L HERESIE ALBIGEOISE
intérêt capital à bien connaître l'état de cette chrétienté si malade de la France méridionale. C'était le temps où l'Italie, surexcitée par l'apostolat franciscain, produisait une floraison bizarre de petites Sociétés religieuses très peu dociles aux évêques et au Papa, le temps, surtout, de la grande lutte désespérée de l'empereur Frédéric II contre le Saint-Siège romain, où le César souabe lançait à l'assaut de l'Eglise l'islamisme, l'orthodoxie grecque, l'incrédulité des épicuriens et des géomètres. La mission, en matière d'hérésie, des légats d'un Grégoire IX ou d'un Innocent IV était trop grave alors pour permettre les écarts d'imagination ou les fantaisies de fanatisme. Aux traits originaux depuis longtemps connus de l'albigéisme, et dont le plus profond est un effroyable pessimisme, la haine de la vie, de la famille^ de l'activité sociale, M. Jean Guiraud ajoute quelques épisodes théologiques d'une figure assez curieuse. Les doctrines relatives à la création de l'homme et aux anges apparaissent d'une extraordinaire bizarrerie. Conformément à la théorie dualiste du manichéisme, source lointaine du catharisme, Dieu et Satan, Tâme et la matière sont essentiellement inconciliables entre eux. Si Dieu a créé l'âme et Satan les êtres matériels, comment l'homme, composé de deux éléments contradictoires, a-t-il été inventé? 11 courait sur ce mystère des mythes empreints d'une réelle candeur. Vers 127/i, à Limoux, deux bonnes femmes du petit peuple expliquaient sans embarras cette aventure. Lucifer
Ô4 lA VIEILLE ÉGLISE
avait fait l'homme, mais quand il eut fini le corps,
Dieu le mit au défi de le faire parler. Le Diable reconnut son impuissance. Alors Dieu souffla sur le visage de l'homme, qui sauta de joie et cria au démon frappé de stupeur : « Maintenant je ne suis plus à toi ! »
Les Albigeois admettaient la croyance catholique relative à la chute des Anges. Mais comme ils façonnaient leurs Anges par un mélange d'esprit, d'âme et de corps, c'est l'àme seule des rebelles, disaient-ils, qui est tombée sur terre sous la suzeraineté de Satan. L^esprit ne pouvait déchoir, parce qu'il participait à Tindéfectibilité divine. Quant aux corps, ils sont demeurés au ciel, enveloppes inertes et vides. Ce sont ces ossements arides qu'aperçut en vision le prophète Ezéchiel et qui attendent au Campo-Santo de làhaut, le jour où purifiés par mille épreuves et des migrations douloureuses d'astre en astre, ces âmes angéUques remonteront vers le père céleste et, rejoignant leurs esprits, revêtiront de nouveau leur enveloppe corporelle. Toute cette doctrine angélique est empreinte de gnosdcismeet rappelle ce qu'avait imaginé Origène expliquant le syndicat des Anges révoltés contre Dieu par l'une des deux séductions que le Diable leur avait présentées : l'ambition et l'orgueil, ou la sensualité. Et sur ce dernier point se place une johe histoire que pénètre comme une ironie légère de fabliau :
Dieu, ce jour-là se tenait au Paradis, environné de gloire, présidant aux hiérarchies angéliques.
l'hérésie albigeoise 95
Satan, qni avait entrepris de ti-oiibler le royaume céleste, attendait depuis trente-deux ans, à la porte, qu'on lui permît d'entrer, portant Tanai'chie dans les plis de son manteau. Le portier, las de le renvoyer sans cesse, oa pris de compassion pour ce pèlerin si patient, lui ouvrit enfin la porte. Satan se tint caché pendant une année sans que Dieu soupçonnât sa présence. Mais il tentait les anges qui n'avaient sans doute d'autre distraction que de la musique et le chant des cantiques, toujours sur le même air. Il leur promettait des champs, des vignes, des eaux jaillissantes, des fruits, de l'or, de l'argent et enfin des femmes (Ne voyez-vous pas ici une échappée sur le paradis de Mahomet !j. Les anges, qui manquaient d'expérience, demandaient au diable ce qu'étaient les femmes. 11 promit de leur en montrer bientôt une comme échantillon de l'espèce. Il ne tarda pas, en eûet, à introduire au ciel (décidément le portier trahissait) une femme d'éclatante beauté, toute reluisante d'or et de pierreries. Il la fit voir aux anges^ à l'insu du Père céleste, qui ne se doutait toujours de rien, ne prévoyait pas l'imminente révolution et — que M. Guiraud me pardonne cette impertinente parole, — fait un peu penser à Louis- Philippe, au 23 février. Puis, quand les anges eurent bien admiré la fatale demoiselle, Satan l'emmena par une fente pratiquée dans le mur du Paradis, et, durant neuf jours et neuf nuits, ils s'enfuirent par la même fissure et « tombèrent sur terre plus drus que les plus fortes pluies »,
et il en tomba tant que le ciel parut désert « même autour du trône de Dieu qui finit par s'en apercevoir ». Il était bien temps ! Il fit aux anges demeurés fidèles une morale sévère et jura que jamais une femme n'entrerait plus au royaume des cieux.
N'ayez d'inquiétude ni pour ces pécheresses ou pêcheuses d'anges, ni pour les autres femmes dans le passé, le présent et l'avenir. D'abord, le serment du Père éternel est ici contradictoire à la théologie albigeoise. Le catharisme ayant supprimé l'Enfer et le Purgatoire, et l'Enfer tout au moins comme lieu d'éternelle damnation (celle-ci n'attendant que les chefs de la Commune angélique, et encore, d'après les témoignages, cela n'est pas bien sûr), il faut bien que les femmes, après une cuisson plus ou moins prolongée, ou des incidents de métempsychose, finissent comme toutes les âmes par l'ascension au Paradis. Et puis, n'oubliez pas la fameuse fente^ qu'elles sauraient bien retrouver. Enfin, tout cela, c'est l'hérésie, le rêve enfiévré, paradoxal d'un peuple à qui la vie terrestre était si facile et si riante, grâce à la bénignité de la nature et à la douceur de son ciel et qui eût été si sage en demeurant dans le bercail dans la vieille Eglise.
Raymond Lulle(i)
Voici sans cloute l'une des figures les plus étranges et les plus attirantes de l'histoire, le Catalan Raymond Lulle. Le personnage est d'une extraordinaire complexité : un chevalier et un ermite, un scolas tique et un visionnaire, un troubadour et un astronome, un politique et un alchimiste, mathémacien soupçonné de magie, arabibisant, hébraïsant, théologien, prédicateur, grand seigneur marié qui s'enferme au fond des monastères, revêtu de la robe franciscaine, prodigieux voyageur que le treizième siècle vit cheminer, l'Evangile à la main, à travers le monde connu presque entier, en Allemagne, en Hongrie, en Grèce, en Arabie, en Arménie, en Tartarie, sur la frontière des Indes, le long des côtes de la Méditerranée, de l'Egypte au Maroc, tantôt pleurant à Jérusalem sur le tombeau du Sauveur, tantôt remontant le Nil et s'enfonçant en pleine Ethiopie, dont les habitants, écrit-il, sont d'un caractère jovial et maintiennent très sévèrement la justice : le mensonge, chez eux, est puni de mort et tous les biens qu'ils possèdent sont en commun. On
(1) Le Bienheureux Raymond Lulle, par Marius André. Paris, Victor Lecoffre.
l'aperçoit tour à tour à Paris, sur les bancs de l'Université, à Rome, où il entretient, vêtu comnie un mendiant, le Pape Nicolas III Orsini, — Tun des damnés de Dante, — de ses rêves grandioses et discute, avec les cardinaux stupéfaits, des questions bien imprévues :
« Si les chrétiens sont coupables de l'ignorance en laquelle sont les Infidèles à l'égard de la sainte foi catholique ? Si les articles de la sainte foi catholique peuvent être entendus par raisons nécessaires? Quel est le plus grand péché : qu'un évêque donne à ses parents les biens de son église ou retienne pour soi ceux d'un juif converti? »
Au cours d'une longue et périlleuse navigation entre les côtes d'Afrique et l'Angleterre, tout en guérissant les matelots de son navire du péché de blasphème, il invente l'astrolabe pour connaître les heures de la nuit et un instrument pour mesurer la distance qui sépare le vaisseau du lieu où il veut aborder. Il médite sur le phénomène du flux et du reflux et les raisons par lesquelles il l'exphque laissent entrevoir comme un pressentiment scientifique du continent inconnu. A soixante-dix ans, toujours hanté par ses projets de croisade, il entreprend une nouvelle mission vers le grand Khan des Tartares, s'embarque pour Chypre, passe en Arménie, revient à Rhodes, à Malte, à Montpellier, à Gênes, à Avignon où il écrit un livre sur \ hnmacuUe Conception, puis court rencontrer en Languedoc le Pape Clément V. Mais il apprend alors que le jeune Duns Scott
professe à l'Université de Paris sur le mystère de la Vierge pure de la tache originelle ; il reparaît sur la montagne Sainte-Geneviève où il embrasse tendrement le docteur Subtil. A quatre-vingttrois ans, en 1315, il revient à la terre d'Afrique. Les magistrats mus^ulmans le condamnent à mort. Il reçoit à la tête deux coups de poignard. La populace le lapide. La nuit suivante, les chrétiens de Bougie le relèvent moribond, couché sur un tas de pierres, dans un carrefour de la ville. On l'embarque furtivement sur un vaisseau génois. Il expire en mer, le 29 juin, en vue des côtes bleuâtres de Mayorque, sa patrie d'adoption, et les habitants de Palma emportent triomphalement la relique du grand martyr.
Il était entré dans la vie par un chemin fleuri, parmi les musiciens et les poètes de la cour toute provençale du roi Jayme d'xiragon, qui reprit aux Arabes les Baléares. Sa première jeunesse, voluptueuse et chevaleresque, avait connu les enivrements de l'orgueil et de l'amour. « Mes paroles étaient superbes, car je ne pouvais rien dire sans citer ma noblesse et sans m'en vanter ». Et, dans le Livre de contemplation^ il écrit : « Je- ne crois pas, ô mon Dieu, qu'il y ait dans le monde un seul péché qui retienne l'homme en son pouvoir comme le péché de luxure, car il est si mauvais... s'étendit et se répandit tellement en moi qu'il me maîtrisa tout et que je ne fus terrassé et vaincu par aucun péché comme par celui-là ». Un jour il osa pénétrer à cheval dans une église sur les
pas d'une vertueuse dame qu'il poursuivait de sonnets enflammés. Mais il entendit dans le silence de la nuit Jésus-Christ qui disait : « Raymond, suis-moi ! ». Et la face douloureuse du Seigneur lui apparut : il avait trouvé son chemin de Damas.
Il faut donc, pour tracer l'image singulière de cet homme, emprunter des traits à saint Augustin et à Marco Polo, à saint François d'Assise et à Roger Bacon, à Guillaume de Champeaux, à Nicolas Flamel, j'ajouterai, d'accord avec son distingué et enthousiaste historien, M. Marins André, à saint Ignace de Loyola. Car la plus haute originalité de Raymond Lulle est dans l'apostolat. Il fut par la façon nouvelle, vraiment scientifique et déjà politique par laquelle il rechercha la conversion des Infidèles et la lutte contre l'islamisme, le précurseur du grand fondateur espagnol. Là fut son rôle éminent dans l'histoire de la civilisation chrétienne.
Sa scolastique, subtile jusqu'à l'excès, est tourmentée, obscure, parfois traversée par d'admirables intuitions. Il crut donner, en son Art général^ la clé de toutes les connaissances humaines et l'intelligence profonde des choses divines. 11 avait, pensait-il, trouvé le chiffre permettant de lire couramment le livre mystérieux sur lequel se penchait avec angoisse l'humanité depuis dixhuit siècles. Au fond, il ne faisait que porter au plus haut degré de raffinement possible la doctrine de ses maîtres les réalistes^ qui, poussée
par Duns Scott à ses dernières conséquences logiques, devait aboutir aux haeccéités et aux qiiiddités. Mais il appliquait à ses visions métaphysiques la rigueur de son génie de mathématicien, il renouvelait la théorie aristotélique des catégories, il s'installait, avec un remarquable à-propos, dans le doute méthodique, il manifestait, enfin, un sentiment de l'unité, de Tordre et de l'harmonie de toutes les sciences, dont il tentait la classification. L'àme de cet illuminé, qui, pendant cinquante ans, prolongea un dialogue d'amour avec Jésus, était toute pénétrée de vie rationnelle. On ne vit jamais union plus étroite d'un mystique et d'un philosophe.
Ainsi l'apôtre fut en lui éclairé, soutenu par le savant, La croisade qu'il entreprit pour attirer au christianisme les docteurs et les peuples de rislam est l'une des pensées les plus nobles du moyen âge. Il comprit combien était stérile l'effort de l'Europe chevaleresque, l'éternelle guerre sainte pour la délivrance de Jérusalem. Saint Louis venait de mourir sur la plage de Tunis. Le lien de confraternité religieuse entre les nations chrétiennes se relâchait chaque jour davantage. A la place de la vieille chrétienté s'étabhssaient des Etats, de plus en plus hostiles les uns aux autres. Raymond Lulle entrevit que la parole serait peut-être une arme plus efficace que l'épée. (( Je vois les chevaliers mondains aller outre-mer à la Terre-Sainte et s'imaginer qu'ils la reprendront par la force des armes ; et à la fin tous s'y
épuisent sans venir à bout de leur dessein. Aussi pensc-je que cette conquête ne se doit faire que comme tu Tas faite, Seigneur, avec tes apôtres, c'est-à-dire par l'amour, les oraisons et l'effusion des larmes. Donc, que de saints chevaliers religieux se mettent en chemin, qu'ils se munissent du signe de la Croix, qu'ils se remplissent de la grâce du Saint-Esprit, qu'ils aillent prêcher aux Infidèles la vérité de ta Passion et qu'ils fassent pour l'amour de toi ce que tu fis pour l'amour d'eux ».
Pour entrer en conversation pacifique avec le monde musulman, la première condition était d'entendre la langue du Coran. En 1275, Lulle proposait à l'infant Jayme la fondation d'un collège où les futurs missionnaires de l'Afrique étudieraient l'arabe. Ce fut le collège de Miramar, au bord de la mer de Mayorque, où Raymond réunit, dans l'ombre des oliviers et des vignes, treize Frères mineurs qui, une fois prêts à partir pour l'Andalousie, le Maroc, les pays barbaresques, seraient remplacés par treize nouveaux étudiants. Le fondateur séjourna longtemps en ce docte monastère, méditant ou écrivant sur l'œuvre naissante. Ainsi, dans le Livre du Saint-Esprit^ il faisait discuter un théologien latin et un grec en présence d'un prêtre sarrasin sur le point de subtile théologie qui divisait l'Eglise romaine de l'orthodoxe. Le Livre du Gentil et des trois sages reprenait un thème analogue : un juif, un chrétien, un sarrasin, réunis dans une prairie autour
d'une noble dame, \ Intelligence^ expliquent et comparent avec une courtoisie parfaite, les dogmes des trois grandes religions du genre humain. Le Gentil, c'est-à-dire le païen^ qui assiste au débat, propose ses objections, se déclare prêt à choisir la foi la meilleure. Mais les trois docteurs, afin de ne point peser sur la résolution du néophyte, le laissent méditer solitairement dans les arbres chargés de fleurs allégoriques et s'en retournent de concert à la ville. Là, ils se quittent avec des paroles aimables, et « chacun pria les autres de lui pardonner s'il avait dit contre leur Loi quelque vilaine parole^ et ils s'octroyèrent ce pardon ». Ce trait est bien touchant. Raymond Lulle portait assurément en sa conscience le contrat de paix « parmi les hommes de bonne volonté », dont la signature est encore à venir.
Ses relations avec les doctes musulmans demeurés aux Baléares et ses études à Miramar lui avaient rendu très familière la langue arabe. Il put parcourir les pays d'Afrique, vêtu du costume indigène et, s' arrêtant sur les places et dans les marchés et les bazars des cités, il prêchait en arabe. Parfois, la populace furieuse se ruait contre l'étrange missionnaire, lui arrachait les cheveux et la barbe. Ou bien, dans les écoles et la cour des mosquées, il disputait avec les prêtres et les philosophes. A Bône, il soutint seul contre cinquante docteurs un tournoi de dialectique. Emprisonné, visité par les imans, il continuait sa prédication et toujours entre lui et ses contradicteurs se main-
teDaient la délicate tolérance et la bonne grâce des propos, k Tunis, il convertit à l'Evangile plusieurs savants ; il parlait en plein air et son discours, paré d'allégories, enflammé de poésie et d'amour, touchait le cœur des gens du peuple qui venaient en secret lui demander le baptême. Autour de lui se groupaient déjà quelques jeunes Arabes, décidés à embrasser le christianisme. Sans cesse arrêté, exilé du théâtre de son plus cher apostolat, il revenait toujours à la région possédée par l'EgUse au temps de saint Augustin. C'est là que le martyre l'attendait.
Son rêve fut-il trop vaste, son entreprise chimérique? C'était le sentiment des dominicains, qui ne l'aidèrent point dans son œuvre. Mais remarquez bien que, si l'islamisme est irréductible, au moins Raymond a-t-il le premier démontré le fait par les premiers, les éphémères résultats de sa prédication. On pourrait, d'ailleurs, opposer la même critique à bien des œuvres généreuses, par exemple aux Pères Blancs et aux ChevaUers du Désert du cardinal Lavigerie qui, par-delà le monde arabe, songeait à jeter son filet apostolique sur l'immense et douloureuse race noire. Plus que du succès ou du naufrage d'une illusion, l'histoire tient compte de la grandeur d'âme I
Les Héroïnes de Dante (i)
Vers le milieu du livre que Mlle Lucie Félix- Faure vient d'écrire sur les figures de femmes, douloureuses ou sublimes, qui traversent Tœuvre de Dante, je rencontre un jugement remarquable en sa concision, auquel ont dû s'arrêter les lecteurs familiers, méditatifs, de la Divine Comédie. D'un mot, cet écrivain distingué témoigne de la finesse d'intelligence par laquelle il a pénétré l'originalité poétique du grand Florentin. Il s'agit de la forêt « sauvage, âpre, épaisse, si amère que la mort ne l'est guère davantage », où l'exilé cherche anxieusement à s'orienter, où, tout à l'heure, bondiront, autour de lui, menaçantes ou perfidement caressantes, les bêtes héraldiques, le lion de France, la louve romaine et pontificale, la souple panthère de Florence. « Cette forêt, dit Mlle Faure, est un état d'âme ». Un état d'âme, et par conséquent un symbole. Mais c'est un symbole à la manière dantesque, de lignes et de couleurs saisissantes, aussi concret, aussi vivant qu'une réahté, un coin perdu, si vous le voulez bien, de la farouche pineta de Ravenne, une gorge désolée de l'Apennin.
(1) Les Femmes dans l'œuvre de Dante ^ par Mlle Lucie Félix-Faure. — Paris, Perrin, 1902.
Cette forêt aux profondeurs sinistres, où tout sentier prend une marche décevante, Dante y tâtonnera durant les jours les plus mauvais de son histoire, sur le seuil d'une vie errante de solitaire et de proscrit, au moment où l'Eglise implacable et superbe de Boniface VIII trahit ce grand chrétien, où l'ingrate Florence, livrée aux démagogues, aux voleurs, aux concussionnaires, aux traîtres et aux foui'bes, chasse loin de ses murs ce grand citoyen, abat les pierres de sa maison et flétrit son nom. Cet (( état d'âme » fait d'angoisse, d'incertitude et de désespérance, ne durera qu'un moment infiniment tragique. Toutes les consolations de l'esprit, de la vie rationnelle, les fruits de la sagesse antique et les souvenirs attendris du cœur, rêves d'amour, impressions d'enfance et de jeunesse, caresses de l'amitié, puis les illuminations de la foi et, après la promenade sur la prairie des Limbes, en compagnie des âmes les plus nobles du monde païen, là-haut, dans la paix éternelle du Paradis, l'entrevue avec les plus intimes amis de Dieu, avec les apôtres, les thaumaturges, les docteurs ; ces visions, que seul pouvait contempler l'œil de ce visionnaire, vont défiler tour à tour en face de Dante, lé soutiendront même à travers les terreurs de l'Enfer. La première de ces apparitions sera Virgile, dont le melancohque fantôme s'avance parmi les arbres de la forêt :
« Devant mes yeux s'offrit quelqu'un qui, par son long silence, semblait devenu muet. . . »
Et le pur symbole de la sagesse, de la science,
LES HÉROÏNES DE DAiNTE 107
de la poésie antique, sous les traits du poète que le moyen âge vénérait pieusement, presque à la façon d'un prophète ou d'un mage, entraîne l'exilé loin des Bêtes fantastiques, loin des ombres formidables de la futaie maudite.
Cette pénétration étroite, perpétuelle, de la réalité et de Tallégorie est un trait dominant dans le génie de Dante.
En un livre consacré aux héroïnes chantées par le poète, c'était, pour le critique, une condition essentielle de bien comprendre cet état singulier de l'imagination dantesque. « Les femmes )> de l'Alighieri sont, en effet, d'une nature assez étrange. Presque toutes, je crois, sont d'une figure fuyante, mobile, presque insaisissable. La même image peut passer, d'un mouvement insensible de la réalité historique au vague de la légende, au brouillard de l'abstraction philosophique ou théologique. Béatrice représente éminemment cette déformation, ou, si Ton veut, cette ascension de la créature humaine montant vers la région d'un impalpable idéalisme. Comment la petite fille blonde, étroitement serrée en sa robe de couleur vermeille, rencontrée, un matin de printemps par Dante adolescent, le long de quelque palais gibelin, devient peu à peu dans la Vita Nuova^ comme l'âme charmante de Florence et, par sa mort, laisse Florence descendant au sépulcre ; puis, à la première Cantica de la Comédie^ âme bienheureuse, toute radieuse, qui n'a point oublié le grave sourire et le grave salut du jeune garçon, fait
signe au bon Virgile et lui enjoint d'aller à la recherche de l'ami éperdu à la lisière de la forêt sauvage; puis, enfin, à la seconde Cantica, par une suprême transfiguration, se montre sous les espèces mystiques de la théologie : l'analyse de ce phénomène à la fois psychologique et Httérairc nous entraînerait un peu loin, même à la lumière des délicates observations de notre auteur. J'aime mieux évoquer hors de ce cercle attrayant quelques personnes moins augustes, moins chères à la tradition, dont le charme, légèrement indécis, fait songer aux enluminures^ à demi éteintes par les âges, de quelque missel très ancien.
Elles étaient soixante, écrit Mlle Lucie Faure, les plus belles de Florence, sur la liste poétique composée par Dante Alighieri. Soixante Florentines qui vécurent et fleurirent à la fin d'un siècle, jeunes et belles, fraîches ou pâles, roses ou lis, aimées ou délaissées, oubliées ou pleurées ; Dante tressa de leurs noms comme une royale guirlande pour en couronner sa cité. Si lointaines qu'elles nous apparaissent, elles ont vécu, ces Florentines... Elles ont salué Dante au passage dans les rues de Florence ; elles ont orné leurs fronts de ces perles (( qui venaient lentement au regard du poète » ; elles se sont arrêtées, attentives, pour entendre les premières mesures d'une mélodie à laquelle se conformait le rythme de leur danse ; elles ont pleuré les êtres chers qui les avaient précédées de quelques mois et que, depuis des siècles, elles ont rejoints ; elles se sont penchées sur des ber-