SAINT BORGIA
une famille renferme en ses annales toutes proches une telle tragédie, il est nécessaire qu'un sillon de tristesse, d'angoisse et de gravité religieuse se creuse dans une âme d'élite, telle que fut l'âme de François de Borgia.
Tout enfant, à la cour de Gandia, François témoigna de sa vocation à la vie ecclésiastique. Son père ne le voyait pas sans impatience, ornant de petits autels et chantant le Kyrie avec ses pages. « Il vous faut des armes et des chevaux, François, et non des images et des sermons. J'ai demandé au ciel un duc et non un moine. Soyez dévot, mais restez chevalier ». A dix ans, à la mort de sa mère, après avoir pleuré et prié, il se flagella, k dix-sept ans, Charles Quint l'appelait à la cour de Yalladolid. Comme il traversait Alcala, entouré d'un brillant cortège, il croisa les officiers de l'Inquisition qui emmenaient en prison un pauvre homme. Le jeune seigneur s'arrêta et regarda avec grande pitié l'inconnu tombé dans les griffes du Saint-Office et qui n'était autre qu'Ignace de Loyola.
Deux ans plus tard, il épousait Eléonore de Castro, favorite de Timpératrice Isabelle, qui lui donna, en 1530, son premier fils et dont il eut huit enfants. La mort de son père, en 15/i3^ fit de lui un grand d'Espagne, et le prince d'un petit royaume détaché de ce royaume de Yalence conquis jadis par Tépée du Cid, duché, marquisat et baronnies, plus de trois mille familles vassales, le long de la mer, en une contrée aussi riante que
l'Andalousie, toute parée des arbres et des fleurs de l'Afrique. En Espagne et dans Tempire, tant qu'il vécut dans le siècle, il parut l'une des figures les plus liantes, Fun des plus précieux conseillers de la couronne, tour à tour homme de guerre, compagnon de l'empereur en sa campagne de Provence, ou homme de gouvernement, réorganisant la Catalogne, fortifiant Perpignan, pacifiant le Roussillon. Infatigable justicier, il purge, autant qu'il se peut, sa vice-royauté des brigands qui l'infestent. Lui-même, à l'occasion, fait l'office de gendarme, mène l'assaut contre une bande réfugiée dans une tour, à une lieue de Barcelone. « J'en ai pendu six, les plus fameux. Celui qui s'en tirera à moins de frais est sur de ramer toute sa vie. Ceci a calmé le pays... ».
Mais les brigands titrés, les hobereaux qui entretenaient les spadassins, même les très grands seigneurs qui se croyaient tout permis, causaient plus d'ennuis à François que les simples détrousseurs de campagne. Ces personnages formaient des ligues rivales entre elles, qui désolaient la contrée. Borgia s'estimait heureux quand il obtenait que les belligérants signassent une trêve de six mois. Parfois aussi, les misères de la morgue espagnole et de l'étiquette sacro-sainte l'occupaient d'autant plus qu'il tenait lui-même au respect de l'étiquette. M. Suau cite l'un de ses rapports à l'Empereur, alors à Ratisbonne, où se rencontre une histoire de baldaquin ducal qui eût réjoui Saint-Simon, et une quei^lle de préséance, sou-