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LES HÉROÏNES DE DANTE

ceaiix pour consoler ceux qui devaient grandir et apprendre à souffrir... Elles étaient belles et nobles ».

C'est de ces Florentines qui sourirent à sa jeunesse que le poète écrivit, en sa Vita Nuova, cette ligne charmante : « Elles parlaient (sans doute, un peu toutes à la fois), et leurs paroles tombaient pressées comme les gouttes pures de la pluie mêlée de belle neige blanche ». Il les visitait, timide peut-être et silencieux, dans la haute salle des logis guelfes, ou se rangeait respectueusement à l'écart quand il passait sur leur chemin :

« Je vis, dit-il en un sonnet, Monna Bice et Monna Vanna (Mme Béatrice et Mme Giovanna) se dirigeant vers le lieu où j'étais, deux merveilles^ l'une marchant après l'autre ». Et l'écrivain, avec la sûreté de son tact d'artiste qui a vu Florence et qui sait ranimer Timage de la Florence dantesque, ajoute : « Ce rime marchant après l'autre^ c'est le détail familier, le détail unique, choisi comme Dante sait les choisir... ; il nous fait évoquer l'étroitesse de la rue médiévale... ». Giovanna était la dame du plus cher ami de Dante, le grand poète lyrique Guido Cavalcanti. Avec Béatrice, avec Giovanna et Guido^ avec Lagia et Lapo Gianni, le grand proscrit eût voulu naviguer sur une mer de rêve tout en parlant des choses de l'amour.

Giovanna était si belle que le peuple de Florence, en son éternelle vision d'un monde de fleurs, l'avait surnommée Primavera. « Le soleil est moins

brillant que son visage », avait dit Cavaleanti, et Dante nous montrera cette face rayonnante « couleur de perle, comme il sied à une dame de l'avoir » . Ailleurs, il nous parlera des « vivantes émeraudes de ses yeux ». De sa destinée, de ses joies, de ses larmes, nous ne savons rien. A-t-elle connu les infidélités de Guido ? a-t-elle pâti de son exil ? l'at-elle vu rentrer dans Florence, veilli et las de la vie, pour y mourir? Cette jeune femme au teint de lis, aux yeux d'émeraude, n'a point une ligne d'histoire, et cependant, nommée deux ou trois fois par Dante, voici qu'elle est immortelle.

Plus mystérieuse encore et comme retirée dans l'ombre d'une chapelle de famille, paraît la Pietosa, la Dame de Compassion. « Il semÎ3lait, dit le poète, que la pitié tout entière fût en elle ». Son nom nous est inconnu.

Par une délicatesse d'exquise dévotion, Dante n'a point voulu livrer la jeune femme, qui peutêtre l'a aimé sans le lui dire jamais, et que, peutêtre, après la mort de Béatrice, il commençait à aimer lui-même. Quelques traits seulement, d'une extrême finesse, laissent entrevoir l'esquisse indécise d'un sentiment réciproque, candide et très pur. A l'heure où Béatrice vient d'être ravie à la terre, l'amant désespéré^ qui ploie sous la douleur, lève les yeux et aperçoit à sa fenêtre une figure douce et pâle qui se penche vers lui et le regarde avec l'expression d'une immense pitié. <( Il arriva que partout où cette dame me voyait, sa figure devenait pâle, presque comme celle d'Amour ».

LES HÉROÏNES DE DANTE ill

C'est toujours une consolation, même en un chagrin sans mesure, d'être regardé par de tels yeux, même du haut d'une fenêtre. Dante reprit-il dorénavant avec assiduité la rue où demeurait la Pietosa ? Je ne sais. Mais il avoue « arriver à ce point que ses yeux commencent à prendre trop de plaisir à la voir ». Au moins espère-t-il <( qu'elle cessera de penser à lui, s'il cesse d'être malheureux et désespéré ». Ici, l'exégète se trouve fort dans l'embarras, ce qui lui est d'ailleurs habituel. Faut-il voir dans la Dame de Compassion simplement la voisine de Dante, Gemma Donati, qu'il épousa comme un bon bourgeois florentin? ou bien, sur la foi du Convito, le grand traité de morale rationnelle de l'Alighieri, doit-on reconnaître en elle la Philosophie ? Le plus sage, avec ce poète si épris de symbolisme, est d'accepter les deux interprétations. Si Béatrice, dans l'azur du Paradis, est vraiment la Théologie^ Gemma Donati ou telle autre pierre précieuse de l'écrin féminin de Dante sera sans peine la Philosophie consolatrice.

Une autre dame, qui eut grand pitié du poète, Gentucca de Lucques, nous offre encore un petit problème historique légèrement embrouillé. Le lyrique Buonagiunta dit quelque part, dans le Purgatoire, au mélancohque pèlerin de l'autre monde :

« Une femme est née qui ne porte pas encore de voile, et qui te fera trouver douce ma ville un jour, bien que plus d'un l'en réprimande ».

Cette Lucquoise fut douce au proscrit. M. de

Gubernatis voit en elle une veuve de conduite légère ; l'eût-on blâmée si elle n'avait été blâmable? On a parfois assimilé Gentucca à la Pargoletta, qui fut sans doute pour Dante une passion d'un jour, passion d'exilé toujours en marche. Certains commentateurs tiennent pour la vertu parfaite de la dame et ont cru identifier son mari, un certain Fondera. Ils varient, d'ailleurs, sur le nom de famille de Gentucca. Ce sont les minuties de l'érudition. Remarquons toutefois, avec Mlle Faure, que Dante avait vingt-cinq ans, lorsqu'il fut consolé par les beaux yeux tristes de la Pietosa, et qu'il en avait près de cinquante lorsqu'il reçut les consolations de la bonne Lucquoise. Une différence de vingtcinq années n'est point une bagatelle en matière de passion amoureuse. Le changement de méridien importe beaucoup aux heures graves de la vie. Toutes ces Florentines, toutes ces Italiennes sont ainsi dérobées, par le respect même du poète, à la lumière crue de l'histoire. Les uness« fondent dans les brumes du symbolisme ; d'autres portent sur le visage comme un voile impénétrable. Telle l'énigmatique Fia de Tolomei, de Sienne. Une seule est venue à nous, aux lueurs tragiques de l'Enfer, confessant sa faute, glorifiant son amour, Francesca de Rimini. Il faut bien qu'elle soit damnée, avec son amant, pour satisfaire aux sévérités du dogme. Mais, dans Teffroyable tourbillon où roulera éternellement son vol <( de colombe », elle emportera l'adoration et la tendresse de Dante.

Pour le Centenaire de Pétrarque d)

L'aimable petit livre de M. Henry Cochin vient à propos pour réjouir les amis de Pétrarque au moment où l'Italie et la France se préparent à célébrer le sixième centenaire du poète. Le Pétrarque dont il évoque la figure n'est point le personnage lyrique, un peu pleureur, amoureux gémissant, assez monotone, qu'une vague et banale tradition nous a rendu familier. Vous apercevrez ici un Pétrarque trop peu connu, d'une grâce hautaine et touchante, le Pétrarque latin des œuvres mystiques, l'un des derniers grands chrétiens de ritalie. M. Cochin nous le présente à côté de son frère, le chartreux Gherardo, et, de même qu'entrevu dans le rayonnement de Dante, Pétrarque poète d'amour, admirateur de Rienzi, le républicain visionnaire, semble un peu pâle et frêle, ce fm ciseleur d'harmonieux sonnets, placé près de l'austère cénobite, dans le cadre mélancolique des chartreuses, où il séjourna par occasion, nous paraît surtout un dilettante de monachisme, d'âme

(1) Le Frère de Pétrarque et le Livre du « Repos des Religieux », par Henry Cochin. — Paris, Bouillon, 1903.

délicate et rêveuse, toujours poète, mais plus poète encore qu'ascète, un contemplatif charmant, incapable d'action apostolique, incorrigible et naïf cicéronien, qui dut mêler bien souvent^ dans la psalmodie de l'office de nuit, des lambeaux de Tusculanes ou des vers de Virgile aux paroles de David ou de Jérémie. Ce que nous découvrons en lui de complexe, de contradictoire et de fuyant est d'un étrange attrait. Il est bien difficile de l'enfermer en une brève formule. « Le premier homme moderne », a dit de lui Renan. Il y a beaucoup de vrai dans cette notation. M. Cochin offre sa définition : « Le dernier homme du moyen âge ». C'est peut-être trop affirmer, car enfin, cent cinquante années plus tard, Savonarole, un vrai moine, a si terriblement représenté le moyen âge qu'on l'a brûlé, en pleine Florence, pour n'avoir rien compris à la Renaissance et pour avoir traité le pape Alexandre de « vieille iferraille », ferro rotto. Il ajoutait, d'ailleurs, qu'Alexandre ne croyait pas en Dieu.

Entre la thèse et l'antithèse, le premier des modernes et le dernier venu de l'âge médiéval, la vérité est peut-être dans la synthèse. Pardonnezmoi cette scolastique hégélienne. Mais je porte si tendrement Pétrarque en mon cœur que j'aimerais à essayer une esquisse de sa conscience et de son génie avant qu'éclate à Rome et à Paris le concert d'éloquence officielle, ministérielle et diplomatique {Tuba mirum) qui saluera son nom, fête glorieuse qu'il eût accueillie avec tant de candide orgueil.

Considérons d'abord « Thomme moderne » que fut Pétrarque, à savoir, l'amant, le lettré, le voyageur.

Certes, après la Vita niiova où palpitent encore les extases amoureuses de Dante, où parmi les visions douloureuses fleurissent toujours les souvenirs des heures d'adolescence, les sonnets de Pétrarque, d'une musique plus langoureuse et plus molle, réveillent souvent en nous des sensation de poésie moderne. Les amours de Dante avaient une gravité hiératique et comme une fraîcheur enfantine qui faisaient songer aux visions noyées d'azur et d'or des peintres primitifs de l'Italie. Les amours de Pétrarque roucoulent sur le mode lamartinien et parfois, dans les sonnets, une velléité sensuelle vite réprimée, une note voluptueuse vite étouffée, font vaguement penser à Musset. Yers la fin de la fameuse Canzone : « Au doux temps de la saison première », la rencontre de la « cruelle » se baignant nue en un ruisseau, l'indiscrète curiosité du promeneur et la dame qui, pour le chasser, lui jette de l'eau à la face, ce petit tableau champêtre, dans le goût du Corrège, s'expliquerait difficilement par le récit d'un rêve. Il faut donc renoncer au platonisme transcendant de Pétrarque. Et singulière aventure ! Tandis que Béatrice, l'impalpable et paradisiaque donna de Dante, se montre à nous dans la claire lumière de l'histoire — une petite fille de la famille Portinari — voici que la Laura de Pétrarque s'évapore et nous glisse d'entre les mains. Un impitoyable cri-

tique italien, Adolfo Bartoli, ne laisse rien demeurer du roman imaginé au dix-huilième siècle par l'abbé de Sade qui .s'était flatté d'avoir pour lointaine aïeule Laure de Noves, dame de Sade, la Laura du poète. Un joli tour d'antiquaires méridionaux ! Une médaille trouvée en une tombe dépourvue d'épitaphe; dans la boîte de la médaille, un sonnet sur parchemin où quelques fragments de Pétrarque sont enchâssés en un contexte barbare; sur la médaille, quatre lettres : M. L. M. I. ainsi interprétées : Madonna Laura morta jace ; enfin la mystérieuse tombe ouverte dans l'église où les de Sade antiques eurent leur sépulture, tels sont les bien minces et fantaisistes origines de la bonne histoire. Eh bien ! je renonce volontiers à la légende de cette dame de Sade, mère de onze enfants, que Pétrarque aurait adorée béatement. Yoyez-vous le virgiHen chanoine croisant, sur le plateau des Doms, la famille de la bien-aimée, les enfants étages deux par deux, en cinq rangs, et la mère tirant à elle, tout au bout, le plus petit? J'aime mieux l'autre, l'inconnue, l'anonyme, la jeune femme, peut-être plébéienne, qu'il rencontrait aux églises d'Avignon, dont il souhaitait les tendresses, dont il célébra les charmes, <( les beaux yeux, la belle bouche digne d'un ange, pleine de perles, de roses et de douces paroles ». Elle était peut-être mariée, et, lui, il était homme d'Eglise; la belle fut dédaigneuse ou prudente et lui timide, n'osa point être trop pressant. Il écrivit des vers sonores, supplia, offrit son cœur et ses rimes,

POUR LE CEiNTENAIUE DE PÉTRARQUE 117

voyagea, revint, sollicita de nouveau, fit pleurer les plus douces cordes de sa lyre, toujours vainement. Les années s'écoulaient, et cette passion irritante, désespérée, alla fiévreusement jusqu'aux jours que Pétrarque appelle l'automne de la vie, « alors que l'amour s'apaise dans la chasteté et qu'il est permis aux amants de s'asseoir l'un près de l'autre et de converser sans péril » . Le voyezvous maintenant, dans la mélancolie d'un aprèsmidi d'octobre, lisant son bréviaire près de Laura dans le parfum des roses mourantes, au fond d'un petit jardin d'Avignon, au bruissement lointain du Rhône ? Laure morte, Pétrarque perdait la douceur de sa vie. Il pleura la jeune femme et ces sonnets mortuaires sont les plus beaux qu'il ait écrits. Il y paraît d'une façon émouvante, esprit rare auquel les lettres et la méditation chrétienne ont rendu familière toute pensée noble et que la souffrance ramène à la vie intérieure, u La vie fuit toujours et ne s'arrête jamais, et la mort vient derrière elle à grandes journées, et les choses présentes et celles d'autrefois me tourmentent et aussi les choses du temps à venir ». N'est-ce point comme un pressentiment de Léopardi ?

Pétrarque fut le premier des grands humanistes. J'entends, par humanistes, les hommes qui, par la culture Uttéraire qu'ils doivent au commerce de l'antiquité, se sont assimilé l'expérience rationnelle et morale du genre humain. Ils raisonnent d'après des notions fixées par les anciens, auxquelles les hommes reviennent sans cesse. Ils

forment le lien d'idées générales par lesquelles se rejoignent les littératures diverses et s'établit la continuité intellectuelle entre les peuples. Cet état d'esprit est tout classique. Pétrarque, ici, reprit l'œuvre littéraire que les héritiers latins des idées grecques, Cicéron et Senèque, avaient accomplie ; il la transmit aux Florentins du quinzième siècle : Erasme, Rabelais, Henri Estienne, Montaigne reprendront à leur tour la fonction classique de la raison latine et italienne. Pétrarque ne savait pas le grec. Il entrevit Platon à travers saint Augustin, Homère à travers Yirgile. La littérature romaine le ravit dès son adolescence : il pleura sur les cendres de son Cicéron jeté méchamment au feu par son père. A Vaucluse, loin du monde, il se fit une compagnie de doux fantômes, Atticus, les deux Caton, Epicure, Hortensius, Virgile, Cicéron. Pour lui, Cicéron semble presque un Père de l'Eglise latine. Il écrit en latin cicéronien, relevé de subtilités parfois laborieuses qui lui viennent de Senèque ou de Pline le Jeune. Il écrit abondamment, torrentiellement. Il compte quelque part environ quatre cents métaphores bonnes à exprimer les variétés de la misère humaine. Il nage dans le lieu commun cher à la prose latine, heureux comme le poisson dans l'eau vive : le mépris de la mort, le néant de la vie, la pauvreté, l'exil, l'inconstance de la fortune, la fuite du temps, la vieillesse, la solitude, l'amitié, la douleur, tous ces thèmes éternels de la conscience humaine se pressent en sa correspondance latine^ roulent avec

une sonorité parfois fatigante en des lettres de soixante pages. 11 faudrait, pour lire convenablement les Familiares et les Senties^ les loisirs mêmes de Yaucluse, les longs jours d'été bercés par le grondement de la S orgue en sa caverne retentissante comme un vaisseau de cathédrale.

La sottise des hommes est pour les humanistes un champ fertile d'observations ironiques. La familiarité des écrivains anciens développe Tesprit critique. Pétrarque s'est moqué de bien des gens, même de ses amis^ de leurs mœurs, de leurs préjugés, de leur pédantisme^ des cardinaux d'Avignon, des astrologues, des péripatéticiens et des averroïstes, qui, réunis en concile dans la libre Venise, l'excommunièrent à titre de « bonhomme passablement illettré » . 11 fut bien dur aux Papes français, dont il acceptait les caresses et les prébendes et qu'il accusa d'avarice. Mais ses plus pitoyables victimes ont été les médecins. « Tu m'écris, dit-il à Boccace, que, malade, tu n'as appelé aucun médecin, je ne suis point surpris que tu aies guéri si vite » . Il donne la même recette à Clément YI malade et rappelle au Pape l'épitaphe d'Hadrien : Turba medicorimi perii. Il ne croit pas à la médecine, mais il envoie au grand médecin Giovanni da Padova une consultation pour défendre contre la Faculté son propre régime : de l'eau claire, des fruits et de la diète. Il ne s'était pas toujours imposé une aussi rafraîchissante discipline, je le ferai voir dans la suite de cette esquisse.

Le goût des voyages achève la physionomie moderne de Pétrarque. Les hommes du moyen âge allaient en foule au tombeau des Apôtres, au tombeau du Sauveur, à la vallée de Josaphat, à Saint- Jacques « tueur de Maures » ; ils cherchaient anxieusement la porte du Paradis terrestre ou celle du Purgatoire. On voyageait alors pour le salut de son âme. Quelques grands aventuriers se risquaient dans les soUtudes de l'Asie; ils allaient à la recherche des voies commerciales qui pouvaient servir aux caravanes de Venise, de Florence ou de Bruges. Mais on ne voyageait point pour le plaisir. Pétrarque est déjà un touriste, presque un alpiniste. Son ascension du mont Ventoux fut un événement dans la Provence de ce temps-là. On se demanda si ce jeune homme, escaladant la cime où se tient le soufflet mystérieux du mistral, n'était point un peu fou. Pétrarque voyagea en lettré, en artiste, en observateur attentif des choses de la nature. Il décrit une tempête à Naples, un tremblement de terre à Bâle. Son paysage est moins grandiose que celui de Dante; il est plus détaillé; mieux disposé pour l'agrément du regard, comme ceux des peintres italiens. Il crée déjà le paysage classique, tel que le comprendra le Poussin : des plans bien rythmés de collines, de rochers, de masses verdoyantes; des fonds sévères adoucis par la lumière ; plus près du spectateur, la parure des feuillages et des eaux courantes. Il est certainement le premier écrivain qui ait eu le sens de la beauté et du caractère auguste des

ruines. C'est pourquoi il aima Rome pour sa grandeur, son abandon, sa tristesse. Il allait de temple en temple, et de souvenir en souvenir, jouissant de l'antiquité, réveillant les morts, et du haut des Thermes de Dioclétien, contemplant le désert où dort la majesté de l'histoire. Du bon voyageur, il eut l'instinct d'ironie qui aide à supporter beaucoup de petites misères. Il fut un peu aigre pour Paris, surtout le Paris scolastique, disputeur, la « rue du Fouarre où l'on gazouille toujours », Strepididus^ Straminiim Viens. On y gazouille encore, on y gazouillera bientôt en son honneur. Nous oublierons ce jour-là qu'il a détesté la France presque autant qu'avait fait Dante, pour ne nous rappeler que la lettre émue qu'il écrivit en 1360, après avoir visité à Paris, au nom du seigneur de Milan, le roi Jean délivré de sa captivité d'Angleterre. Il avait traversé le royaume dévasté par la guerre, brûlé, en proie à la famine, pour cette lettre, nous lui pardonnerons bien des malices, et quelques méchancetés.

J'ai tenté, le mois passé, ae mettre en lumière les traits caractéristiques qui, de la figure morale de Pétrarque, font une physionomie moderne, « le premier homme moderne » de Renan. Je reviens maintenant à l'opinion de M. Henry Cochin, au Pétrarque « dernier homme du moyen âge ». Entendez un grand contemplatif, une âme mona-

cale, toute envahie par l'ennui et le mépris des choses du monde, avide de silence et de sohtude, si absolument détachée de l'action qu'elle ne comprend et n'aime plus rien en dehors du rêve mystique, savoure amoureusement le charme de la cellule, s'éloigne peu à peu de la communauté humaine. Dante avait adoré saint François d'Assise, « l'époux de la Pauvreté ». Innocent III avait eu cette vision, qui répondit bien au sentiment des grands chrétiens, cent ans avant Pétrarque : l'Eghse ébranlée et chancelante que soutenait l'épaule du Poverello. Pétrarque accuse d'imprudence saint François pour avoir voulu que ses frères vécussent dans le monde et, par la confession, la prédication, les lointaines missions évangéUques, fussent comme entraînés par le tourbillon de la vie inférieure. Cependant, en son testament, il exprima le vœu d'être enseveh dans un monastère franciscain. M. Cochin, qui connaît en ses derniers replis la conscience du poète, relève cette contradiction apparente qui ne l'étonné point, d'ailleurs. Cette grande âme fut si mobile, toute frémissante et si constamment passionnée que le critique doit se tenir pour satisfait quand, parmi les variations des sentiments et des pensées de Pétrarque, il est parvenu à déterminer quelques points fixes et comme des haltes dans la marche incertaine du rêveur vers le vague idéal qui le fuyait sans cesse. Or, l'un des moments les plus sûrement établis et les plus longtemps prolongés de ce pèlerinage d'un esprit fut l'enthousiasme pour la vie céno-

bitique. Le grand amant de la beauté et de la gloire aima du même amour le silence et le désert. 11 a proclamé que le service de Dieu était la ^^paiIc liberté^ la seule félicité, et il s'est écrié : « Seul le monastère a été le ciel et la terre ! Sola heremus cdelum fuit in terris ». Et remarquez que lier émus signifie la parfaite solitude érémitique plutôt que la retraite monacale, la confraternité du cloître. Après tout, ce Pétrarque ermite en imagination n'est pas si fort éloigné du vrai Pétrarque, le solitaire de Vaucluse, solitaire intermittent, à la vérité, et dont l'ermitage fut surtout une villégiature.

M. Cochin signale justement, dans la fameuse ascension du mont Yentoux par Pétrarque et son frère Gherardo (1336), le rôle allégorique attribué par François à son cadet à l'heure où éclate la crise intime de sa propre conversion religieuse. Tandis que le plus jeune escaladait allègrement les pentes les plus raidcs de la montagne, l'autre, las avant l'heure et redoutant la fatigue, cherchait paresseusement les détours faciles, allongeait sa route, se perdait dans les vallons, s'asseyait au bord des sentiers. Et le voici tout à coup qui s'arrête sur son chemin de Damas.. L'exemple de la vaillance fraternelle l'oblige à rougir de sa lâcheté et tout aussitôt à pénétrer par la méditation au fond de son cœur, à s'accuser de ses faiblesses, de ses amours, de son penchant à la volupté. « Quand tu auras beaucoup erré, il te faudra, ou bieu, chargé du poids d'un labeur trop longtemps différé, escalader le sommet lui-même

de la vie bienheureuse, ou bien te coucher en ta paresse dans les vallées fermées des pécheurs, tes frères ». Il se relève alors et gravit d'un pas alerte jusqu'au plus haut sommet du Ventoux, contemple l'immense horizon, le Rhône, les collines, les cités, la mer, salue « plus avec son cœur qu^avec ses yeux » la terre d'Italie, repasse en son souvenir les dix dernières années de sa vie, enchantées et troublées par l'insaisissable fantôme de Laura ; puis son âme allant vers les hauteurs spirituelles, il prend le minuscule exemplaire des Confessions de Saint Augustin qu'un pieux moine lui a donné, et tandis que Gherardo se penche vers le livre, il l'ouvre au hasard et tombe sur ces paroles : « Les hommes vont admirer les hauteurs des montagnes, et les vastes flots de la mer, et les larges chutes des fleuves^ et les rivages de l'Océan, et les révolutions des étoiles, et ils s'abandonnent eux-mêmes. »

Gherardo fut assurément le bon ange de François. Comme François, le jour de cette ascension au Yentoux, il avait le cœur endolori. Sa Bella Donna venait de mourir. Il se fit Chartreux et s'ensevelit en ce couvent de Montrieux qu'André Hallays vient de nous décrire si élégamment. Ce fut un moine héroïque, qui, lors de la grande peste de 1348, refusa de suivre le prieur dans sa fuite et demeura pour enterrer tous ses frères sous la pierre du cloître. Pétrarque le visita deux fois dans sa montagne, lui écrivit jusqu'à son dernier jour et composa, pour lui complaire, son livre Du Repos des Religieux.

Ce livre étrange pourrait être signé du grand mystique inconnu qui traça dans sa cellule les pages mélancoliques de r Imitation. C'est un adieu au monde, à la vie, à l'action, à l'ambition, à la concupiscence, à l'orgueil. Claude post te ostium tuum, dit r Imitation. Fuge, tace^ quiesce^ disaient les Pères du désert. Là est le fond de la doctrine de Pétrarque. Vacate, crie-t-il aux chrétiens, c'est-à-dire soyez libres quant au labeur ou à la tentation des choses de la terre. Qu'il n'y ait en vos âmes d'autre souci, d'autre amour que le Christ. Les vrais moines, esclaves du Christ, sont les seuls heureux ici-bas ; leur servitude n'est autre que leur liberté. Pétrarque, écrit M. Cochin, « voit les hommes s'acharnant en vain à un travail sans repos ni merci, auquel ils s'attachent jusqu'à ce qu'enfin la mort les vienne reprendre : ce sont les soldats, les cultivateurs, les marchands, les gens de lettres, les ouvriers, non moins que les luxurieux et les ambitieux. Le philosophe a pu dire aux hommes de travailler pour un temps, afin de se reposer ensuite. Mais on leur propose ici un conseil plus salubre : c'est de se reposer aujourd'hui, afin de se reposer finalement, de se reposer toujours : Dieu lui-même leur dit : « Vaquez et voyez )) ; « vaquez », c'est le repos présent ; « voyez », c'est le repos éternel. En vous reposant, vous (( verrez », en « voyant » vous vous réjouirez. Or, se réjouir de la vérité, c'est le bonheur, c'est même le seul bonheur certain ».

Certes, les grands fondateurs religieux du trei-

zième siècle, saint François et saint Dominique, eussent rejeté une pareille théorie. Pétrarque revenait aux ermites de la Légende Dorée, à qui les corbeaux apportaient le pain du jour et dont les lions venaient creuser la tombe. Et souvenez-vous que cet apôtre de la pure vie contemplative a passé sa vie à s'agiter, à voyager, tour à tour ambassadeur des Romains près du Pape d'Avignon, du Pape près de la reme Jeanne de Naples, du seigneur de Mantoue près de l'Empereur, du seigneur de Milan près de la République de Venise et à la cour de France. Il cueillait les lauriers académiques à Rome et à Florence, acceptait de bonnes prébendes à Avignon, à Parme, à Padoue. H visitait les Chartreuses, mais n'y séjournait point, ou même se logeait en dehors du monastère, à la campagne. Près de la Chartreuse de Milan, il pratiqua un monachisme bien doux. (( Je n'y manque de rien, écrit-il, et les gens du voisinage m'apportent force fruits, poissons, canards et gibier. Mes rentes se sont fort arrondies et mes dépenses ont grossi à proportion. Ainsi, à toute heure, quelque sainte joie est à ma porte ». Ici, l'ascète s'évanouit et le chanoine absorbe le contemplatif.

Je regrette presque ce texte édifiant que je tire des graves Epistolœ Familiares. Car je crois fermement à la noblesse religieuse de Pétrarque. Il ne fut point un saint, mais un pénitent très sincère, qui remplit ses œuvres latines de l'humble confession de ses faiblesses. Quand il prie, quand

il pleure ou se frappe la poitrine, il dévoile naïvement le secret de son âme. Un document précieux, publié en 1896, par M. Léopold Delisle, témoigne de sa parfaite bonne foi. C'est une prière latine qu'il avait écrite, le 1" juin 1335, sur les deux premiers feuillets d'un manuscrit du douzième siècle, contenant les traités de Cassiodore et de saint Augustin sur l'àme. Ce manuscrit, qui fit partie de la librairie des Yisconti, est au fonds latin de notre Bibliothèque nationale, sous le no 2201. Après plus de cinq siècles, le cri de douleur d'un chrétien, tourmenté par ses péchés et qui se jette sur le cœur de Jésus-Christ, éclate à nos oreilles : « Mon Dieu, je te recommande mes pensées et mes actes, mon silence et mes paroles, mon repos, mes jours^ mes nuits, mon sommeil et mes veilles, mon rire et mes larmes, mes espérances et mes désirs, le temps de ma vie et l'heure de ma mort. . . Prends-moi, Seigneur Jésus-Christ, et tire-moi de mon néant. Crée en moi un cœur pur. . . Fais que je t'aime de tout mon cœur et de toute mon àme. Donne-moi la mémoire de ta passion et la méditation de ma mort. . . Voilà que je péris si tu tardes un peu !»

Une pensée, une même image apparaissent à deux reprises en cette prière : Langorem animi, miserere languentis. Cette langueur de l'àme, cette torpeur du caractère, ce sommeil de la volonté qui laisse le chrétien désarmé contre la tentation sont les signes de la grande maladie morale bien connue du moyen âge que saint Thomas décrivit,

que Dante mit en son Enfer et dont Pétrarque, qui en pâtit toute sa vie, a plusieurs fois présenté l'analyse. Il s'agit de Vaccidia, le mal des âmes délicates, presque féminines, qui n'ont pas la force d'endiguer l'envahissement de la vie sensuelle, se complaisent dans l'inertie, se délectent en une tristesse sans cause apparente ». C'est, dit Pétrarque, comme une volupté de souffrir, qui fait que l'âme est triste, maladie d'autant plus funeste que la cause est plus inconnue », voluptas dolendi^ la volupté d'être heureux et de chanter son malheur, et de goûter les joies amères d'une incurable mélancolie. « Tendresse humaine égarée, écrit Sainte-Beuve, orgueil inquiet, inassouvi, s'analvsant aussi sans fin et se décrivant ».

Maladie des hommes du moyen âge, je le veux bien, mais maladie éternelle que,, au temps des romantiques, on qualifia de « mal du siècle », le mal de René, de Joseph Delorme, de « l'Enfant du siècle », et dont la tristesse hautaine, le dégoût de la vie, le perpétuel retour au passé, à la jeunesse, l'attente anxieuse de l'avenir sont les symptômes caractéristiques. En ces personnages de fiction littéraire, Yaccidia put sévir avec une déconcertante intensité. Les ravages furent m.oins profonds dans les cas réels, et comme atténués par quelque autre passion ou même par les conditions de la vie. Chateaubriand fut un accidiosus moins pathétique que René.. Pétrarque ne semble pas constamment suffoqué par ces « vapeurs mélancoliques » que Dante signale, d'après saint

Thomas, comme l'atmosphère douloureuse des accidiosi. 11 goûta la consolation des grands lettrés dont le siècle proclame et vénère le génie. La gloire fut le suprême intérêt de sa vie. Il eut la joie d'être salué par la chrétienté entière comme prince de poésie et de sagesse. Il sut plier les choses du dehors au service de sa renommée. Avec une bonne grâce aristocratique, il recherchait, pour y replacer sa figure, les cadres les plus nobles, le désert de Yaucluse, les ruines de Rome, la plaine solennelle du Latium, le vaste horizon d' Arqua. Il se faisait volontiers le centre du monde et, dans son immense correspondance latine, véritables mémoires d'outre-tombe, mêlait ingénument sa personne aux vicissitudes de l'Eglise et de l'Occident. Jusqu'à son dernier soir, il voulut étudier, écrire, conseiller et maintenir intacte sa maîtrise intellectuelle. Déjà presque mourant il écrivait : « Je vais plus vite, je suis comme un voyageur fatigué. Jour et nuit je passe d'un travail à l'autre, me reposant de Tun par l'autre. Il sera temps de dormir quand nous serons sous terre. »

Et voici que peu à peu, sur le vague profil médiéval, se dessinent de nouveau les traits d'un visage moderne. Est-ce un paradoxe de rapprocher Pétrarque de Chateaubriand ? Au moins est-ce un hommage qu'on me pardonnera de rendre à la mémoire de son nom, et qui, peut-être, n'eût pas déplu à Chateaubriand.

L'Angelîco (D

Je vois toujours ce matin d'avril où je visitai pour la première fois — il y a si longtemps ! — le couvent de San-Marco, à Florence. C'était un jour de Samedi Saint. Il y avait alors des moines dans le glorieux monastère^ à la porte duquel on était accueilli, non par des messieurs coiffés de képis et présidant au jeu des tourniquets, mais par un YÎeux cénobite dont le visage avait la courtoisie souriante naturelle à un dominicain florentin. Ce matin-là, la maison semblait déserte : à cette heure, la communauté était à l'église. Dès l'entrée, j'entendais courir autour de moi des échos de psalmodies, la supplication du Kyrie ^ puis une voix solitaire, la lecture de l'Epitre, puis les chants triomphants du Gloria in excehis ! et les trois cloches de San-Marco, les cloches qui avaient pleuré sur Savonarole expirant, soudain revenues de Rome, éclatant, joyeuses, fébriles, et dont la brusque gaieté fit s'envoler une douzaine de pigeons perchés sur le campanile. Tout au fond du cloître, dans l'ombre fraîche, au pied de

(1) Le Bienheureux Fra Giovanni Angelico (la Fiesole {1387-1 435), par Henrv CochiQ. — Paris. Victor Lecolïre,

la Crucifixion de Frà Angelico, un très vieux moine était agenouillé, la tête penchée sur la poitrine, perdu en une méditation empreinte de l3éatitude. Je pénétrai dans le jardin du cloître, espérant y voir les rejetons du grand rosier de Damas à l'ombre duquel le frère Jérôme prêchait à son peuple. Je n'y trouvai que des églantiers blancs et rouges, déjà fleuris, quelques bouquets de lauriers, un cyprès svelte et velouté planté à chaque angle du cloître et, çà et là, des touffes de jacinthes qui embaumaient. Assis sur un banc de marbre, parmi les lauriers, un novice en robe blanche jetait des mies de pain à une tribu de passereaux. Le jeune moine riait de l'empressement désordonné de ses hôtes emplumés, de leurs cris aigus, de leurs frénétiques battements d'ailes.

— Ah 1 me ^dit-il, c'est fini à cette heure, le carême des petits oiseaux ! Demain ce sera notre tour.

A ce moment, le vieux moine extatique du cloître traversait le jardin et, pour ne point effaroucher par l'approche de son capuchon la troupe agitée des moineaux, fit un petit détour avec un sourire de mansuétude. Ce dominicain à barbe blanche avait évidemment fâme franciscaine.

Ces souvenirs si lointains s'éveillèrent en ma mémoire tandis que je lisais le livre charmant que M. Henry Cochin vient de consacrer à Frà Giovanni de Fiesole, le grand peintre mystique de l'Italie dans la première moitié du quinzième siècle. Aujourd'hui encore, après l'exil des moines, deux

figures, d'une noblesse très rare, cheminent aux côtés du visiteur le long du cloître silencieux, dans les cellules, dans le jardin plein de fleurs, dans Téglise pleine de silence et d'ombre, Frà Giovanni, l'ange de Fiesole, et Frà Girolamo, le martyr de la liberté religieuse. Mais la lecture de ce livre peut modifier l'image que l'on se faisait volontiers de l'Angelico. Ce doux visionnaire qui ne peignait qu'en pleurant les scènes de la Passion, fut, lui aussi, battu par l'éternelle tempête qui ravageait, depuis les jours de Dante, toutes les cités d'Italie, bouleversait l'Eglise, les communes, les seigneuries, les grands Ordres monastiques, les couvents les plus humbles, perdus sur les plateaux de l'Apennin, comme le Latran pontifical. 11 prit sa part des angoisses et des souffrances de la grande « hôtellerie de douleur ».

Il s'appelait de naissance, Guido di Pietro, plus familièrement Guidolino, d'une famille de paysans dont nous ne savons rien ; il était né dans la haute vallée du Mugello, dont le corridor aboutit, du coté du Nord, à Fiesole. Le père cultivait quelques arpents en vue des tours énormes flanquant les portes de la petite ville féodale de Vicchio. Région agreste, sauvage, possédée et ravagée, jusqu'au quatorzième siècle, par des tyranneaux, les Ubaldini et les Conti Guidi, que Yillani montra tapis en leurs « cavernes », toujours prêts à fondre comme des vautours sur le pauvre monde. Ce fut l'œuvre héroïque de Florence de déposséder ces seigneuries de brigands gibelins, inféodés à l'em-

pire; elle mit à Topération la patience, l'âpreté d'une société bourgeoise de banquiers et de marchands qui sait négocier, temporiser, ne rechigne point sur la dépense, et, au besoin, marche à la bataille, entreprend le siège épique d'une citadelle. De ces tyrans légendaires^ abattus l'un après l'autre, contraints de descendre à Florence et de s'y enrôler sur les registres des Arts mineurs, il restait, sur les rochers du Mugello. quelques fantômes de figure émouvante, qui durent émouvoir le petit Guidolino : le cardinal Ubaldini que Dante a plongé dans les sépulcres embrasés des hérésiarques, et cet effroyable Ruggioro Ubaldini, archevêque de Pise, dont le comte Ugolin ronge « par derrière » le crâne en un trou noir de l'enfer dantesque.

Or, en ce temps-là, si la vie pubUque était perpétuellement troublée par la violence, la perfidie des forts, la vie domestique incertaine, précaire, la vie intime de Tâme était sans cesse fortifiée par le prestige et le rajeunissement incessant de l'idéal religieux. Cette région alpestre du Mugello était comme sanctifiée par la vivante tradition des thaumaturges, des ermites et des saints qui y avaient laissé la trace de leur apostolat, de leurs prières et de leur charité : saint Romulus, premier évêque de Fiesole; les martyrs Cresci, Enzio et Onnione, saint Laurent, qui devint, avec saint Cosme et saint Damien, le patron des grands Médicis ; les solitaires du cinquième siècle tels que Gaudenzio et ses compagnons, qui font planer sur

l'angelico 135

la contrée une atmosphère de miracles. « Six siècles après, écrit M. Henry Cochin, des chassem's poursuivant un sanglier au fond des halliers inaccessibles, sont saisis d'une terreur sainte en découvrant une lueur qui flotte au-dessus de la terre, sur la tombe ignorée des antiques ermites. Le peuple afflue au Ifeu du miracle ; l'évêque de Fiesole accourt; il décide sans tarder de bâtir là une abbaye pour les moines du mont Cassin et une belle église ». Si, dans le cours de ce terrible quatorzième siècle, l'Eglise désemparée par son exil en Avignon , semble fléchir, si les ordres monastiques, les plus grandes maisons ascétiques de l'Italie, désertant les règles de leur primitive institution, s'abandonnent aux vanités et aux vices de leur âge, d'autre part, à chaque instant, une explosion de foi, parfois de forme étrange, vient ranimer l'espérance et consoler les cœurs candides. Frà Angelico enfant, vit passer sur la Toscane émerveillée les longues processions des pénitents blancs. De quelle province chrétienne sortaient-ils? on l'ignorait. D'x\llemagne, peutêtre, de Bohême, de Hongrie. Chemin faisant, les multitudes s'attachaient à leur cortège, chantant des Laudes, et ils roulaient sur l'Italie, pacifiques, criant : Paix ! Miséricorde ! entrant à i'improviste Idans les villes, les châteaux, les églises, campant i en plein air, « vêtus de longues robes de lin blanc, avec des capuces, blancs aussi, qui leur couvrent complètement la tête et ne laissent paraître que les deux yeux ». Quarante mille

Florentins entrèrent dans ce torrent. Partout où paraissaient ces hommes, pareils à des êtres de mystère, les guerres civiles s'apaisaient, les inimitiés privées s'effaçaient. Malheureusement, ces foules étaient trop immenses. Elles semaient, sur leur route, avec la prière, les sombres maladies du moyen âge. « Ces innombrables innocents étaient partis de villes criminelles et dévastées, de charniers pleins de cadavres et sur leurs pas, ville par ville, bourg par bourg et maison par maison, naissait la peste noire ».

Ces extraordinaires manifestations de la piété populaire n'étaient elles-mêmes que le signe du profond désarroi des consciences. Déjà, au milieu du treizième siècle, à l'époque de l'empereur Frédéric II, qui passait pour l'Ante-Christ — Bellua ascendens de mari — l'Italie avait vu, en ses provinces septentrionales, le spectacle inouï des Flagellants. Au temps de la jeunesse de Frà Giovanni, c'était du grand schisme, de TEglise déchirée entre deux Papes, celui de Rome et celui d'Avignon, que souffrait le monde chrétien. L'œuvre magnifique de sainte Catherine de Sienne, le Pape rentré, disait-elle, « en son grand évêché de Piome » avait avorté. Grégoire IX était bien rentré à Rome, mais les cardinaux persistaient à maintenir sur le rocher des Doms le Saint-Siège apostolique. Au moment où l'Angelico venait de prendre l'habit dominicain au monastère de Cortona (l/i07) et quelques mois après son retour au couvent de Saint-Dominique de Fiesole, la chré-

l'angeltco 137

tien té se trouva sous le bâton pastoral de trois Papes : Grégoire XII déposé par le Concile de Pise, le vieux moine grec Alexandre Y, élu par cette assemblée et un antipape terrible, Benoît XIII, qui, pendant trente années assiégé, chassé par le Roi, errant d'exil en exil, lança ses foudres urbi et orbi. D'une telle anarchie au sommet de l'Eglise, il était inévitable que les pires désordres descendissent parmi tous les rangs de la société religieuse. Sur la question delaRéforme — l'insoluble problème des grands Ordres — les Dominicains se divisaient, s'agitaient fiévreusement en une confusion révolutionnaire. L'élection d'Alexandre V (l/i09) aggrava la crise. Le Général des Prêcheurs, Tommaso di Ferme, avait toujours été hostile à la Réforme, dont Raymond de Capoue, l'illustre directeur de sainte Catherine, fut l'initiateur. Tommaso voulut imposer à ses frères l'obédience de l'anti-pape de Pise. La maison de Fiesole refusa de se soumettre. Les moines acceptaient les pires douleurs, afin de ne point se séparer du chef légitime de l'Eglise : la violation de leur serment d'obéissance absolue, l'excommunication, l'interdit jeté sur leur couvent, la prison perpétuelle ou la fuite au désert. Le soir de l'arrestation de leur prieur, les moines de Fiesole prirent leur bâton de voyage et, sans bruit, à travers les ténèbres, s'enfoncèrent dans la montagne. Parmi eux étaient Giovanni et le futur saint Antonin. Us espéraient trouver un refuge à Gortona ; mais cette ville était assiégée par le roi de Naples, Ladislas, déjà

maître de Rome. De cojivent en couvent, les pauvres gens, devant qui se fermaient toiitos les portes, pénétrèrent en Ombrie, longèrent le lac de Trasimène, passèrent au pied de Pérouse, en vue d'Assise. On était en juillet, et je pense que le gazouillement des hirondelles de saint François les consola, de l'aurore au crépuscule, sur les sentiers del'Ombrie. Enfin, la petite troupe errante atteignit Foligno, où le prédicateur de la réforme dominicaine, Fra Giovanni Dominici, lui avait préparé un refuge près de l'évêque de cette ville. Ce fut le port après l'orage pour les proscrits de Fiesole,

L'affaiblissement de l'Observance, compliquée de peste noire, obligea la communauté errante à se replier après quelques années, sur Cortona. Puis, en 1418, il revinrent à Fiesole. Frà Giovanni séjourna jusqu'en l/i36 en son premier monastère. De là il passa au couvent de San-Marco, à Florence. Pendant vingt ans, il y peignit les scènes évangéliques dont la douceur dut apaiser bien souvent l'âme tempétueuse de Savonarole.

M. Gochin remarque très justement que l'Ombrie eut, sur la mysticité artistique de l'Angelico, une influence profonde. Il put respirer là-bas les fleurs de la légende franciscaine, recueillir les souvenirs de béatitude laissés par le Père Séraphique. Et la chanson du vieux Jacopone sur la danse des anges et des élus au Paradis vint à lui de l'âge lointain de Boniface VIII et lui inspira sans doute la grâce de son Jugement dernier :

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« Une ronde se fait au Ciel — de vous les Saints en ce jardin ; — en cette ronde vont les Saints — et les x\nges tant qu'il en est. — Ils vont au devant de TEpoux, — et tous dansent par amour.

« Ils ont tous des guirlandes — et paraissent tous jeunes... En cette cour, toute chose est pleine d'amour... »

Paganisme Florentin

Florence fut, au point de vue des croyances religieuses, une cité fort singulière. Aucune ville d'Italie, au moyen âge, pas même Venise, n'interpréta ou n'altéra, avec une telle liberté d'esprit, le christianisme traditionnel. De trèsboune heure, elle manifesta le plus audacieux rationalisme. Dès les premiers jours du douzième siècle, elle abritait entre ses murs une société à' épicuriens dont l'impiété attira sur son peuple la colère de Dieu. Les grands incendies qui la ravagèrent, en 1115 et 1117, n'eurent point d'autre cause, selon l'honnête Jean Yillani, que le péché mortel des incrédules. Florence avait accueilli déjà des manichéens chassés du pays lombard et qui portèrent jusque dans Orvieto, jusqu'en terre d'Eglise. l'hérésie asiatique. Mais les épicuriens de Florence n'étaient point des cathares. Le nom que leur infligea la conscience chrétienne est d'une remarquable justesse. Benvenuto d'Imola, commentant les tercets que Dante leur a consacrés, nous apprend que le crime capital de la secte était « de faire mourir l'âme avec le corps ». Entre l'homme et la bête, ils ne faisaient, disait-on, touchant le mystère de la mort, aucune différence.

Certes, ces vieux Florentins n'avaient point lu Lucrèce, dont la bibliothèque deBobbio renfermait un manuscrit. Mais, d'instinct, ils dénonçaient le dogme fondamental de l'épicurisme, dans le domaine de la morale religieuse. Les incrédules florentins enlevaient à la religion, à toute religion, sa raison d'être initiale. La doctrine d'absolue négation se prolongea d'une façon plus ou moins occulte jusqu'en plein treizième siècle. Dante ne pouvait refuser à ces. pervers une place en son Enfer. Mais il leur donna une place d'honneur, un supplice qui n'est ni honteux ni dégradant, des sépulcres de flammes sur lesquels se dresse le plus grand de tous, une âme très noble de citoyen, Farinata Begli Uberti, qui, tout droit, le regard altier, « semble avoir l'Enfer en grand mépris ». Cependant, ces apostats ne représentaient qu'un groupe, le plus énergique, à la vérité, de la société florentine. C'étaient des gibelins, amis fidèles de l'Empire, submergés dans la multitude guelfe de la commune démocratique. Ils furent les alliés de l'empereur Frédéric II dans sa lutte implacable contre l'Eglise romaine et le christianisme. Sans cesse vaincus, dépossédés, proscrits, ils regardaient avec un suprême dédain, la foule obscure des guelfes, artisans, changeurs, gens de petits métiers, qui couraient aux homélies, allumaient des cierges et chantaient des psaumes aux chapelles d'humbles tiers-ordres. Ils ne surent point, ces gibelins superbes, reconnaître dans la conscience religieuse de leurs adversaires politiques la passion de liberté

qu'ils portaient en eux-mêmes. Si la Florence guelfe embrassait tendrement le Credo séculaire, l'Evangile transmis par les ancêtres, elle réservait sa pleine indépendance à l'égard de l'Eglise, de sa discipline, de son autorité temporelle. C'est le petit peuple, le monde des cardeurs de laine, des ciompi^ que Savonarole a soulevé contre Rome ; Savonarole fut brûlé pour crime d'hérésie ; Florence recueillit les cendres du martyr, fit du moine révolutionnaire un thaumaturge, organisa son culte, adora ses reliques. L'Office de Savonarole était célébré dès le seizième siècle, non seulement par les Frères prêcheurs, mais dans les monastères de femmes, dans les confréries où se rencontraient les derniers descendants des Piagnoni. A la fin du siècle, l'archevêque Alexandre de Médicis écrivait au grand-duc pour lui dénoncer la recrudescence inattendue du culte maudit. « On sème les folies de cet homme parmi les Frères, les nonnes, les séculiers ; on séduit insolemment la jeunesse, on célèbre en secret l'oftice de ce prétendu martyr, on garde ses rehques comme d'un saint, même le fer auquel il fut pendu, ce que le feu a laissé de son capuchon, de son cilice, le vin qu'il a bénit, on le donne aux malades et il s'en fait des miracles ». Le pauvre archevêque a beau briser les presses, exiler les dominicains récalcitrants, interdire l'imagerie, établir ses espions à Santa Maria Novella. La dévotion, la tremblante, douloureuse dévotion des pauvres gens persiste dans l'ombre à la mémoire du moine qui, un jour,

avait crié à la chrétienté : « Le Pape Alexandre ne croit pas en Dieu ! ».

J'ai voulu signaler par quelques traits généraux les deux attitudes originales que prit jadis Florence en face de l'Evangile et de l'Eglise. En réalité, gibelins ou guelfes, incrédules ou chrétiens réguliers, ces Florentins du moyen âge ont été des âmes libres, de foi toute personnelle. Les meilleurs d'entre eux tenaient assurément pour la belle maxime inscrite par Dante en son Comnto : « Dieu ne veut en nous de religieux que le cœur ». Précepte admirable pour des contemplatifs ou des ascètes, dangereux pour de simples consciences engagées dans la vie du siècle. Quelle tentation de mesurer au bon Dieu la part la plus petite de son amour I

Yoyez maintenant la singularité morale que j'indiquais à ma première ligne. A la crédulité enfantine, aux superstitions populaires, il semble que la vieille Florence — et, qui sait ? peut-être même la Florence de nos jours — ait fait une part bien large. Sous le sol de la noble ville qui nourrit Farinata, les deux Cavalcanti, Machiavel et Galilée, s'étendait une nappe profonde de paganisme, traditions et croyances dont beaucoup vinrent assurément de l'antique terre de TEtrurie, dont quelques-unes aussi semblent de lointaines infiltrations germaniques. A Florence, il n'est pas un palais, une église, un pont, une fontaine, une citerne mystérieuse, une croix dressée en quelque carrefour, une place solitaire, un recoin sinistre

marqué par le souvenir de quelque crime qui n'ait sa légende, son conte de nourrice ou d'aïeule, même sa complainte, et ces histoires, parfois grotesques, plus souvent tragiques, ont si rigoureusement résisté à l'œuvre du temps, qu'un Anglais d'esprit curieux, devenu Florentin d'habitude et de prédilection, M. Godfrey Leland, put en recueillir et en publier une centaine (1). La griffe du diable, le balai des sorcières, les bêtes fantastiques, les conjurations magiques, les lutins bienfaisants y apparaissent maintes fois; on y rencontre, non sans surprise, Gain, Orphée, Eurydice. Mais que nous sommes loin du rationalisme hautain professé par les épicuriens que flétrissait Yillani !

Arrêtons-nous un instant à la mythologie des ponts de Florence, Ponte Vecchio, Ponte alla Carraia, Ponte aile Grazie.

Le Pont- Vieux porte sur ses deux rampes une double rangée d'échoppes et de boutiques qui est interrompue par l'arc central. Vues des quais, ces masures ont la figure bien vermoulue et croulante. Leurs hôtes devraient méditer sur la mésaventure du campanile de Venise. Là se tiennent les orfèvres de troisième ordre, dont les joyaux font battre le cœur des jolies petites paysannes de Toscane. La nuit, sous les auvents de ces boutiques, le pont vénérable serait un coupe-gorge, si l'on coupait les gorges à Florence aussi librement qu'à Paris. Mais au moins les voleurs y travailleraient-ils bien à

(1) Londres et Florence, 1896, 2 vol.

leur aise sans le Gohlin qui va et vient dans les ténèbres, sous la forme d'agent de police ou de veilleur municipal. Parfois, penché au parapet de l'arcade, il regarde couler l'Arno durant de longues heures. Si vous l'interrogez ainsi : « Qui es-tu ? Que fais-tu ici ? Où habites-tu ? Viens-tu avec moi ? » il ne répondra rien. Mais dites : « Qui suis-je? », il partira d^un si bruyant éclat de rire que, réveillés, tous les orfèvres et toutes les épouses des orfèvres et tous les petits des orfèvres battent des mains et s'écrient : « C'est le joyeux Goblin du Pont-Yieux, qui veille sur nous et sur nos boutiques : dormons en paix : »

On lui chantait : « Garde-moi des voleurs ! Gardemoi aussi de la sorcière ! » Quand un voleur forçait une boutique, l'astucieux lutin laissait l'homme opérer tranquillement ; puis il le suivait en criant : « Au voleur ! » et ne le quittait plus que sur le seuil de la prison. Mais si les gens de poUce cherchaient à le retenir en quaUté de témoin, il s'évanouissait en fumée subtile.

Il n'aimait point, de nuit, les blasphémateurs. Si quelqu'un de ces sacrilèges passait sur le pont, il voyait cheminer vaguement devant lui un chat ou un bouc. Tout à coup, la bête inquiétante s'engouffrait dans le sol, parmi des lueurs de flammes, et l'éclat de rire moqueur du Goblin achevait l'épouvante du pauvre diable

Au Pont-Charretier, le mystère était un peu plus infernal. Un voisin du pont, Marocchio (peutêtre un Maure, certainement un mécréant) qui

blasphémait du matin au soir et du soir au matin, après s'être vendu au démon, se sentant près de mourir, enfouit son trésor sous une arche du pont. Depuis lors, s' échappant de l'enfer, il rôdait autour de la cachette, en forme de bouc soufilant du feu ; il bondissait devant les passants, puis disparaissait dans un jet de flammes. D'un coup de corne, il chavirait les barques des renaioli^ de tireurs de sable, et beaucoup mouraient de terreur. Un Florentin, plus avisé que ses confrères, flaira l'odeur du trésor, alla trouver le bouc à l'heure de minuit et d'une voix douce, lui promettant la paix de l'âme, en échange du magot, obtint du satanique animal qu'il consentît à sauter et à s'abîmer à l'endroit où Marocchio avait caché son coffre-fort. Le trésor fut enlevé sans retard. Mais le bouc se montre encore, dans les nuits de grand vent, aux passants attardés.

Au pont des Grâces, la légende est très mélancolique. C'est une histoire d'amours malheureuses. Deux jeunes gens s^aimaient depuis leur tendre enfance. Ils s^aimèrent si éperdument qu'un beau matin la jeune fille se trouva en un cruel embarras. Elle confia son angoisse à une amie, qui était sorcière et maligne. Il fallait hâter le mariage. La fausse amie promit de tout arranger, demanda quelques cheveux de l'amoureux, puis courut cuisiner chez d'autres sorcières un sortilège odieux. Le jour des noces, — le conte ne nous dit pas de quelle façon les parents de la demoiselle avaient consenti à cette union, — la malheureuse fiancée

reçut un bouquet de fleurs d'oranger saupoudré d'une drogue magique. Elle tomba privée de sentiment^ tandis que sa perfide amie, prenant, par opération diabolique, les traits et les vêtements de la véritable épousée, s'agenouillait devant Tautel à côté de l'épouseur. Elle ne recueillit point le fruit souhaité de son crime. L'autre, la véritable amante, ranimée par les soins de ses servantes, éclairée du même coup sur la trahison, volait vers l'Arno, tenant toujours en ses mains le fatal bouquet et, du haut du pont des Grâces, se jetait dans le lleuve. Presque aussitôt, le marié, à demi bigame, désespéré, se précipitait de l'autre bout du pont. Je regrette que les gens de la noce n'aient point fait goûter à la jeune sorcière le même rafraîchissement.

Le lecteur devine sans peine que, depuis ce jour, les oreilles fines entendent, sous les arches du pont, la plainte et les sanglots des deux amants tragiques, lamentation et souvenir qui recommandent aux jeunes personnes, sur les deux rives de rArno, les avantages de la vertu.

Vieux Carnaval romain

Certes, je regretterais amèrement de compromettre par d'indiscrètes révélations historiques les démonstrations de joie populaire que nous appelons encore, par tradition ou atavisme, le Carnaval. Je ne me consolerais pas d'avoir troublé, par cette légère enquête, la conscience de nos maîtres, que l'Eglise romaine, depuis quelques mois, hélas ! persécute si durement et qui, dans la simplicité de leur cœur, tolèrent ingénument des réjouissances d'origine ecclésiastique, cléricale, presque canonique. Montrer l'étroite relation du Carnaval (carnis privium) avec le renoncement à la chair (entendez la chair rôtie à point), le Carême au pâle visage, le blême et mélancoUque Mercredi des Cendres pourrait être, à cette heure, une fantaisie dangereuse. Nos pauvres marins, à qui l'on a pris déjà le Yendredi-Saint et les pavillons en berne qui mettaient en péril de naufrage la République risqueraient de perdre encore les douceurs du Mardi-Gras, et nos collégiens, nos étudiants, nos professeurs trembleraient pour leur congé annuel. Cependant la vérité a le droit absolu d'être proclamée. Après tout, la scandaleuse multitude de faux capucins avinés qui, aujourd'hui, roulent à travers Paris, consolera beaucoup d'âmes

excellentes. Ceux de ces moines éphémères qui chemineront à plus de deux côte à côte seront, sans doute, entraînés au poste, comme congrégation non autorisée. « Tout est bien », disait Pangloss, philosophe ministériel, qui redoutait les Jésuites.

Donc, le fait n'est pas douteux : le Carnaval est d'institution religieuse. Aux semaines d'ascétisme et de larmes, la vieille Eglise du moyen âge, toujours maternelle, a permis d'opposer quelques jours de joie, de bouffonneries, d'innocentes ripailles. Je dis quelques jours, car le long carnaval romain, qui, parfois, commençait à Noël, n'apparaît clairement que vers la fm du quinzième siècle. Au dixième, au onzième, nous ne connaissons guère qu'une journée bien définie, le Carnaval des gens d'église, à Rome, les Laudes de la Cornoniania. C'était le premier samedi après Pâques Ici le divertissement suivait le Carême : le repos après la pénitence. Les archiprêtres des paroisses, le dîner parachevé, vers une heure, appelaient leurs ouailles au son des cloches. Une procession étrange, empreinte de paganisme enfantin, sortait de chaque église. En tête, le sacristain, vêtu de l'aube, couronné de fleurs, le front orné de deux cornes, à la façon du vieux Silène ; il tenait une baguette de cuivre chargée de clochettes; puis le curé, la chape au dos, entouré de son clergé; enfm, les paroissiens. On allait à Saint-Jean-de- Latran. Quand toutes les églises de la ville étaient ainsi réunies autour de la vénérable basilique, le

Pape sortait de son palais, accompagné de ses cardinaux. Les clercs chantaient alors : De us ad bonam horanil Que le bon Dieu vous bénisse! une Lande incohérente, mêlée de grec et de latin barbares, tandis que tous les sacristains dansaient dans le cercle de leurs paroissiens respectifs, agitant cornes et clochettes. Puis un des curés montait sur un âne, la figure tournée du côté de la queue; un camérier tenait, sur le front de la bête, un bassin contenant vingt sous en deniers; le curé se renversait à trois reprises du côté du bassin et y prenait tout fargent qu'il pouvait. Ses confrères marchaient vers le Pape et jetaient à ses pieds des couronnes de fleurs. L'un d'eux lâchait un jeune renard, qui se sauvait comme il pouvait : le donateur recevait un besant et demi ; un autre présentait un coq; un troisième offrait un chevreuil au Saint-Père. Enfin, le Pape se levait, donnait la bénédiction apostohque, et toutes les paroisses s'en retournaient gaiement, au tintement des grelots, parmi les grandes ruines étoilées de fleurs printanières, au doux soleil d'avril. Que les chrétiens du temps jadis se soient préparés aux âpretés du Carême par d'inoffensives bacchanales, cela n'est pas douteux : toutes les vieilles littératures ont gardé l'écho de ce paganisme persistant, que l'Eglise surveillait du coin de l'œil. L'austère Espagne se délecta au quatorzième siècle, à la lecture d'une œuvre bouff'onne, la Bataille de Don Carnaval et de Don Carême^ où l'archiprêtre Juan Ruiz avait mis la verve

gouailleuse de dos fabliaux. Les deux mythiques personnages se gourment tantôt avant, tantôt après le temps du jeûne et de la mortification, le Mercredi des Cendres ou le Samedi-Saint.

Mais le Carnaval, en sa forme la plus auguste de spectacle populaire, le Carnaval romain, vénéré par toute la chrétienté, date réellement du pontificat de Paul II. Ce pape, très magnifique seigneur vénitien, très léger d'esprit, curieux d'œuvres d'art et de pierreries, infatué de sa belle prestance, prodiguait à son peuple toutes sortes de féUcités temporelles, des repas en plein air, des cavalcades mythologiques avec dieux olympiens, nymphes et bacchantes ; parfois même^ quand il daignait se souvenir de sa fonction spirituelle, de somptueuses processions. Mais son œuvre de prédilection fut le Carnaval. Guidé par l'instinct très sur d'un chef d'Etat qui connaissait bien le génie de sa populace, aux pompes symboUques, aux mascarades héroïques dont Venise lui avait donné le goût, Paul II ajouta les courses à pied de tous genres allant de la Place du Peuple au palais de Saint-Marc, où, lui-même, il résidait plus volontiers qu'au Vatican. Ici, la force corporelle, toute brutale, ambition et orgueil de la plèbe, éclatait dans le triomphe de la vitesse. Passion profondément humaine, qui fait aujourd'hui de l'inhabitable Paris un champ de massacre. Dans ce cirque romain, tout en longueur, les athlètes haletaient, suaient, applaudis ou siffles par la foule, courant vers le lambeau d'étoffe précieuse, le pallio^ ou

vers l'anneau d'or. De jour en jour, jusqu'au Mardi-Gras, on fit ainsi courir des jeunes gens, puis des juifs^ des chrétiens sexagénaires, enfin des buffles et des ânes. Paul II, d'un balcon du palais, présidait à la fête. Parfois, tout riant, il lançait au peuple des poignées de monnaies. Dans l'intérieur du palais, les gros bourgeois de Rome banquetaient plantureusement à des tables, au bon ordre desquelles veillaient des prélats bienveillants. Quand les bourgeois, les Quirites furent rassassiés, la canaille se rua vers les tables et engloutit les miettes du festin pontifical. Ce jour-là, le successeur des Apôtres avait retrouvé la formule du gouvernement pratiqué par les Césars, bons ou mauvais : Panent et circenses. Le Carnaval était fondé. Il avait en quelque sorte sa place au bréviaire romain. Il grandit, se développant en gentillesses et en grâces. Les combats de taureaux, importés probablement par la cour du premier Pape Borgia, Calixte III, en l/i55, se multiplièrent. La course des juifs était déjà un agréable régal, les malheureux filant sous une grêle d'injures et parfois de lourdes pommes de pin : on imagina des courses de bossus, de manchots, d'estropiés et de monstres humains, nus, pitoyables, abjects. C'était la course « de bipèdes », plus savoureuse à contempler que celle des ânes ou des chevaux barbes. Dans cet ouragan de cris, de rires, de blasphèmes qui roulait du haut en bas de la piste, les spectateurs, échauffés par le vin et le vacarme, perdaient bientôt la tête. Dans

la foule qui s'écrasait le long du Corso, on échangeait des gourmades et des coups de couteau : des fenêtres aristocratiques ou bourgeoises pleuvaient sur le populaire du miel, de l'eau de vaisselle, des œufs pourris, même de l'huile bouillante, cependant que des bandes de masques promenaient d'église en église d'impures saturnales. Ni le fouet, ni la potence ne purent rien pour endiguer ces folies. Le gouvernement pontifical se vit bientôt contraint d'accorder au Carnaval sa licence plénière. Dès le dix-septième siècle^ afm de mêler quelques réflexions graves à ces extravagances, le Saint-Père fit réserver pour le Mardi-Gras et le Mercredi des Cendres le supplice des grands criminels : en 1720, un abbé, en 1737, un comte, coupables de chansons d'opposition. Mais, par une attention bien délicate et un sens réel de l'harmonie, le Mardi-Gras, Mgr le gouverneur de Rome habillait ses bourreaux en polichinelles.

L'exact chroniqueur et maître des cérémonies vaticanes, sous quatre pontificats, Burchard, chaque année, entre la Purification de la Yierge et le Mercredi des Cendres, nous donne le programme des jeux du Carnaval. C'est un rituel^ toujours le même, avec un accroissement sensible du côté des taureaux, au temps de l'Espagnol Alexandre YI. Mais, çà et là, je relève, sur ce calendrier, des incidents assez pittoresques. En l/i87, « le cardinal Colonna, masqué [larvatus), passant à cheval sur la place Saint-Pierre avec trois autres cardi-

naux masqués, tomba lourdement de sa monture près de l'église Saint-Sauvem^ et se fit beaucoup de mal. Le 22 février, à la place Navone, cortège de chars de triomphe. Burchard laisse entendre que les trois cardinaux compagnons de Colonna, toujours masqués, y figurèrent. En 1492, après la procession en l'honneur de la prise de Grenade, le cardinal vice-chancelier organise devant son palais un petit cirque : on y tue cinq taureaux qui préalablement tuèrent quelques. 'orera^ (antequam ipsi interimerentur). En l/i9S, point de Carnaval (îion facte maschere). La seule distraction qu'eurent en ces jours les Romains fut une chevauchée du Sacré- Collège « en habit laïque et à la française », allant se divertir à Ostie, et la découverte, dans le Tibre où il était tombé « non libenter », d'un petit page d'Alexandre YI, Perotto, que César avait poignardé sous le manteau et dans les bras de son père. Le sang, écrit l'ambassadeur vénitien, « sauta à la face du pape ». En l/i99, selon le Journal de Burchard, Carnaval complète L^évêque de Toul, qui était en masque, et dont le cheval avait heurté quelques Romains d'humeur difûcile, failUt être massacré; un prêtre espagnol, dont la conscience était chargée d'un assassinat, fut tué dans la rue par le frère de sa victime, en pleine foule. En 1502, le 29 décembre, double course allant vers Saint- Pierre, les taureaux, l'anneau de fer au mufle, qui partent de Campo di Fiore, et les courtisanes (quamplures meretrices) qui viennent du Borgo.

Au Yatican, comédies, musique et danses moresques.

Le dernier Carnaval du règne fut lugubre et scandaleux. La terreur étouffait Rome. Les cardinaux mouraient en quelques heures ou quelques semaines, les plus riches surtout. La famille Orsini allait être décimée. Les petits tremblaient comme les grands. On revoyait le temps affreux de Catilina ou des triumvirs. Les espions de César rampaient dans Tombre des tavernes, des églises. Un masque qui avait trop d'esprit, eut la main et la langue coupées : la langue, clouée sur la main, fut exposée solennellement. Le Pape, inquiet, convoqua sa noblesse et, dit l'orateur de Yenise, Giustinian, l'engagea « à faire la fête, à tenir la ville en joie ». La populace accepta la mission. Une abominable mascarade conduisit au Yatican un cardinal carnavalesque, en cape de pourpre et chapeau rouge. Je ne puis traduire ici la prose inconsciente de notre chapelain que les termes précis et les images mythologiques n'effarouchent point. Alexandre YI attendait à une fenêtre du palais l'apparition du cortège. Il eut le courage de demeurer. « Après, dit Burchard, ils chevauchèrent dans toute la ville. » Le 21 février, les juifs coururent encore pour le pallio. Le 22, mourait empoisonné le cardinal Orsini dans sa prison du Saint- Ange. Il « avait bu son calice », dit tranquillement Burchard. Biberat calicem. Ainsi finit le Carnaval romain de 1503.

Un Anglais humaniste et martyr (i)

L'histoire religieuse de l'Angleterre compte deux grands martyrs, Thomas Becket et Thomas More, qui, dans sa candeur de latiniste, s'appelait volontiers lui-même Thomas Morus. L'un et l'autre ils furent la victime d'implacables despotes; ils payèrent de leur sang leur invincible obstination à ne point trahir leur EgUse. Le plus grand des deux est peut-être sir Thomas More. L'archevêque de Cantorbéry fut assassiné par les spadassins de son roi et tomba sur les marches de l'autel. Il confessa sa foi en un guet-apens inattendu. Le chancelier de Henri VIII monta sur l'échafaud en vertu d'une sentence judiciaire. Mais il pouvait sauver sa vie en effaçant deux mots au Credo qu'il récitait chaque jour. Il aima mieux mourir pour la dignité de son âme et l'immortel honneur de son nom.

L'histoire de cette conscience chrétienne et de cet esprit charmant vient d'être contée en un petit livre bien aimable par un érudit qui connaît à

(1) Le Bienheureux Thomas More {4 47 8-4 545) j par Henri Brémond. — Paris, V. Lecoffre, 1904.

merveille le lointain passé de IWngleterre, cette « joyeuse vieille Angleterre » qui donnait à la mélancolique vieille Europe le spectacle réconfortant des libertés politiques ou plutôt aristocratiques, mais abattait par milliers des têtes anglaises soupçonnées de s'incliner devant l'image du Pape romain. Les théoriciens des libertés et des droits de l'homme ont de ces incohérences de conduite qui, aujourd'hui, n'étonnent plus personne en France. Néanmoins, il est juste de le dire, certains gouvernements modernes ont fait de notables progrès en mansuétude. Ils ont bu « le lait de la tendresse humaine ». Ils ont renfermé en un écrin de velours la hache du bourreau. Ils ne manifestent plus que par l'exil et la confiscation leur ardent amour pour les libertés religieuses.

Le personnage dont M. Henri Brémond nous représente la vie est une figure absolument séduisante, très fine, complexe en son apparente simplicité, à la fois grave et souriante, et qui n'apparaît tout à fait héroïque et vénérable qu'aux dernières semaines, à la veille même de la mort. Le lecteur est tenté de revenir vingt fois au titre du livre, « le Bienheureux Thomas More », pour se persuader que ce magistrat lettré, ce père de famille, ce doux rêveur, d'une si attirante bonhomie, fut placé par l'Eglise au nombre des plus proches amis de Dieu et que ses os reposent sous la pierre des autels. Tout en lui et autour de lui, son caractère et la culture de sa pensée, ses livres

de chevet, ses amitiés, son ironie coutumiere et jusqu'à son portrait, chef-d'œuvre d'Holbein, nous le rendent accessible. Il est si chaudement vêtu de bonnes fourrures, si noblement coiffé de l'ample bonnet des légistes, qne nous ne saurions l'imaginer ni agenouillé sur le pavé d'une cellule monastique, ni perdu en extase au fond d'une stalle, dans les ténèbres solennelles d'une cathédrale. C'est un saint de bibliothèque, et même, si j'ose ainsi parler, de coin de feu, un saint en robe de chambre doctorale. Oui, mais il eut son Héliogabale comme les chrétiens de l'âge primitif, il sortit d'un pas très tranquille de sa bibliothèque pour aller au martyre, et puisque nous sommes désormais en cordiale entente avec nos voisins d'outre-Manche, ne pourraient-ils nous prêter un peu de ses reliques? Il serait intéressant d'en éprouver l'efficacité sur nos consciences en plein désarroi et, d'ailleurs, nous ne manquons point de chapelles ravagées, désertes, dont les portes, enfoncées à coups de massues, demeurent libéralement ouvertes à tous les vents du ciel. L''entrée du bienheureux Thomas More à la Grande-Chartreuse serait une scène émouvante, d'un symbolisme précieux. Malheureusement, au pied de la montagne, on trouverait les sbires de la police et les gendarmes.

Lçngtemps, la vie avait été très douce à Thomas More. Elevé par des prêtres, des savants, un cardinal, il garda toujours, malgré Taustérité de son éducation première, la fraîcheur et l'entrain

insouciant de la jeunesse. Son père, le juge Sir John More, avait une tournure d'esprit assez particulière, qui demeura dans la famille. Il s'était marié trois fois et professait volontiers, sur le mariage et ses hasards, des maximes telles que celle-ci : « Huit couleuvres dans un sac et une anguille. Plongez le bras et avouez que c'est un fier bonheur de prendre l'anguille ». Mais il y a tant de sérénité en toutes les pages tracées par Thomas à propos de ses souvenirs d'enfance ou de sa vie domestique, qu'on peut supposer que le bon John avait retiré tour à tour du sac trois anguilles. Et c'est bien dans la demi-ombre du foyer, du home^ qu'il faut encadrer la figure de Thomas, soit penché sur ses in-folio, soit entouré des êtres qui lui furent le plus chers. Ainsi le voit-on en cette esquisse de son ami Holbein, que garde le musée de Bâle. More est assis, entouré de tous les siens, orné de sa chaîne d'or professionnelle. A sa gauche, la tête blonde de son plus jeune héritier s'incline légèrement sur un livre. Aux pieds du père^, très bas, sur des tabourets, sont placées Cécile, aux petits yeux pétillants de malice, et Marguerite, l'aînée, très sérieuse, surmontée d'une lourde coiffe géométrique; Ehsabeth se tient un peu à l'écart^ à côté du grand-père, les mains croisées, un livre sous le bras, et, près du vieux, une petite cousine, une Marguerite encore^ orpheline recueillie par les deux More et qui lit, elle aussi^, dans un Uvre. Enfin^ en un coin de l'esquisse, agenouillée devant un prie-

Dieu et très placide, voici Alice MiddletoD, la seconde épouse. La première, Jane Coït, avait été bien exquise. Elle était presque une enfant, il l'appelait paternellement son uxorcula^ sa chère petite femme. « Quand les enfants étaient endormis, écrit M. Brémond, elle retournait à ses leçons, puisque son mari la voulait savante, ou bien elle chantait et jouait de la clavicorde, puisque More n'aimait rien tant que cela ». Elle mourut, laissant quatre enfants dont l'aînée avait à peine cinq ans. Thomas, quelques mois plus tard, épousa une veuve, plus âgée que lui, qui n'était point belle, mais d'un cœur excellent.

Ici, je vous prie d'écouter le témoignage d'Erasme. « Il la mène par des caresses et des bons mots, et le plus autoritaire des maris ne saurait mieux se faire obéir. Songez donc que cette femme, déjà sur le retour, s'est mise, sans aucun goût naturel et avec grande assiduité, à jouer de la cithare, de la harpe, du manicorde et de la flûte (!), faisant chaque jour l'exercice que son mari lui fixait». Erasme, que cet orchestre fatiguait peut-être et qui ne parlait à la dame que le latin dont elle n'entendait pas un traître mot, insinue qu'il est bien aise de quitter Londres où ne le retiendra certes pas l'humeur difficile de l'harmonieuse AUce, son hôtesse ! Il paraît qu'elle économisait sur les bouts de chandelle et dépensait sans compter sur ses robes de velours. De son côté, More écrivait à Erasme, en 1517 : « Ma femme me charge d'un million de compliments

en retour de vos souhaits de longue vie : elle tient beaucoup, dit-elle, à vivre longtemps pour continuer à me persécuter ». Un jour Alice revenait de confesse. « Tenez-vous en joie, dit-elle à Thomas, pour aujourd'hui, j'ai laissé toute ma malice, et demain je serai plus fraîche à recommencer ». Et comme elle faisait de grands efforts pour amincir sa taille de matrone, le mari disait : « Certes, Madame, Dieu vous fera tort s'il vous refuse l'enfer, car vraiment vous l'avez acheté à beaux deniers »

Mais ce sont là d'innocentes piqûres d'épingles et badinages familiers aux époux les mieux assortis. Et c'était une bonne et charitable chrétienne, la femme à qui Thomas écrivait, apprenant que ses greniers avaient brûlé, et aussi ceux de ses voisins. « Je vous demande d'être joyeuse, de prendre avec vous toute la famille et d'aller à l'église remercier Dieu pour ce qu'il nous a donné, pour ce qu'il nous enlève et pour ce qu'il nous laisse. Je vous prie de rechercher exactement ce que nos pauvres voisins ont perdu, et de leur dire de ne pas s'en faire de souci; je préférerais vendre ma dernière cuillère plutôt que de voir nos pauvres voisins souffrir quoi que ce soit à cause de nous ».

Le gendre de More, William Roper, manque à la toile de Holbein. Le peintre a-t-il voulu lui imposer ainsi une pénitence pour le court accès de prosélytisme luthérien qui troubla un instant la paix de cette famille? Mais le peintre n'a pas oubhé, à l'arrière-plan, le fou du chanceher, Paten-

son, et le petit singe qui chifTonne la robe de lady More. Les chiens de la maison sont absents, le gros chien de garde du vieux More et le barbet de Bologne de Thomas. Ils figuraient certainement dans le tableau définitif, qui semble perdu.

Voilà un intérieur dont le spectacle en dit long sur la vie limpider, le sérieux et la bonté des personnages. Celte maison, si musicale, était un lieu de prières, un sanctuaire de méditation et d'étude. Pour l'ami de Holbein, le livre, qu'il contienne l'Evangile ou quelque Décade de Tite-Live, est l'attribut parlant d'un portrait véridique ; tel l'éventail, entre les mains des dames du dix-huitième siècle. Thomas More et ses contemporains, Erasme, Budée, Mélanchton, Rabelais, les Estienne, les Aide, manifestent la période éminente de la Renaissance, le temps où les lettrés embrassèrent d'un égal amour le christianisme et l'antiquité profane et demandaient aux philosophes, aux orateurs, aux poètes du vieux monde gréco-latin moins des modèles de beau langage que des leçons de sagesse et les traditions morales d'une humanité meilleure. Ce fut l'âge des grands humanistes. Alors sans redouter le soupçon de pédanîisme, les femmes elles-même venaient h. Platon, à Plutarque, à Cicéron, à Sénèque. Gargantua, dans sa lettre à Pantagruel, véritable manifeste de l'humanisme triomphant en France, proclame le bienfait de cette éducation très haute qui ennoblit à la fois la conscience et l'esprit. Thomas More se rattache à ce groupe d'àmes

généreuses. Il écrit de la cour au précepteur de ses enfants une longue lettre latine où sont placées les grandes lignes d'un programme à l'adresse de ses filles, où la culture intellectuelle est recommandée comme l'auxiliaire de la vertu, le remède contre l'orgueil, la règle d'une vie saine, la préparation à la mort chrétienne. Il ne redoute point, pour Elisabeth et Marguerite, les railleries des sots. Il veut qu'elles passent de Salluste à saint Augustin. Il est persuadé que la science n'enlève rien à la grâce d'une femme.

Sir Thomas fut donc, à son foyer intime, parfaitement heureux. La vie publique lui donnait la gloire. Tout à coup fondit sur l'Angleterre la tempête religieuse qui emporta les joies de cette admirable famille. Nous verrons prochainement, avec M. Brémond, comment le grand chancelier de Henri VIII devint le « bienheureux Thomas More ».

Sir Thomas More semblait, vers l'année 1530, l'un des hommes les plus heureux qui fût au monde. Sa science de jurisconsulte et l'intégrité de son caractère l'avaient porté aux plus hautes dignités. Il était conseiller intime et favori du roi Henri VIII. Sa femme jouait de quatre ou cinq instruments de musique, ses filles lisaient couramment Salluste et Tite-Live ; il échangeait, en langue latine, une correspondance suivie avec Erasme et les meilleurs humanistes de son temps.

Avec le roi lui-même, il devisait d'astronomie, de géométrie, de théologie. La nuit, des terrasses du palais, le prince et son compère regardaient la lune. « Comme celui-ci, écrit Roper, était d'humeur plaisante, le roi et la reine, après souper et quelquefois même en plein repas, l'envoyaient chercher pour les divertir. » Ce furent des années aimables. Et puis, comme il n'est point, ici-bas, de bonheur appréciable sans une part très grande de chimère et de rève^ le bon Thomas se laissait bercer par les visions de son Utopie, la peinture de ce pays fantastique, fort éloigné de la France contemporaine et de ses colonies, où le gouvernement établit comme loi essentielle de l'Etat la liberté de conscience et la tolérance. C'était l'innocent plaisir des lettrés, en ce violent seizième siècle, d'imaginer, sur une terre généreuse, une humanité éprise de justice et de mansuétude. Malheureusement, ce royaume de l'idéal ressemble fort au Paradis terrestre : le chemin en est perdu pour toujours.

Tout à coup sur la tête du juge royal, passa un grand souffle de vent d'orage. La doctrine luthérienne, portée en Angleterre par Tyndale, lieutenant de Luther, s'infiltrait avec une rapidité prodigieuse dans le monde des lettrés et les rangs du peuple. Les brochures hostiles à la vieille foi couraient de main en main. « Ils nous les envoient par ballots, écrivait More, ils les sèment pendant la nuit sans regarder à l'argent ». Dès les premiers jours du mouvement réformateur, More, à

qui la guerre des paysans d'Allemagne rappelait les violences des Lollards anglais, put prévoir à quels excès aboutirait sur-le-champ le triomphe de la révolution religieuse. Un des néophytes de la révolte, Fish, écrivait à propos des moines : « Attachez à des charrettes ces pieux voleurs et ces fainéants, fouettez-les à même la peau, sur les places des villes «. Henri YIÎI encourageait par dessous main le schisme naissant. Thomas, grand justicier du royaume, prêta à l'Eglise menacée l'appui du bras séculier. ïl fit exécuter la loi contre quatre hérétiques relaps, frappés par les évêques d'une sentence de mort. Le juge n'avait aucun moyen de sauver ces malheureux du bûcher. Il ne put que rendre humaines les procédures qui relevaient de sa magistrature. « De tous ceux qui m'ont passé par les mains pour crimes d'hérésie, dit-il, aucun ne fut ni fou( tté, ni battu, aucun ne reçut même une chiquenaude sur le front »

Il ne devait pas tarder à s'asseoir sur le banc des accusés poursuivis pour cause de religion.

On sait qu'Henri VIII avait longtemps affirmé l'universaUté de la juridiction papale. Ses proclamations furent alors si impérieusement ultramontaines, que More, en politique modéré, pria le prince d'atténuer l'expression de son zèle catholique et romain. « En vérité, écrit-il avec sa candeur habituelle, je ne pensais pas moi-même à ce moment que le siège de Rome fût d'institution divine ».

Brusquement les rôles de ces deux hommes

UN ANGLAIS HUMANISTE ET MARTYR iGT

furent renversés. « Henri, écrit M. Brémond, veut congédier sa femme. Anne Boleyn brûle de placer sur sa jolie tête la couronne royale. Le Pape, vivement sollicité, refuse de sanctionner ce double caprice. Le roi lui répond en proclamant sa propre suprématie en matières religieuses et en forçant le clergé à reconnaître que l'évêque de Rome n'a aucune juridiction en dehors de son diocèse, et c'en est fait pour plusieurs siècles de l'unité du monde chrétien ».

M. Brémond cite quelques textes curieux qui nous permettent d'entrevoir sur la question de la suprématie de juridiction ecclésiastique « l'état d'àme » de Thomas et de son ami Erasme. « Je n'ai jamais douté, écrit Erasme, de la royauté spirituelle du Pape, mais je me suis quelque part demandé si cette royauté était déjà reconnue au temps de saint Jérôme ». Au roi anglais qui en appelait au Concile, More écrivait : « Bien que pour ma part j'admette la primauté du Pape, pourtant je n'ai jamais cru que celui-ci fût au dessus du Concile général ». Jusqu'à son dernier jour, il regardera la souveraineté pontificale non comme un dogme, mais comme une opinion libre. Lui, il la tenait pour vraie, mais il n'essaya même pas de gagner sa fille à sa croyance. « Je ne puis penser en tout de la même façon que d'autres hommes de plus de sagesse et d'une plus profonde science, et je ne puis trouver en mon cœur la force de parler autrement que ma conscience ne me dit de le faire »•

Le cardinal Wolsey ayant été disgracié, More reçut la dignité de grand chancelier (1531). Le roi se faisait alors reconnaître par le clergé <( chef suprême de l'Eglise d'Angleterre ». Ce titre ambigu pouvait encore se concilier, selon le P. Bridgett, avec la suprématie du siège de Rome. Mais Henri tendait trop ouvertement la main au schisme, et le nouveau chancelier songeait déjà à déposer sa charge. 11 réussit, au bout d'une année d'angoisse, à se démettre. Du coup, il tombait dans la pauvreté. 11 plaça ses secrétaires et ses valets, donna son fou au lord-maire, refusa un don considérable souscrit par les évêques, réunit sa famille et lui présenta ses projets de vie très modeste. « Quand nous serons à bout de ressources, nous irons, tous ensemble, et de joyeuse compagnie, merry together^ demander aux bonnes gens de nous faire l'aumône, et nous chanterons le Salve Regina à chaque porte^ comme de pauvres étudiants d'Oxford ».

La crise se précipita. Le 25 janvier 1532, le roi épousait secrètement la favorite. La jeune Eglise anglicane rompait l'union de Henri avec Catherine d'Aragon, fixait au 1" juin le couronnement de la nouvelle reine. Le petit peuple, fidèle à Catherine, fit de cette cérémonie un jour de deuil. Le roi, irrité, afin de réchauffer l'enthou-^ siasme, fit pendre à Tyburn une pauvre visionnaire et six de ses partisans qui osaient blâmer ouvertement le divorce. En même temps, comme on avait découvert dans les papiers de cette femme

une lettre de More, on chercha le moyen d'impliquer celui-ci en cette affaire, bien que Thomas se fût borné à prier très sensément la prophétesse de ne s'occuper que du royaume de Dieu et de laisser en paix la politique de l'Angleterre. Cette ridicule tentative n'aboutit point. Thomas Cromwel dut effacer le nom de More de la liste des comphces compromis avec la royauté. A sa fille qui lui annonçait cette heureuse nouvelle, il répondit tranquillement : « Meg, quod differtur non aufertur ». Son destin ne devait point être différé longtemps.

En mars 153/i, le Parlement votait VAct confirmant le mariage d'Henri et d'Anne et réglant en faveur des enfants de celle-ci la succession à la couronne. Quiconque s'opposerait à cet ^4 c^ serait coupable de haute trahison. Tous les sujets du royaume devraient s'engager par serment à observer la loi de l'Etat. Dans la formule du serment, l'autorité du Souverain Pontife était niée et rejetée.

A cette apostasie, la conscience du chancelier déchu ne pouvait se plier.

Le 13 avril, il comparaissait devant les quatre personnages entre les mains desquels les nobles et les prêtres prêtaient serment d'obédience au roi, le chancelier Audley, Gromwell, Cranmer, archevêque de Cantorbéry, et l'abbé de Westminster. A la décision du grand Conseil d'Angleterre, il opposa (f le Concile général de la chrétienté ». Il ne voulait pas, dit-il simplement « perdre son

âmo ». Gomme il ne refusait point de reconnaître les droits de la reine, la haute Cour s'ingénia à trouver une formule adoucie du préambule hostile au Pape. Elle souhaitait sincèrement le salut de Thomas. Henri refusa de condescendre à la prière de ses conseillers. Le 17 avril, More entrait à la Tour de Londres. Au seuil de la prison, il tendit sa toque au portier : « Voici, dit-il, Monsieur le portier, ça m'ennuie fort de ne pas vous en offrir une plus belle ».

Il écrivit alors à sa fille : « Bien sur, Meg, tu ne peux avoir un plus faible cœur que ton père. En vérité, ma chère fille, c'est là ma grande force que bien que ma nature répugne si fort à la souffrance qu'une chiquenaude me fait presque trembler, pourtant, dans toutes les agonies que j'ai souffertes, grâce à la pitié et à la puissance de Dieu, je n'ai jamais pensé à consentir à quoi que ce fût contre ma conscience » .

Il attendit quatorze mois, en paix profonde, le supplice, écrivit son Dialogue sur la tribulation^ le plus souriant de tous ses livres, essaya de consoler ses enfant et sa femme au cours de leurs visites à la Tour. « Il me semble que Dieu me met sur ses genoux et me traite comme un enfant gâté ». A lady More qui l'engageait à se rétracter, à faire « comme tous les évêques et les plus savants du royaume », à quitter pour sa bonne vieille maison de Chelsea ce cachot hante par les rats, il répondait : u Est-ce que cette inaison-ci n'est pas aussi près du ciel que la mienne ?» A

sa fîllc Marguerite qui le supplie de céder, il répond : « Marguerite, mon enfant, si je pouvais céder au roi sans offenser Dieu, il y a beau temps que j'aurais prêté ce serment, et avec plus d'allégresse que personne ».

Vers la fm de Tannée, il était mis au secret. Le 6 mai 1535, il put voir une dernière fois sa chère Meg. De la fenêtre du cachot, appuyé sur l'épaule de son enfant, il regardait passer les moines de la chartreuse qu'on menait au martyre : « Vois, Meg, comme ces bons pères vont joyeux à la mort ; on dirait des fiancés sur le chemin de l'église ». Le 19 juin, on décapitait le ^deil évêque Fisher, qui, en se rendant à l'échafaud, demanda sa fourrure, craignant de s'enrhumer en route. Le 1" juillet, More comparut enfin devant ses juges. La sentence fut vite rendue. Le condamné se leva alors et confessa solennellement sa foi. « Pour un évêque qui est avec vous, j'ai plus d'une centaine de saints qui pensent comme moi ; pour votre Parlement, j'ai l'approbation de tous les conciles pendant mille ans ; pour un seul royaume^ j'ai de mon côté la France et tous les royaumes du monde chrétien ». Et il donnait à ses juges rendez-vous au Paradis, « où nous nous réjouirons ensemble pour toujours ».

A la sortie du tribunal, il trouva son fils à genoux et le bénit. Le constable de la Tour pleurait : il le réconforta. « Cher M. Kingston, ne vous désolez pas et prenez la chose du bon côté. Je prierai pour vous ». Lady More et Marguerite

percèrent la foule entre Westminster et la Tour et se jetèrent dans ses bras.

Le 6 juillet, au matin, son ami Thomas Pope, envoyé par le roi, vint l'avertir que Theure était proche. Il revêtit une robe de soie qu'un noble de Lucques lui avait donnée pour la circonstance. Comme le lieutenant de la Tour manifestait le désir d'hériter de cette belle robe, il la lui octroya et prit une robe de laine. Il tiia de sa pauvre bourse un angelot d'or pour le bourreau. Sur le chemin du supplice, une bonne femme lui offrit un verre de vin, qu'il refusa en disant : « Le Christ, dans sa passion, n'a bu que du vinaigre ». L'échafaud ne lui paraissant pas très solide, il dit au lieutenant : « Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien m'aider à monter sans mésaventure; pour descendre, je me tirerai d'affaire tout seul ». 11 s'agenouilla, récita le Miserere, se releva, embrassa le bourreau ; « Allons, mon garçon, prends courage, mon cou est très court, ne va pas perdre ta réputation en frappant à côté ». Il prit encore soin d'écarter sa barbe, car, dit-il, « elle n'a pas commis de trahison ». Et la hache du roi fit tomber la tête du martyr.

Calvin à Genève (i)

L'excellent petit livre de M. Bossert nous laisse entrevoir Calvin sous le jour le plus favorable qui soit possible : de foi profonde et de mœurs simples et graves, studieux humaniste et grand écrivain, passionné pour son Eglise, pour la réformation du christianisme et le salut des âmes, cet homme que l'on nomma justement « le Pape de Genève », apparaît néanmoins malgré ses vertus et son génie^ comme un bien terrible apôtre, un pasteur implacable pour ses brebis, une sentinelle farouche^ dressée, de sa propre autorité, à la porte du royaume de Dieu, afin d'en fermer l'accès à des multitudes de chrétiens à qui, jusqu'alors, le Sermon sur la Montagne rendait facile et doux le pèlerinage de la vie terrestre. ïl fonda une théologie désespérée, qui fut peut-être conforme aux visions douloureuses de l'Ancien Testament, mais qui arrachait à l'Evangile ses pages les plus consolantes. La religion qu'il opposa fut comme opprimée par la terreur de l'éternelle damnation. Le gouvernement théocratique qu'il institua ne fut ni moins rigide ni moins dur aux consciences que celui de Grégoire YIL Des deux grands docteurs

(1) Calvin, par A. Bossert. — Paris, Hachette, 1906.

qui marquèrent Thistoire religieuse de Genève d'un impérissable souvenir, Calvin et saint Fiançois de Sales, n'est-ce pas le second^, l'évêque de miséricorde, qui fut le témoin le plus authentique de Jésus ?

M. Bossert analyse avec une logique délicate ce dogme de la Prédestination, fondement du calvinisme, (( legs fait par le judaïsme au christianisme naissant ». Il montre bien par quel excès de dialectique le réformateur transporta dans le domaine métaphysique ce fait d'observation morale, la défaillance de l'âme humaine que sa propre infirmité contraint au mal^ alors même qu'elle souhaite le bien. « Calvin n'admet pas que l'homme soit plus ou moins bon^, plus ou moins coupable, et que la punition soit proportionnée à la faute. Avoir failli sur un seul point de la loi, c'est avoir transgressé la loi tout entière et s'être mis en opposition avec le législateur. L'homme a péché, il s'est révolté contre son créateur. Il faut donc qu'il soit retranché du livre de vie. Il y a de la Bible, en cette doctrine, mais j'y distingue en outrti, une ressouvenance de stoïcisme. Calvin débuta, dans la vie littéraire, par un opuscule sur le Traité de la Clémence de Senèque. La théorie de la faute, ou du péché, dans l'école stoïque, renferme un pressentiment du dogme calvinien. Au seizième siècle, dans le même homme l'humaniste passait volontiers des armes au théologien. Malheureusement, ici, ce n'est pas au sentiment de clémence que le vieux Senèque convertit Calvin.

Parmi les abus que la Réforme imputa le plus vivement à TEglise romaine, Fun des plus sérieux fut de maintenir, dans les nations catholiques, une religion d'Etat, et à Rome, sa métropole, d'identifier étroitement la religion à l'Etat. 11 est certain que le principat, à la fois territorial et mystique, d'un Jules II, d'un Léon X, d'un Paul III, s'accordait assez mal avec la parole évangélique : Mon royaume n'est pas de ce monde. Mais on peut croire que jamais et nulle part la confusion ne fut plus rigoureuse qu'à Genève entre les choses de la terre et les choses de Dieu. Reconnaissons, à la vérité, pour être équitable, que cette formidable union de la religion et du bras sécuHer ne semble pas l'œuvre exclusive de Calvin. Genève était, sans doute, dès l'apparition du réformateur, un terrain tout préparé pour l'intolérance : petite répubhque repliée sur elle-même, toujours inquiète du côté de la Savoie ou de la France, où la nécessaire discipline de la vie publique devait conduire à la discipline stricte de la pensée et de la croyance. C'est pendant l'exil de Calvin, en 1539, que fut édictée l'ordonnance en vertu de laquelle le devoir religieux devenait pure obligation civile, ilont l'infraction était réputée délit punissable :

Obligation d'ouïr, le dimanche et dévotement écouter la parole de Dieu, « sur la peine d'être repris par justice ».

Pour les jurements et les blasphèmes, « la première fois baiser terre, la seconde baiser terre et

trois sous, et la tierce être mis en prison trois -jours )>.

Pour le jeu « à or ni argent », cinq sous d'amende par délit.

• Soixante sous d'amende à qui jouera pendant « le sermon sonné à la grosse cloche ».

Défense aux hôteliers de donner à manger ou à boire à l'heure du prêche ou passé neuf heures de nuit. Exception en faveur des étrangers (déjà le touriste, arche sainte!).

Yingt-quatre heures de prison pour quiconque après neuf heures de la nuit, irait par la ville sans chandelle.

Obligation aux maîtres d'envoyer leurs serviteurs au sermon du dimanche.

A quiconque danserait (sinon aux noces) ou chanterait chansons déshonnêtes, se déguiserait, ferait « masques ni mômeries », soixante sous, la prison trois jours, au pain et à Teau.

Tout cela n'était pas bien méchant. Notre loi baroque du repos hebdomadaire ne vaut guère mieux. Mais ce dernier article donne à réfléchir : « Même, que un chacun soit tenu de révéler à messieurs ceux ou celles qu'on aura trouvés délinquants aux articles susdits en tout ou en partie » .

Yous le voyez, le régime des fiches fleurissait déjà, au milieu du seizième siècle, sur les rives du Léman, ad majorem Dei gloriam.

Une Répubhque où la police contraint les citoyens à ne point s'écarter du chemin du paradis est une société destinée à la terreur religieuse.

De trois sous d'amende au bûcher, la distance paraît grande, mais la relation est terriblement logique.

La peste de 15/i5, à l'occasion de laquelle trente-deux innocents, hommes et femmes, accusés de maléfices et empoisonnement de fontaines, furent mis à mort, avait sans doute troublé les imaginations et habitué les esprits genevois à la violence extrême de la répression. Un membre du Conseil, soupant avec ses amis, a-t-il l'imprudence de qualifier Calvin de « méchant homme, prédicateur d'une fausse doctrine », il est déféré à la justice des Deux Cents, qui inclinent à la clémence; mais Calvin menace de quitter sa chaire si l'on ne venge l'outrage fait à Dieu, et le pauvre homme se voit condamné « à faire le tour de la ville en chemise^ tête nue, une torche allumée en main, et venir ensuite par devant le tribunal crier merci à Dieu et à la justice ». Remarquez que cette promenade en chemise est des premiers jours d'avril, saison encore bien rafraîchie là-bas par la fonte des neiges alpestres.

L'année d'après, en 1547, Jacques Gruet, fils d'un notaire, attache à la chaire de Saint-Pierre un placard injurieux pour les ministres de la nouvelle Eglise. Il est dénoncé, arrêté, on fouille dans ses papiers, on y découvre une note sur l'hypocrisie et l'ambition de Calvin, et ces deux mots : « Toutes foUes », en marge d'un traité du réformateur contre les anabaptistes, au chapitre sur l'immortalité de l'âme. Le jeune étourdi est mis

plusieurs fois à la torture, puis décapité. A l'occasion de ce triste procès, Calvin écrivait à l'un de ses néophytes, gentilhomme brabançon : « Il semble avis aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur étoit tenue roide, ce serait pitié. Ainsi, il faut procurer leur bien, malgré qu'ils en aient » .

Théorie d'application arbitraire, étrangement dangereuse, et qui, après Gruet, coûta fort cher à quelques personnes. La plus illustre victime de ce régime d'inquisition fut un autre fils de notaire, mais Espagnol, le médecin Michel de Villeneuve ou Michel Servet. C'était un confrère de Calvin en libre interprétation de l'Ecriture. Tout jeune, à Toulouse, il s'était plongé dans la Bible, « Uvre descendu du ciel, écrivait-il, source de toute philosophie et de toute science ». Il en tira, pour son malheur, une vue sur le Christ assez semblable à celle d'Arius et son fameux livre Sur les erreurs de la Trinité, le De Trinitatis erroribiis, à Toccasion duquel il entama de véhémentes controverses avec Calvin. On vit alors renaître entre Genève, d'une part, et Lyon ou Yienne où s'était retiré Servet, les subtiles discussions agitées par les docteurs scolastiques depuis le temps de Pierre Lombard, depuis le douzième siècle. Servet rejetait le dogme formulé par le symbole de Nicée et déclarait que, par la distinction des trois personnes divines, on imaginait une quaternité, le Père, le Fils, l'Esprit et le Dieu total. Les deux adversaires pouvaient nager longtemps en cet Océan de meta-

physique profonde. Le pauvre Servet, excommunié à Genève, se trouvait, sur le sol français^, exposé aux méfiances du cardinal de Tournon et de l'Inquisition. Il offrit à Calvin de se rendre à Genève pour y présenter sa défense. Le réformateur écrivit à ce propos : « Je ne veux pas lui engager ma parole ; car, s'il venait, je ne souffrirais jamais, pour peu que j'eusse du crédit dans cette cité, qu'il en sortît vivant, vivum exire numquam patiar » .

Voilà un texte clair. Il est fâcheux que Servet n'ait point connu cette épître. L'infortuné, que le bourreau venait de brûler en effigie à Vienne, cherchant à fuir, à gagner l'Italie, se jeta tête baissée dans le guêpier de Genève en août 1553. Arrêté sur-le-champ à la demande de Calvin, il dut répondre sur quarante articles rédigés par ce dernier et qui intéressaient principalement la Trinité et le baptême des enfants. On y rencontrait aussi une calomnie imaginée par Michel contre Moïse. N'avait-il pas osé avancer que la Palestine n'était point fertile ? Enfin une vague accusation de panthéisme ajoutait une horreur dernière à ce dossier d'hérésie.

Le 26 octobre, les juges « ayant Dieu et les saintes Ecritures devant les yeux, disant : au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », condamnèrent Servet à « être brûlé tout vif avec son livre tant écrit de sa main qu'imprimé ». La sentence fut exécutée le lendemain dans l'après-midi. Le matin, Calvin se rendit à la prison. Michel lui

cria merci (grâce!). Calvin entama un nouveau débat sur les trois personnes divines. Il trouva mauvais que, du haut de son bûcher, cet homme, dont la théologie ne devait plus être, à ce moment même, très lucide, n'eût point crié au peuple « pour quelle vérité il mourait ». C'était, paraîtil, le cérémonial nécessaire du martyre élégant. Servet eut le tort d'y manquer, par la plus regrettable des distractions.

Le supplice du médecin espagnol n'empêcha point la Sainte-Trinité de passer, dans les conciliabules des réfugiés italiens, entêtés de subtilité dialectique, d'assez mauvais quarts d'heure. Calvin reprit ses foudres. Un certain Valentin Gentilis ayant évoqué de nouveau le fantôme de la Quaternité, dut « crier merci^ le genou en terre, puis porter une torche allumée, par les rues, en chemise, pieds nus et tête découverte au son de la trompette ». Gentihs s'enfuit à Lyon, où l'Inquisition l'incarcéra comme hérétique. L'Italien expHqua, justifia son opinion. Les Torquemada lyonnais qui, en ces matières épineuses, portaient l'expérience historique des variations doctrinales et un sens d'humanité, le relâchèrent. Il prit son vol à travers la Pologne, la Moravie, l'Autriche, toujours hanté par ses rêves. Il revint sottement à Gex, en pleine fournaise calviniste et convoqua les théologiens pour une dispute publique. Le bailli le livra aux magistrats de Berne. Plus heureux que Servet, Gentilis fut simplement décapité (1566).

Calvin était mort depuis deux ans. Mais le Pape de Genève n'avait pu léguer à son Eglise l'intelligence, qu'il n'avait point eue lui-même, de la parole apostolique : i< Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté ».

Un Livre sur Sainte Thérèse (D

L'Italie du quatorzième siècle, l'Espagne du seizième^, ont été éclairées et purifiées par la présence et l'action de deux femmes héroïques, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse. Toutes deux elles apparurent en des pays où le christianisme traversait une crise inquiétante; elles eurent l'une et Tautre l'intelligence très claire des nécessités religieuses de leur temps, et se consacrèrent, avec une incomparable charité, à la régénération morale de leur peuple. Sainte Catherine est, au premier coup d'œil. d'un abord plus facile que sainte Thérèse. Son mysticisme est moins transcendant ; son œuvre suprême, toute politique, est plus intelligible. La petite nonne toscane, si rarement cloîtrée, se jeta vaillamment dans la mêlée affreuse de l'histoire itaUenne, l'éternelle révolution des communes; elle osa même se placer au gouvernail du navire « sans pilote en grande tempête », ritahe désemparée, abandonnée par le pape et par l'empereur, que Dante signalait à la pitié du monde. Elle comprit le péril que le séjour trop prolongé de la papauté en Avignon faisait courir, non seulement à la péninsule, mais à la

(1) Sainte Thérèse, par Henri Joly. Paris, Lecoffre, 1902.

chrétienté tout entière, et quel désastre serait pour les consciences le schisme accompli à Rome même, et par un antipape italien, contre le pontife légitime exilé aux rives du Rhône. Elle réussit, par ses prières et ses larmes, à ramener Grégoire XI sur le tombeau des grands apôtres. Ainsi, bien qu'elle ait goûté souvent aux joies de l'extase et que le plus fameux de ses ravissements ait été illustré par le pinceau pathétique du Sodoma, Catherine de Sienne a laissé à l'histoire le souvenir d'une mère de l'Eglise dévouée au salut poHtique de l'Eghse et mêlée aux convulsions d'un siècle tragique, plutôt que l'image d'une soUtaire vêtue de blanc, prosternée, immobile, sous la lampe de l'autel.

L'attitude religieuse de sainte Thérèse fut très différente. Sous la pesante, l'impérieuse monarchie de Philippe II, l'Espagne jouissait de la paix publique; l'Eglise de Rome, gouvernée par les Papes ascétiques du siècle, n^avait plus besoin, comme au temps de sainte Catherine, d'être surveillée par les âmes pieuses, encouragée au labeur de la réformation volontaire et, quand elle semblait sommeiller, vivement réveillée et morigénée. Ce n'est plus du côté des pasteurs que fut attirée la sollicitude de Thérèse, mais vers le troupeau chrétien, je veux dire les ouailles très précieuses dont la garde lui était confiée, vers l'ordre du Carmel, les carméUtes d'abord, puis les carmes eux-mêmes. La discipline, alors, fléchissait visiblement dans les communautés contemplatives.

Le christianisme espagnol, si rigide à l'âge de la croisade contre l'islam, s'était comme détendu et amolli dès que, par l'exode des derniers Arabes, l'Evangile se trouva le livre unique de la doctrine, le maître incontesté des consciences. L'Espagne, tout à coup trop riche, et riche d'un or stérile, folle d'orgueil, en proie aux vanités de la vie de cour, gâtée encore et très rapidement par un contact trop intime avec Tltalie, voyait tomber dans le relâchement les familles monastiques et baisser le niveau de sa vie religieuse. Sa Httérature, drame ou roman picaresque, témoigne de cette décadence. On y rencontre des couvents de nonnes où Ton entre aussi facilement qu'en un moulin, même par escalade nocturne, où les portes des cellules sont bien mal closes et dont les colombes s'envolent à tire-d'aile ; ou des monastères qui se transforment en salons et dont les grilles complaisantes laissent passer les billets parfumés et les propos amoureux des cavaUers revenus de Naples ou de Milan. Il est aisé d'entrevoir, par les demi-confidences de sainte Thérèse, que le souffle du siècle courait déjà le long des cloîtres du Carmel. Elle résolut donc de sauver le Carmel, ou plutôt de ménager, dans le Carmel réformé, pour les âmes d'élite, un asile de pureté parfaite, la Tour d'ivoire où les grands chrétiens abritent volontiers la liberté de leur rêve. Elle embrassa cette vocation avec un courage que ne lassèrent ni les résistances de l'opinion, ni l'opposition ou les hésitations de ses supérieurs ou de

ses confesseurs, ni sa santé chancelante, ni la pauvreté de ses ressources. Tous les obstacles cédèrent à son inflexible volonté, à sa douceur sans pareille. Elle se sentait tout près du cœur de Dieu, et l'ardeur infinie de sa foi recevait chaque jour un aliment nouveau de ses longs entretiens avec le Seigneur Jésus.

Un mysticisme tout personnel, ineffable, fut, en effet, la cause et Tinspiration puissante de cet extraordinaire apostolat. Dans ce petit livre que j'ai sous les yeux, M. Henri Joly analyse avec la sagacité d'un psychologue et d'un théologien les conditions de vie extatique qui firent de la sainte d'Avila une figure peut-être unique dans l'histoire de l'Eglise militante. Ici, rien ne rappelle le songe métaphysique des sages d'Alexandrie, l'âme qui s'élève laborieusement jusqu'à Dieu, mais se noie et se perd en Dieu, le Dieu formidablement vague et indifférent de Porphyre ou de Plotin. De ses visions si fréquemment renouvelées, Thérèse, loin de s'anéantir dans le trouble ou l'éblouissement, ne recevait qu'une paix divine et comme une lumière plus vive de Tesprit. Ce n'étaient point des visions, disait-elle, « imaginaires », œuvre d'une imagination exaltée « où Ton croit voir ce qu'on pense », mais qui ne sont que « des chimères ». Ce n'étaient pas davantage des hallucinatio7is. Elle l'a bien des fois déclaré : « jamais elle n'a rien vu des yeux du corps ». Ces visions étaient, d'après son témoignage <( purement intellectuelles ». (( On me demande comment je puis

savoir et affirmer que Notre-Seigneur est près de moi avec plus d'assurance que si je le voyais de mes propres yeux. Je réponds qu'ainsi une personne ou aveugle, ou dans une très grande obscurité, n'en peut voir une autre qui est près d'elle. Toutefois ma comparaison n'est point exacte, elle n'exprime qu'un faible rapport; car la personne dont je parle acquiert, par le témoignage des sens, la certitude de la présence de l'autre... Mais ici Notre-Seigneur se montre présent à l'âme par une connaissance plus claire que le soleil... Il illumine l'entendement, afin que l'âme jouisse d'un si grand bien... Lorsque l'âme ne pense à rien moins qu'à voir une chose extraordinaire, cet adorable Maître se présente à elle tout à coup... et la fait jouir d'une heureuse paix. Quand saint Paul fut renversé sur la route, il y eut en l'air une violente tempête; ainsi il se fait un grand mouvement dans le fond de l'âme, qui esti comme un monde inférieur, mais un instant après^ tout est dans un calme divin. L'âme est alors instruite des plus grandes vérités d'une manière si admirable qu'elle n'a plus besoin de maître qui en donne l'intelligence. Celui qui est la véritable sagesse l'a rendue capable, sans aucun effort de sa part, de les saisir et de les comprendre ». Enfin, quand le Seigneur parle à sa servante, « ce divin langage, dit-elle, n'est pas sensible aux oreilles du corps, et néanmoins l'âme le perçoit d'une manière plus distincte que s'il lui arrivait par l'ouïe. On essaierait en vain de refuser de l'entendre ».

Descendons de ces sublimités. Une question tourmente sans doute l'esprit de mon lecteur. Cet étrange état d'âme fut-il l'effet d'une acuité morbide du système nerveux? M. Joly n'aperçoit, en sainte Thérèse, ni une névrosée, ni une hallucinée. Il est certain que la vie entière de celte femme, la lucidité de ses vues, la noblesse et la simplicité de ses desseins, la constance et la sagesse de son action témoignent de la parfaite santé de l'intelligence et de la volonté. Elle eut la foi portée à son plus haut degré de ferveur, la foi qui soulève les montagnes et, indépendamment de toute illusion des sens ou de l'imagination, devient véritablement créatrice. Durant plus de quarante années, l'extase offrit à cette grande âme, d'une façon singulière, comme un second mystère de la présence réelle.

Suivez-la maintenant dans la familiarité de sa pensée et de sa vie, le détail de ses réformes : vous rencontrerez des merveilles de modération, de bon sens et de bonté. Ce n'est point une nonne absorbée par la dévotion extérieure. « Je ne suis point déraisonnable, une faiseuse de signes de croix... Jamais je n'ai aimé ni pu souffrir certaines dévotions où entrent je ne sais quelles cérémonies, dans lesquelles les femmes trouvent un attrait qui les trompe ». (N'oubliez pas qu'elle est Espagnole !). Elle préférait les œuvres de charité, les petites comme les grandes. Elle soignait tendrement ses sœurs malades et berçait leur agonie, ou s'en allait au chœur, la

nuit, raccommoder les manteaux délabrés qu'elle trouvait sur les prie-dieu. Le démon ne reiïràyait point. « Je ne comprends pas, écrit-elle, ces craintes qui nous font dire : le Démon ! le Démon ! Quand nous pouvons dire : Dieu ! Dieu I et faire trembler notre ennemi. Ne savons-nous pas qu'il ne peut faire le moindre mouvement si le Seigneur ne le lui permet? Que signifient donc toutes ces terreurs? Je redoute bien plus ceux qui craignent tant le démon que le démon luimême ; car, pour lui, il ne saurait me faire du mal, tandis que les autres, surtout s'ils sont confesseurs, jettent l'âme dans de cruelles inquiétudes ». Toujours reposait en elle, à côté de la chrétienne de droite raison, la femme d'esprit, la femme du monde, d'une ironie trèsfme. « L'expérience m'a appris ce que c'est qu'une maison où il y a beaucoup de femmes réunies. Dieu nous en préserve ! » A un carme, confesseur présomptueux, elle écrit : « Je vous trouve charmant de me déclarer que vous saurez ce qu'est cette demoiselle, rien qu'en la voyant. Nous ne sommes pas faciles à connaître, nous autres femmes. Quand vous les avez confessées durant plusieurs années, vous vous étonnez vous-même de ne pas les avoir bien comprises ; c'est qu'elles ne se rendent pas un compte exact d'elles-mêmes pour exposer leurs fautes, et que vous les jugez seulement d'après ce qu'elles vous disent )>. En ce temps-là, le dominicain Louis de Grenade écrivait la Guide des pêcheurSy traité de morale

chrétienne à l'usage des personnes engagées dans la vie du siècle. Quel dommage que sainte Thérèse n'ait point écrit la Guia de los confesores ! Tout au moins a-t-elle pris la peine de décrire les conditions d'un bon confessionnal « muni de voiles bien cloués », de même que celles d'un bon parloir à doubles grilles par où « ne puissent passer les mains ».

Elle était cependant bien indulgente, opposée, comme l'avait été saint François d'Assise, aux excès de l'ascétisme monacal. Sur tous les points de la vie religieuse, dans les constitutions du Carmel renouvelé, comme dans ses lettres amicales, ce qu'elle rechercha, c'est la mesure unie à une scrupuleuse prudence. Elle ne voulait pas que les Carmes réformés, déchaussés, selon la vieille règle, montassent sur des mules pour une heure de voyage. « Je n'approuve pas ces jeunes Carmes déchaussés avec leurs mules et leurs selles. Quant à vous faire aller nu-pieds, sans sandales, je n'en ai jamais eu l'idée ; déjà vous n'êtes que trop déchaussés. Comprenez bien, mon père, que j'aime qu'on insiste beaucoup sur les vertus et non sur les austérités corporelles. Cela vient sans doute de ce que je ne suis guère pénitente moi-même ». Mais, à propos des inspections faites par les supérieurs ecclésiastiques dans les couvents de carmélites : « Que jamais, même le matin, ils ne s'arrêtent pour manger dans le monastère, même s'ils en sont sollicites avec importunité, et qu'ils s'empressent de partir ».

Un dernier trait achèvera l'originalité séduisante de cette figure. Un sien neveu, dont la jeunesse avait été orageuse, avait confié à ses soins une fillette illégitime. Puis, fixé aux Indes, il allait se marier. Elle le félicite de sa résolution. « Je vois par là combien je vous aime... Quand je vois cette enfant vous ressembler si bien, je ne puis m'empêcher de l'accueillir et de Taimer beaucoup... Dieu veuille en faire sa servante I Car ce n'est pas elle la coupable ; aussi, vous ne devez rien négliger pour qu'elle soit bien élevée ; quand elle sera plus âgée, il ne faudra pas la laisser où elle est ; elle sera mieux chez sa tante; nous attendrons pour voir ce que Dieu veut en faire. Vous pouvez envoyer ici une certaine somme d'argent que l'on placerait, et les rentes serviraient à sa subsistance. Certes, elle le mérite, car elle est très gentille. Il n'eût pas été nécessaire de nous envoyer de l'argent pour elle, si ce monastère ne se trouvait actuellement dans la plus grande pauvreté ».

Elle mourut à soixante-sept ans, le soir du k octobre ï 582, après avoir proféré cette parole où toute sa foi et tout son amour étaient contenus : « Seigneur, il est temps de nous voir ! » Jadis, au même jour et à la même heure était mort, dans sa pauvre cellule, saint François d'Assise, tandis qu'une volée miraculeuse d'alouettes passait en gazouillant sur les toits du monastère, parmi les ombres du crépuscule. Alaudœ aves lucis amicœ, dit saint Bonaventure.

L'Originalité de Sainte Thérèse (D

Les Dames du Carmel, contraintes de quitter Paris et de s'exiler de notre terre de liberté, d'égalité et d'ineffable fraternité, se sont réfugiées en Belgique, en un faubourg de Bruxelles, et viennent d'entreprendre, pour la gloire de leur ordre, une traduction des œuvres complètes de sainte Thérèse, travail délicat, difficile, car la langue de la grande carmélite, d'une mysticité bien subtile, d'une syntaxe irrégulière, trop personnelle, où fourmillent les abréviations, a vieilli^ même pour les lecteurs espagnols, plus que la langue de Cervantes, demeurée si limpide. Les traductions françaises antérieures en prenaient trop à leur aise avec le texte de la sainte. Les Carmélites de la rue Saint-Jacques étaient prêtes à accomplir cette tâche. Elles trouvaient dans leur Compagnie l'érudition philologique nécessaire, éclairée d'ailleurs par le sentiment profond et Taustère pratique de la règle. Leur travail, revisé par Mgr PoUt, évêque de Cuença (Equateur) et ancien supérieur des Carmélites de Quito, peut

(1) Œuvre complète de Sainte Thérèse de Jésus, tradaction nouvelle par les Carmélites du a premier monastère » de Paris. — Paris, V. Retaux, 1907.

être tenu pour définitif. Les deux premiers volumes parus renferment la vie de sainte Thérèse écrite par elle-même et les Relations spirituelles à ses directeurs^ le Château intérieur, les ExclatiiationSy les Demeures, le Chemin de la Perfection, les Fondations seront publiés tour à tour. Mais je crois que ces deux volumes permettent d'apercevoir, en son originalité séduisante, le génie de cette femme singulière, l'élan sublime de son mysticisme et la finesse de son esprit, la hardiesse de sa théologie et la sûreté de son bon sens, son indulgence pour autrui et la tendresse de son cœur, enfin, je ne sais quelle grâce alerte et souriante qui nous fait imaginer d'elle une figure toujours jeune, d'une infinie douceur. En sainte Thérèse, nulle trace de scolastique, nul effort de raisonnement, et point d'abus des textes tirés de l'Ecriture, dont nous accablaient les théologiens de l'ancien temps, même les mystiques qui, pour prendre leur vol vers les hauteurs vertigineuses de la contemplation et de Tado ration, cherchaient comme point d'appui quelque verset venu des prophètes ou de l'Apocalypse. Nulle trace pareillement de la mélancolie qui pénètre chaque ligne de V Imitation, Uvre douloureux où le moyen âge a mis tout son découragement, le renoncement à ses plus beaux rêves, le dédain de Tactien, son amour pour la solitude, sa muette résignation aux volontés du Père qui est aux Cieux. Une allégresse intime court à travers les confidences de la Vierge d'Avîla. Même torturée par

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les souffrances de son corps trop frêle, d'une nervosité redoutable, elle garde une sérénité d ame admirable, elle se sait rapprochée du cœur de Dieu. « Crucifiée, écrit-elle, entre le ciel et la terre », abandonnée par le monde, tournée vers Dieu seul, l'éblouissement que lui cause la connaissance des choses divines, le tourment de son amour inassouvi, lui fait perdre jusqu'au sentiment de la vie. « On dirait les affres de la mort. Seulement, cette souffrance est accompagnée d'un si grand bonheur que je ne sais à quoi la comparer. C'est un martvre à la fois délicieux et cruel ».

Ce qui distingue sainte Thérèse des grands mystiques, des femmes en particuKer, telles que sainte Douceline de Provence, c'est le calme, la sûreté en quelque sorte scientifique avec lesquels elle raconte, analyse et classe les états les plus troublants, les illuminations transcendantes de son esprit. Peut-être, depuis les philosophes d'Alexandrie, n'avait-on point revu d'aussi nombreuses et fines nuances dans la confession d'une conscience religieuse et les t-tats les plus fuyants de l'âme disposés en d'aussi magnifiques hiérarchies. La psychologie de l'oraison est une pure merveille. Reprenant une image chère à sainte Catherine de Sienne, elle compare l'âme à un jardin que l'on peut arroser de quatre manières, qui sont les quatre degrés de l'oraison : la méditation en quelque sorte rationnelle, qui s'abstient encore de vues sur le surnaturel, l'oraison de quiétude « où

la volonté, sans savoir comment elle se rend captive, se laisse emprisonner par Dieu, bien assurée de tomber au pouvoir de Celui qu'elle aime... L'âme, ici, s'élève peu à peu au-dessus de sa misère, elle reçoit quelque connaissance des joies du Ciel... La majesté de Dieu commence à se communiquer à cette âme... L'âme, dès qu'elle en est là, perd le désir des choses de la terre... Le Seigneur veut alors faire comprendre à cette âme qu'il est tout près d'elle, si près qu'elle n'a plus besoin de lui envoyer de messagers. Elle peut lui parler elle-même et sans élever la voix, car, à cause de sa proximité, il la comprend au seul mouvement des lèvres ».

Alors, au troisième degré de son ascension, l'âme entre en union avec Dieu, et se sent mourir aux choses de la terre. « On dirait une personne qui, tenant en ses mains le cierge bénit, attend à tout instant la mort, mais une mort ardemment désirée. Durant cette agonie, l'âme est inondée d'inexprimables délices ». Enfin, voici le terme de la béatitude : le ravissement ou l'extase. L'âme défaille ; le corps lui-même s'évanouit, tous les sens se ferment ; l'âme s'abîme en Dieu. « Notre- Seigneur me dit ces paroles : « Votre âme se « consume tout entière, ma fille, du désir d'en- « trer plus profondément en moi. Ce n'est plus « elle qui vit, c'est moi qui vis en elle ». Yous voyez la différence entre ce mysticisme du Carmel et la théorie de saint Paul : in ipso vivimus, movemur et sumus.

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La vie sacramentelle était, pour Thérèse, l'aliment sans cesse renouvelé de l'extase. « Comme je venais de communier, mon âme me parut réellement ne faire qu'un avec le corps sacré de Notre- Seigneur ». Et, quelques jours plus tard : « 11 me fut donné à entendre comment le corps sacré de Jésus-Christ est reçu par son Père au dedans de notre âme. J'avais déjà vu et compris de quelle manière ces trois divines Personnes se trouvent en nous... Une autre fois, on me fit comprendre comment le Seigneur est dans toutes les créatures, et en particulier dans l'âme. Il me vint à l'esprit la comparaison d'une éponge qui s'imbibe d'eau ».

Sans doute, un assez petit nombre de lecteurs recevront, de ces pages extraordinaires, la nourriture spirituelle convenable à leur propre conscience. Une telle exaltation du sentiment religieux, si elle se rencontre encore dans l'ombre des derniers cloîtres, est, dans la vie commune de notre monde, un phénomène peu fréquent. Mais, par le côté le plus accessible à l'intelligence et à la sympathie des esprits cultivés, les ouvrages que traduisent les Carmélites exilées peuvent .intéresser encore beaucoup de personnes. Dès le début de la Vie, la Sainte nous charme par la candeur de ses premières émotions. La famille Cepeda, de bonne noblesse castillane, comptait neuf garçons et trois filles. Thérèse était, par l'âge, le troisième enfant. Nous apprenons, au premier chapitre, une nouvelle qui semblera à quelques-uns fort surpre-

nante. Ces chrétiens espagnols, dont les pères avaient chassé les Arabes au nom de TEvangile, maintenaient chez eux T esclavage. Jamais don Sanchez de Cepeda ne put se décider à prendre des esclaves. « Ayant eu, chez lui, une esclave qui appartenait à Vun de ses frères, il lui prodiguait les mêmes attentions qu'à ses propres enfants ». Cet homme sensible aimait la lecture des livres espagnols [los ténia de romance, dit le texte). En ces hvres de langue romane se trouvat-il des 7'omans, et des romans de chevalerie? J'aimerais à le savoir. Quatre-vingts ans avant le Don Quichotte, la Uttérature chevaleresque traversait ses plus beaux jours. Mais la Vie des saints, lue là-bas en famille, suffit à enflammer l'imagination de Thérèse si vivement que, tout enfant, elle cherchait le moyen de s'en aller, avec l'un de ses frères, « pour l'amour de Dieu, au pays des Maures », où ils goûteraient la joie « d'avoir la tête tranchée ». Malheureusement, les Maures étaient bien loin, et ce beau projet n'aboutit qu'à la construction, dans le jardin paternel, d'un ermitage puéril. La bonne petite sainte Catherine de Sienne avait jadis poussé plus loin l'aventure. Elle s'avança, munie de quelques provisions, dans la campagne, où son père la retrouvait bientôt en oraison, au pied d'un arbre. On sait que la grande œuvre monastique de sainte Thérèse fut sa réformation de l'Ordre du Carmel. Dès son entrée au couvent, elle avait souffert de l'esprit de dissipation et de frivolité

l'originalité de sainte THÉRÈSE 109

qui s'était glissé clans le cloître. Les religieuses gardaient une fenêtre ouverte sur la vie mondaine, recevaient des visites, conversaient avec les cavaliers. Sur ce point le témoignage de la sainte confirme ce que permettaient d'apercevoir certains drames de Caldéron et même les romans picaresques. Trop souvent les monastères devenaient des salons. Les âmes y couraient le risque du naufrage spirituel. Tliérèse elle-même, vers sa vingtcinquième année, fut entraînée par le courant et crut toucher aux portes de Fenfer. Sur ce point délicat, la réserve de sa plume est extrême. Elle avoue ses conversaciones, des entrevues dangereuses, expression vague, que les récentes éditrices traduisent par liaisons. L'une de ces conversaciones fit sur la jeune nonne une impression très forte. <( Mon cœur, dit-elle, s'y complaisait beaucoup ».

Cette « récréation empoisonnée » se prolongea durant plusieurs années. Thérèse négligea l'oraison, se contentant d'une dévotion distraite. « Ma vie se traînait dans les plus bas sentiers de la perfection ». Le retour à la prière fut pour elle le commencement du salut. Elle gravit rapidement les degrés mystiques que je décrivais tout à l'heure. Et, dès lors, des visions de béatitude furent très fréquemment la récompense de son ascétisme.

Au temps de sa langueur religieuse se place un incident étrange. Elle avait choisi pour confesseur « un ecclésiastique d'une naissance et d'un esprit

distingués » avec qui elle s'entretenait souvent et qui lui témoignait beaucoup d'amitié. Un beau jour, le confesseur se confessa à la pénitente. Depuis sept ans le malheureux vivait dans le désordre, était la fable du pays, continuait néanmoins à dire la messe. « Il m'inspira une pitié profonde, car je lui avais voué un vif attachement )). Elle ouvrit donc une enquête sur la vie intime de ce prêtre. « Mieux au courant de ses égarements, je vis en même temps que l'infortuné n'était pas aussi coupable qu'il le paraissait ». La femme, cause du scandale, lui avait attaché au cou (( une petite idole de cuivre » [idollillo de cobre) enchantée. La sainte obtint que l'idole lui fût remise. Elle la fit jeter à la rivière. Et, sur-lechamp, le prêtre, s'éveillant d'un sommeil de mort, se convertit à la plus rigide vertu. « Je n'ajoute pas une foi entière à ce que l'on raconte des charmes^ mais je dis ce que j'ai vu, ajoute Thérèse, afin de mettre les hommes en garde contre ces femmes qui cherchent à les attirer à elles ».

Miséricorde et charité, est-il, pour les âmes très austères vouées à la recherche de la perfection chrétienne, une parure plus élégante?

Saint Borgfa(i)

Renan dit, un jour, que la vie serait douce, entre les murs d'une cellule — ou même d'une prison — si le reclus s'y trouvait enfermé en tête à tête avec les Acta sanctorum. Il aurait pour chaque jour de l'année |(les saints de décembre étant, je crois, encore à venir), la compagnie de quelques-uns de ces hommes, les meilleurs qu'ait connus le monde, des paroles sublimes et des dévouements héroïques;, les merveilles de la charité chrétienne et toute la suite de l'œuvre de civilisation poursuivie par l'Eglise dès son apparition. J'ajouterai à ce tableau séduisant des enchantements de toutes sortes : des apparitions, des fantômes, des miracles charmants, le tour folâtre que prennent parfois les lois de la nature, des moines qui montent en l'air comme des ballons dirigeables, une botanique inattendue, des bêtes fauves, lions, panthères ou loups, d'une, dévotion attendrissante, et de délicieuses horreurs, des pestes, des guerres, des massacres, où se déploie la générosité des saints, des scènes de persécution où éclate la niaiserie méchante des grands poli-

(1) S^aint François de Borgia [1510-457^], par Pierre Suau. — Paris, Lecoffre, 1903.

tiques qui croient étouffer des consciences et abolir les choses divines par la violence ou la pira« terie conformes aux mœurs de leur siècle, la torture et le bûcher au bon vieux temps, Texil, les gendarmes, le cambriolage et la spohation aux époques de mansuétude moderne.

Mais les Acta sanctorum^ les cinquante lourds in-folio des Bollandistes ne semblent point d'un usage très répandu et d'un maniement commode. Ils ne sont point portatifs en voyage. Ils dorment, relégués dans les grandes bibliothèques savantes, rarement tirés de leur rayon et de leur sommeil. Je leur garde une réelle tendresse pour les heures aimables qu'ils m'ont permis de goûter dans la société du bienheureux Joachim, abbé de Flora, au douzième siècle, de saint François d'Assise et de ses disciples, au treizième. Cependant, chaque fois que j'ai demandé un volume des Acta, j'ai cru surprendre, sur le visage du fonctionnaire chargé de dénicher mon saint, une ombre de surprise mêlée de mélancolie. « Si monsieur doit revenir demain, je laisserai le livre à la place demonsieur, car il est vraiment d'un poids excessif, et si encombrant à transporter ! »

Il convient donc de se féliciter de la publication fondée, il y a quelques années déjà, par des catholiques érudits, les Saints, petits volumes légers qui se glisseraient sans peine dans la valise des personnes sérieuses, même à la mer ou à la montagne. J'ai eu l'occasion d'entretenir nos lecteurs de plusieurs d'entre eux. La collection, dirigée

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par M. Henri Joly, est, à cette heure, très ample. On y rencontre des écrivains de marque, le duc de Broglie, Henry Cochin, André Baudrillart, Petit de Julleville, Henri Brémond, Welschinger. L'une des plus émouvantes figures de la série est assurément le personnage étudié par M. Pierre Snaii, saint François de Borgia, rarrière-petitfils du Pape Alexandre VI, François Borgia, duc de Gandia, vice-roi de Catalogne, favori de Charles Quint, objet des haines tenaces de Philippe H, second successenr d'Ignace de Loyola au gouvernement de la Compagnie de Jésus. L'auteur de ce livre est sans doute lui-même jésuite. La dédicace au général actuel de la Société, le permis d'imprimer des examinateurs, autorisent cette opinion, et, plus encore, la parfaite indépendance de l'esprit critique. J'ai souvent rencontré cette liberté de la critique^ appuyée sur une solide érudition, chez les écrivains de la Compagnie. Je ne vois plus, d'ailleurs, chez nous, que tel homme d'Etat de nature larmoyante, ou tel sénateur formé par une longue méditation du Juif-Errant, qui croient encore à la maxime Perinde ac cadaver, aveuglément appliquée à l'entière vie intellectuelle ou morale des Pères. M. Suau ne se croit pas tenu de jeter un voile sur les crimes des grands Borgia historiques. Alexandre et son fils César lui apparaissent la calamité de l'Eglise et, en quelques mots, il les a flétris. Il ne s'est pas cru obligé de dissimuler le fond d'orgueil despotique qui était en la haute conscience de François, héritage peut-être de son

bisaïeul, contre lequel il lutta toute sa vie. Un jour, à Yalladolid, des gens s'attroupaient pour le voir. « Ils me regardent comme une bête curieuse, dit-il à son compagnon. Ils ont raison. Si Dieu ne m'avait pas enchaîné par les liens de la religion, je serais une bête fauve ». « Les saints, éciît M. Suau, ne se montrent sans imperfections que dans les histoires maquillées. En réalité, ils subissent tous les effets de l'infirmité humaine. On fait injure à leur mémoire, on les diminue en n'osant pas tout avouer d'eux. Pierre et Paul eurent des conflits ; Paul et Barnabe ne s'entendirent point ». François de Borgia dut méditer sur l'événement terrible qui marqua d'une première tache de sang la chronique des Borgia : son aïeul, Juan de Gandia, fils aîné du Pape Alexandre, assassiné, une nuit d'été, à l'issue d'un souper chez sa mère Yanozza, par les spadassins de son frère, le cardinal César. On l'avait retiré le lendemain, du fond du Tibre, à la Ripetta, la gorge et la poitrine criblées de coups de poignard. Le jour même, Rome entière et les ambassadeurs de la chrétienté près du Saint-Siège avaient proclamé le nom du fratricide. Ce crime fut le fait décisif du pontificat. A partir de cette heure, Alexandre VI, saisi de terreur, avait abdiqué entre les mains de César son infinie puissance politique sur les affaires d'Italie, et le meurtrier, triomphant, jetant sa cape rouge aux orties, s'était rué, à la façon d'un chef de brigands, sur la péninsule, était devenu l'effroyable maître de Rome et de l'Eglise. Quand

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