbaye de Notre-Dame dePronille, couvent de stricte clôture pour les religieuses, centre d'action pour les missionnaires dominicains, poste d'observation et de combat pour les inquisiteurs. M. Jean Guiraud vient de publier en deux forts in-quarto, le cartulaire de cette abbaye, précédé d'un tableau très méthodique et très complet de la doctrine cathare, reconstituée d'après les Actes de l'inquisition et, en particuHer, d'après la Practica Inquisitionis de Bernard Gui, publiée récemment pour la première fois par Mgr Douais, évêque de Beauvais. Cet exposé de l'Albigéisme^ au début du treizième siècle, même après les travaux de Schmidt, de DoelUnger, de Molinier, de Réville, est une œuvre historique excellente et à lire et comptera désormais parmi les plus intéressantes recherches sur F état religieux du moyen âge. M. Guiraud a pu préciser, à l'aide des registres de l'Inquisition, les doctrines des hérétiques, définir plus rigoureusement la morale et les pratiques de la vie commune, par lesquelles se distinguent si radicalement les deux Sociétés formant l'Eglise albigeoise : les parfaits et les simples croyants, les premiers qui vont jusqu'aux dernières extravagances de Pascétisme, même jusqu'au suicide par la faim ; les autres à qui sont encore permises bien des douceurs, par exemple le célibat consolé par le faux ménage. Le jour où le croyant se sentait le courage de monter au rang des Parfaits, il n'avait point à rompre un Uen res-
pectable : il envoyait se promener sur la Garonne, pour ne plus jamais revenir, la dame et ses petits, fermait sa porte et entrait en sainteté. Enfin, l'historien a su tracer, en quelque sorte, la carte géographique de l'albigéisme, montrer, jusque dans les plus humbles villages, la marche, les progrès et le déclin du phylloxéra hérétique, circonvenu, attaqué et vivement chauffé par les Pères inquisiteurs ; il est fort regrettable que ces flambées dominicaines aient détruit presque tous les témoignages ou documents directs relatifs à la théologie, à la morale, à l'organisation ecclésiastique des Cathares albigeois. Deux fragments importants ont seuls survécu : une version en langue vulgaire du Nouveau Testament, écrite, vers le milieu du treizième siècle^ dans le Haut Languedoc, et, conservée par le même manuscrit de la Bibliothèque de Lyon, un rituel renfermant le détail de plusieurs cérémonies et le texte de prières en usage dans la secte. Mais ces deux morceaux ne suffisent point à former un dossier de défense ou d'explication des hérétiques. Nous assistons ainsi à un procès où nous n'entendons que les témoins à charge et le réquisitoire du ministère public. Il faut bien nous résigner à cette information trop restreinte. M. Guiraud émet d'ailleurs une opinion qui me semble juste : l'absolue concordance des accusations relevées par les inquisiteurs dominicains, en particulier dans la grande enquête de 12/i2-12/i7, est une preuve de la sincérité des procédures. L'Eglise avait alors un