SAINT BORGIA
levée par un comte mal élevé, et qui faillit finir en coup de dague.
Au cours d'une vie si remplie, on voit se développer, d'un mouvement régulier, la ferveur religieuse de l'homme qui, de jour en jour, se rapproche de Dieu. La méditation des Ecritures, tous les devoirs de la foi chrétienne, les œuvres de charité s'emparent de plus en plus de la conscience de Borgia. Des événements douloureux, des scènes tragiques enflamment l'imagination de ce chevalier espagnol : ainsi le désastre de la flotte et des armes impériales sur les côtes barbaresques et la lugubre chevauchée de quinze jours, de Tolède à Grenade, à la suite du cercueil d'Isabelle, et, la nuit, dans la cathédrale en deuil, la découverte et la reconnaissance officielle du cadavre décomposé, par les nobles compagnons du triste voyage. Plus tard encore, au chevet de Jeanne la Folle qui, depuis quarante ans, languissait à Tordesillas, et, depuis quinze ans, avait horreur des choses religieuses, c'est François de Borgia, déjà prêtre et jésuite, que Voh. appela pour ramener à Dieu la veuve de Philippele-Beau. Il l'exhorta, la consola, lui récita le symbole des apôtres ; elle dit A mm ! et mourut pieusemont, le jour du Yendredi-Saint 1555, en murmurant : « ô Jésus crucifié, soyez avec moi ! » Ce fut le premier miracle de saint Borgia.
11 avait perdu sa femme Eléonore en 15/i6. Le 9 octobre de cette même année, Ignace de Loyola le recevait secrètement dans son ordre. Le 31 août
1550^ il fit ses adieux à ses fils dont l'un, Jean, le second, l'accompagnait à Rome. « Quand il fut parvenu à deux jets de pierre^ dans un chemin creux près duquel s'élève aujourd'hui une croix, François de Borgia se retourna pour saluer Gandia une dernière fois, puis il entonna le psaume : In exitu Israël de Egypto ».
Avec lui rentraient dans la ville sainte un nom sonore et tout un cortège de souvenirs propre à émouvoir, dans les cloîtres de l'Aventin, du Janicule et du Cœlius, les vieux moines qui, en leurs années d'enfance, avaient vu passer par les rues de Rome la figure magnifique, épanouie, souriante d'Alexandre VI, bisaïeul, et le visage masqué de César, grand-oncle du jésuite espagnol. Sans doute, dès les premiers jours, il fit des stations de prières douloureuses, à Sainte-Mari e-du- Peuple, sur la tombe de Yanozza^ son arrièregrand-mère et de don Juan de Gandia, son aïeul ; aux caveaux de Saint-Pierre, sur la tombe d'Alphonse d'Aragon, second mari de Lucrèce, son grand-oncle, à l'église des Espagnols, sur le sépulcre du Pape Borgia, chef de la famille. Quelles pensées, quels effrois ou quelles espérances traversèrent alors son esprit et son cœur, aucun être humain n'en reçut la confidence.
Le Diable Capucin d)
Il y a vraiment plaisir et profit spirituel à rencontrer le Diable, non point au coin d'un bois ou dans son alcôve, mais en peinture, en littérature légendaire ou dramatique. C'est presque toujours une rencontre rassurante. L'imagination populaire, dès les temps anciens, s'est évertuée à dépouiller peu à peu le personnage de son auréole de terreur. Je crois même que les moines du moyen âge aimaient mieux l'apercevoir face à face que soupçonner sa présence incertaine et formidable sous les espèces de la tentation, du rêve satanique, de la foi chancelante, de l'impureté souriante. Notre Raoul Glaber, qui vivait dans la première moitié du onzième siècle^ — un siècle noir, où le Démon, magicien et antipape, se dressait parfois sur la chaire de Saint-Pierre, Glaber eut avec le grand ennemi du genre humain trois ou quatre entrevues où il garda assez de sang-froid pour imprimer en son souvenir l'image pittoresque, grimaçante, légèrement comique du visiteur inattendu. Un matin, tandis que la cloche de matines
(1) Le Diable prédicateur, comédie espagnole du dix- septième siècle, traduite pour la première fois par Léo Rouanet. — Paris, Picard; Toulouse, Privât, 1901.
tintait, le Diable fit irruption au dortoir du couvent où les paresseux, les tièdes sommeillaient, chaudement enfouis sous leurs couvertures ; il bondissait follement, à la façon d'un chat sauvage et criait : « Où est mon Bachelier ? Ubi est Baccalariiis meus? »
(Remarquez, en passant, la valeur de ce témoignage. Donc, la France possédait des bacheliers à l'époque des premiers Capétiens. Elle produira des bacheliers jusqu'au refroidissement final de la planète. M. Georges Leygues pouvait, en abolissaut la néfaste institution, introduire, dans notre histoire, un événement aussi considérable que la nuit du k août, et revêtir son nom d'une gloire immortelle. Puisse sa passion pour les traditions du moyen âge ne pas précipiter la ruine des bonnes études !)
Fei-mons cette trop longue parenthèse et revenons au Démon. Nos vieux pères ne semblent pas l'avoir pris fort au sérieux. Il leur parut passablement naïf, d'esprit léger, facile à duper. Et puis, son enfer passait parmi eux pour être assez mal tenu et surveillé. Tout y allait à la diable. Un jour, Satan, partant en campagne avec son état-major, confia la garde de ses chaudières à un malheureux jongleur que l'amour du jeu avait perdu. Saint Pierre, qui n'ignorait point ce détail, vint rôder autour des portes infernales, portant en poche un jeu de cartes. Le jongleur ouvrit imprudemment la géhenne à l'apôtre. Une partie de piquet fut, sur-le-champ, commencée. Saint Pierre trichait-il?
Je n'ose le croire. Mais, après avoir gagné à son partenaire sa guitare et sa chemise, il lui proposa, comme enjeu, les âmes de la « cité dolente ». 11 gagna jusqu'à la dernière, les enfouit toutes en sa gibecière et remonta allègrement au paradis. Jugez de la fureur du Diable quand il trouva son bercail vide ! D'un coup de pied, il lança le jongleur jusqu'au seuil du royaume des cieux, où le bon portier l'attendait et l'accueillit paternellement.
Trouverait-on, dans les légendes de la vieille Espagne si rigidement catholique, une tradition analogue : j'en doute. Mais, d'autre part, en aucune littérature dramatique, le Diable n'occupe une place plus importante que chez nos voisins. Sur ce théàtj'e, qui recherche si obstinément l'édification religieuse du spectateur et dont la Comedia est plus terrifiante parfois que divertissante, Satan joue un rôle d'aussi précieuse utilité que sur la scène française le Père noble ou le Financier. N'oublions pas que Lope de Vega, Tirso de Molina, Calderon furent hommes d'église ou moines. Le Démon est le personnage le plus en vue de la plupart àQ^ Autos Sacramentales. Il fmit toujours, après avoir tenté au péché les simples mortels, par être humilié et déconfit. Le charme surnaturel de l'Eucharistie déjoue tous ses artifices. Il est vaincu, tout prêt à entonner l'O sahitaris! Au dix-septième siècle encore, l'Espagne le fit sortir des couhsses, pour le plus grand bien des âmes castillanes. La pièce étrange que M. Léo Rouanet vient de traduire nous montre un Lucifer
assez imprévu, franciscain, prédicateur, frère quêteur et thaumaturge, par la volonté de Dieu. L'auteur en est inconnu. Elle eut, au temps de Philippe IV et durant deux siècles, une extraordinaire popularité. Vers 1623 déjà, Lope de Vega avait écrit un Frère Diable, médiocre ouvrage encore inédit. Les deux comédies furent inspirées pas une aventure miraculeuse que rapporte un pieux écrivain valençais du seizième siècle, Cristobal Moreno, lequel s'appuie sur les témoignages de trois vénérables et doctes théologiens contemporains de Paul IV Caraffa. Voici l'histoire. Elle n'est point vulgaire.
Un jour, dans la ville de Lucques, en Italie, les bons frères franciscains déjeunaient paisiblement. On sonne à la porte du couvent. Le frère portier ouvre. Un inconnu, vêtu de l'habit de l'Ordre séraphique, demande à parler au Père gardien, en présence de la communauté. Il est conduit au réfectoire, et prononce ce petit discours qui dut faire tomber plus d'une fourchette :
« Père gardien, ne soyez effrayé, ni vous ni vos religieux, de ce que je vais vous apprendre. Je suis le Démon, tentateur des âmes, persécuteur acharné de quiconque sert Dieu. C'est le Tout- Puissant qui m'envoie. Ne craignez rien. Je resterai parmi vous, sous cette forme et figure, le temps qu'il plaira à la Divine Majesté. Pour vous, tenez le mystère secret et ne le découvrez à personne, afin de ne pas encourir son châtiment. J'irai moi-môme demander par la ville toutes les
aumônes; telle est la volonté de Celui qui me créa et qui punit de la sorte mon orgueil ».
Et le Diable passa deux années dans ce couvent. Il allait par les rues et rapportait chaque soir à ses confrères une quête abondante. Seul, un riche marchand, dont l'avarice était sans bornes, refusait chaque jour son petit hard. En vain le démoniaque capucin prêchait-il à cet homme et à ses serviteurs la charité chrétienne et la pénitence. Leur cœur demeurait plus dur que le rocher. Le Diable, découragé, fit ses adieux à la communauté en lui prédisant la fin terrible du marchand. Le Père gardien, accompagné de ses plus saints religieux, se hâta de courir à la maison maudite. Il était trop tard ! Une affreuse tempête enveloppait le logis du mauvais riche, et ne permettait à personne d'y pénétrer. Quand elle se fut apaisée, on découvrit que les démons avaient emporté le marchand, corps et âme, et l'avaient précipité à la cuve infernale, dans le canton réservé aux avaricieux.
Lope de Vega comprit que cette légende monacale, pour devenir un bon drame espagnol, devait se compliquer d'amour et de jalousie. Il imagina de marier le marchand Federico à une jeune dame, Octavia, qui, éprise du jeune FeUsardo, fils du gouverneur de Lucques, lui offre son coeur dès la première entrevue. Fureur du mari, coup de poignard, mort de l'épouse trop légère, intervention de la Sainte Vierge et du Diable, résurrection de la dame, damnation de l'époux, tel est le canevas
de la comedia précipitamment écrite par Lope et perdue dans le torrent de ses dix-huit cents œuvres dramatiques. L'auteur du Diablo predicador^ moins fécond et moins essoufflé, traita ce thème tragique d'une main plus délicate et plus lente. Il fit d'Octavia une amoureuse que la pensée seule de l'adultère épouvante, et qui, par vertu, semble parfois haïr celui qu'elle aime, le beau Feliciano. Son Père gardien, à qui l'odeur du soufre et les paroles ambiguës de Lucifer vêtu d'un froc ont révélé la présence du Démon, accepte avec bonne grâce le confrère infernal qui, tout en quêtant pour la sainte maison, lui construira, vertigineux architecte, un beau couvent tout neuf.
Mais, comme le théâtre espagnol, destiné, dès son origine, au petit peuple aussi bien qu'aux lettrés et aux seigneurs, ne peut se passer d'un élément de bouffonnerie, voici frère Antolin, le moins mystique des moines, peureux et gourmand, mais d'une gourmandise qui jamais ne se rassasie. Son estomac est un gouffre sans fond où s'engloutissent incessamment jambons, cervelas et poulardes. Entre le franciscain Lucifer et ce goinfre encapuchonné, la relation dramatique, bien qu'un peu grossière, est assez comique. Le Diable s'amuse à tourmenter le pauvre homme en lui dérobant ses plus succulentes provisions ingénieusement enfouies dans les replis de ses vastes manches. Mais, fidèle imitateur de saint François qui nourrit, un matin de Pentecôte, dix mille de ses frères par
une apparition miraculeuse de provisions venues de tous les points de TOmbrie, i'évangéliqiie Lucifer apaise la faim d'une troupe de mendiants chargés de famille et de haillons grâce aux trésors culinaires qu'Antolin se préparait à déguster dans la solitude des champs. Mais le pauvre homme n'est point au bout de ses chagrins. On n'est point impunément le confrère d'un thaumaturge, l'instrument d'un miracle. Le peuple, persuadé que le moine est un saint authentique, ne lui laisse plus une heure de repos. Il accourt sur la scène, tout ahuri, poursuivi, dit-il, par une vingtaine de personnes armées de couteaux et de ciseaux. « Chacun voulait emporter un morceau de mon froc, si bien que, pour le défendre, je suis sorti de la mêlée criblé de piqûres aux cuisses, aux jambes et aux bras » . Cependant une pieuse dame apporte au frère un poulet rôti. Déjà le volatile descendait dans le large gosier d'Antolin, quand Lucifer, invisible pour le moine seul (les spectateurs acceptaient ce naïf jeu de scène), le saisit à la gorge et l'étrangla k demi comme « entre deux fers rouges ».
Ce sont là miracles carnavalesques. Mais, en Espagne, un bon drame d'édification religieuse a besoin de prodiges autrement redoutables. Octavia vient de tomber sanglante sous le couteau de son mari, fou de jalousie. Elle est morte. Tout à coup, un nuage s'abaisse des frises du théâtre. La Yierge, entourée d'anges, en sort, s'incline vers la jeune femme, la touche de ses mains divines. La
morte ressuscite. Lucifer est témoin du miracle. Malgré lui, tout frémissant de rage, il s'agenouille en face de la mère de Dieu. Lodovico, l'époux assassin, en revoyant vivante sa victime, ressent d'abord un trouble très naturel ; mais il se ressaisit, refuse de recevoir au foyer conjugal la femme innocente revenue de l'autre monde. Les exhortations du moine Lucifer, dont l'âme devient de plus en plus franciscaine, demeurent impuissantes contre la fureur de plus en plus satanique de Lodovico. En vain le Diable recommande-t-il au misérable l'intercession de saint François, l'efficacité de la prière et du repentir et, comme premier acte de conversion, une sérieuse aumône au couvent des chers frères mineurs. A lutter contre cette conscience perverse, il perd son temps et son latin. Lodovico est irrémissiblement condamné. La bouche de l'enfer s'ouvre sous ses pieds et, en présence de l'archange saint Michel, qui vient présider à la lugubre catastrophe, il disparaît parmi les flammes éternelles. Octavia, une fois ce déplaisant mari mis en lieu sûr, ne tardera pas à épouser Feliciano.
Le Démon confesseur de la foi catholique, champion de l'Eglise, chevalier des congrégations religieuses, voilà une surprenante imagination, qui eût fait ouvrir de bien grands yeux à notre vieux Raoul Glaber. Je recommande cette singuUère comédie espagnole à ceux qui furent, pendant quatre années, nos députés ineffables. Peut-être, dans le nombre, s'en trouve- t-il quelques-uns qui
croient encore au Diable. Ils pourront saluer en lui la figure respectable d'un opportuniste libéral, bienfaisant et de joyeuse humeur.
Choses d'Espagne (i)
En dépit du mot de Louis XIV, il y a toujours des Pyrénées entre la France et l'Espagne, je veux dire une barrière intellectuelle qui sépare et même éloigne singulièrement l'une de l'autre les deux nations latines. Et peut-être ces Pyrénées sontelles plus escarpées sur le versant français que du côté de nos voisins. La littérature espagnole nous semble plus étrangère que l'italienne ou l'anglaise. Les Français bien élevés ont lu Don Quichotte vers leur quinzième année. Ils entrevoient à travers Corneille la figure du Cid. Ils savent que Gil Blas est une adaptation des romans picaresques de l'Espagne. Les personnes pieuses ont une vague idée de sainte Thérèse. Victor Hugo nous a rendu quelques échos des héroïques Romance?'os. Un point, c'est tout, ou à peu près. C'est un bien mince bagage.
Cependant, quelques écrivains, professeurs ou critiques, s'efforcent depuis quelques années, par les revues, les livres, les traductions et même la propagation de la langue espagnole, de nous rap-
(1) L'Espagne littéraire, Portraits d'hier et d'aujourd'hui, par Boris de Tannenberg. Paris, Alf. Picard. Toulouse, Ed. Privât.
procher de nos amis d'outre-monts. Au nombre de ces critiques il faut signaler M. Boris de Tannenberg, qui a vécu longtemps dans la péninsule, a connu directement les plus notables lettrés de Madrid et nous fait volontiers part de ses découvertes. Son récent ouvrage sur VEspagne littéraire nous présente quatre portraits fort intéressants : un poète dramatique, M. Manuel Tamayo y Baus ; un philosophe poète, M. Marcelino Menendez y Pelayo ; deux romanciers et conteurs, M. José Maria de Perada et Mme Emilia Pardo Bazan. En un spirituel avant-propos, il analyse les principales causes de l'indifférence des Français à l'égard « d'une littérature sœur de la nôtre », telles que « l'impuissance politique et financière de l'Espagne contemporaine » , la séduction des littératures germaniques ou slaves, enfin, et je crois volontiers cette cause dominante, « l'abus que fit le romantisme de la prétendue couleur locale espagnole ; il nous a laissé l'image d'une Espagne d'opéra-comique impossible à prendre au sérieux et dont il est naturel qu'on ait assez. Et les Espagnols peuvent s'adresser à eux-mêmes le reproche d'avoir contribué, dans une large mesure, à nous persuader que toute leur vie nationale se résume aujourd'hui dans les corridas de toros et les danses des gitanes ». Ajoutez cette raison qui me frappe, pour ma part, d'une façon constante : l'absence de l'instrument nécessaire à la pratique assidue d'une littérature, à savoir une histoire de cette littérature allant des origines lointaines au temps
CHOSES DESPAGNE 221
présent, une histoire précise, écrite avec goût, pure de toute recherche oratoire ou pittoresque, qui montrerait clairement le rapport entre la civilisation de l'Espagne et son œuvre littéraire, un livre qui devrait ressembler à l'excellent Manuel que M. Brunetière a consacré à la littérature française. L'histoire de Ticknor, lourde et confuse, a tout l'agrément d'un fagot d'épines. Et, d'ailleurs, elle n'a rien à nous dire sur la récente période intellectuelle de l'Espagne. Voyons, monsieur de Tannenberg, laissez-vous tenter : écrivez cette histoire !
J'aimerais à fixer l'attention du lecteur sur la pièce capitale de M. Manuel Tamayo, Affaires cF honneur, drame qui paraîtrait beau à tout auditoire lettré en Europe, mais dont la beauté, sur la scène espagnole, est inattendue, étrange, presque paradoxale.
L'âme espagnole, telle qu'elle se réfléchit idéalement dans la poésie épique, dramatique ou lyrique de cette race enthousiaste, au verbe sonore, est comme vivifiée par deux vertus émin entes, la passion de l'honneur et la foi chrétienne. La conscience des vieux ancêtres, au temps de l'âpre, de l'implacable croisade contre l'islamisme, n'imagina sans doute aucune distinction raffinée, aucun conflit vraisemblable entre ces deux vertus ; verser son sang pour la terre natale ou pour l'Evangile, porter un cœur ou un blason sans tache, se montrer digne du respect de ses pairs ou de la paix de Jésus-Christ, c'était, sans la moindre subtilité
psychologique, Toffice, le devoir et la joie de tout bon hidalgo. Et comme les âmes étaient alors aussi simples que rudes, aussi naïves que violentes, elles se permettaient, sans scrupules, pour laver un affront, même contre un frère chrétien, les procédés sommaires qui passaient pour excellents à l'égard des musulmans. Dans la vieille Cronica du Cid, le comte Gomez de Gormaz enlève à Diego, père de Rodrigue, ses troupeaux et ses bergers ; par représailles, Diego enlève les bergers, les troupeaux de Gomez ; il lui ravit « ses lavandières qui lavent à la rivière », lui brûle son faubourg et quelques vassaux innocents, origandage pour brigandage ! Rodrigue, « qui n'a pas encore treize ans », tuera Gomez. La primitive religion de l'honneur, un peu sauvage, est satisfaite, et vous chercheriez vainement en ces justiciers du point d'honneur l'angoisse chrétienne. Voyez maintenant, au Poème du Cid, quand il s'agit de venger à tout prix l'injure que lui fit son roi, voyez l'état d'âme de Rodrigue. Il manque d'argent pour entrer en campagne. Son familier Antolinez le tire d'embarras. Les deux compères remplissent de sable deux coffres cloués « de clous bien dorés » et les présentent à deux bons juifs, usuriers candides. « Ils sont pleins d'or en lingots ». Les pauvres gens avancent six cents marcs sur ce gage dérisoire, et à trois reprises baisent la main du Campéador. Par-dessus le marché, ils donnent trente marcs et une fourrure à Antolinez. Il n'est pas bien sur que, dans la suite, le Cid ait vrai-
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ment remboursé Rachel et Vidas, banquiers d'ancien régime.
L'honneur offensé, exaspéré jusqu'à la fureur, la foi exaltée jusqu'au fanatisme, jusqu'à l'extase ou l'épouvante, furent, dans l'horlogerie dramatique de l'Espagne, deux ressorts aussi énergiques que l'amour, et, renforcés par Tamour affolé de jalousie, montrèrent une incomparable puissance. Voyez, dans le Médecin de son honneur^ de Galderon, l'horrible procédé qu'un mari emploie pour tuer sans se compromettre sa femme innocente, et avec quelle sérénité ledit mari, avant que la morte ne soit ensevelie, reçoit du roi don Pèdre une seconde épouse. L'imagination catholique des écrivains risque sur la scène les miracles les plus inattendus, les apparitions d'anges et de démons pour répondre à l'angoisse de la mort, à la terreur de l'Enfer. Dans la Dévotion à la Croix, un assassin, un sacrilège, amant de sa sœur qu'il a ravie à son couvent, ressuscite du fond de sa tombe afin de recevoir l'absolution que lui méritait la protection d'un crucifix perdu dans la campagne, au pied duquel il était né. Mais rien, peutêtre, en ce théâtre, n'exprime d'une façon plus émouvante l'infernale vision de l'âme scélérate prête à paraître devant Dieu que ce cri, ce râle de la Célestine empoisonneuse, entremetteuse et sorcière, à demi étranglée par deux assassins, la nuit, dans son taudis :
(( Confession ! confession I »
Supposez maintenant que ces deux forces souve-
raines du drame espagnol, l'honneur outragé et le sentiment religieux, au lieu d'agir isolément chacune en son domaine propre, se contredisent et se heurtent, et que l'une d'elles, plus profondément engagée dans les consciences, triomphe de l'autre, vous apercevez Tidée initiale de Manuel Tamayo, une thèse hardie, déconcertante pour ses compatriotes, la foi plus forte que l'honneur, le duel reculant en face du verbe divin : Non occides — tu ne tueras point.
Affaires d'honneur sont heureusement afFranchies du personnel et du cadre romantiques. Elles mettent en scène non des chevaliers, mais des députés : don Fabian, austère catholique et Yillena, un Hbéral de Centre gauche, les deux fils de ces messieurs, Miguel et Paulino, le beau-frère de Fabian, gouverneur de province. Médina, enfin, la femme de Fabian, dona Candelaria. Nous sommes bien loin de toute crise d'héroïsme, au début du drame. Yillena a cru qu'il renverserait le ministère en étalant le scandale d'une élection effrontément ministérielle due à la complicité du préfet Médina. Mais, — beauté de la cuisine parlementaire, — au lieu de bousculer le Cabinet, Yillena, en l'attaquant, l'a raffermi. Non que M. Tamayo nous laisse entendre que plus un ministère est abreuvé de honte, plus il se raffermit. Il y a quarante ans, un tel paradoxe eut paru, en Europe, simplement ridicule. Un ministère déshonoré tombait, généralement, à la première secousse méthodique, tel qu'un fruit gâté. Mais
CHOSES d'espagne 225
Fabîan a si bien défendu son beau-frère, que la Cliambre a voté la confiance aux ministres. Fabian a traité Yillena de menteur : Villena a riposté par de grossières injures. Ceci est encore du plus pur parlementarisme. La conclusion de cette mémorable séance s'impose : duel inévitable entre les deux députés ; duel nécessaire entre Yillena et le préfet calomnié par l'impétueux centre-gauche ; enfin, duel qu'on ne pourra empêcher entre les deux petits jeunes gens, bons amis jusqu'à l'heure où les exigences exquises de la poUtique les obligent à se couper la gorge. C'est la gorge de Miguel, fils de Fabian, qui paiera pour tout le monde.
Don Fabian, chrétien de vieille roche, fidèle au Décalogue, refusera d'abord de se battre. Il refusera, bien qu'Espagnol et brave absolument, mais comme chrétien : <( Mon Dieu qui m'a créé et est mort pour moi sur la croix... C'est pour cela que je ne me bats pas^ pour cela, rien que pour cela ! » . Villena lui écrit un billet outrageant et vient, à son foyer, le provoquer. Fabian résiste toujours. Il jette à la face de Yillena ces mots : « Je ne me bats pas avec une canaille ! » Villena bondit en avant. L'Espagnol se réveille en Fabian : « Je veux vous tuer ! », crie-t-il. « Enfin ! il était temps », clame Villena. Et le pieux Fabian gémit : « Nous voilà tous deux également infâmes ! » .
Eh bien ! pas encore. Dona Candelarias est gUssée à la fin de la scène. Elle voit en son mari un apostat.
« Fabian, dit-elle, ce soir, à neuf heures, une diligence part pour Zamora. Allons-nous-en ! ».
Est-ce l'entrée de la comédie dans le drame? Non, car tout aussitôt la femme a éclairé la conscience de ce chrétien S'il mourait sans confession! « Que se passera-t-il alors dans le cœur du fils et de l'épouse lorsqu'ils verront condamner à un exil infâme les os de l'époux et du père, sans pouvoir même leur dire : Reposez en paix! ».
Fabian, vaincu, partira par la dihgence.
De grâce, ne souriez pas. La tragédie se précipite. Villena soufflette Fabian dans la rue. Paulino et Miguel se provoquent et vont se massacrer. Fabian, enragé, n'écoute plus Candelaria qui lui rappelle en vain les soufflets reçus^ pour son salut à lui, par Jésus. Villena reparaît, bouleversé, annonçant le duel imminent des deux jeunes gens. Les deux pères, oublieux de leurs haines^ volent vers le champ clos. Trop tard ! Le pauvre Miguel agonise, tout sanglant. La mère accourt, amenant UD prêtre. Migtiel meurt en pardonnant, en domandant pardon, en invoquant la Vierge et Jésus, comme eut fait un héros de Calderon. Mais il faut qu'une conversion suprême, douloureuse, mette le sceau à la réconciliation des deux pères agenouillés près de cet enfant mort. Le préfet Médina survient et murmure à Toreille de Villena : u Vous avez donné un soufflet au père^ vous avez cause la mort du fils. Vous comprendrez que je veuille vous tuer. Mais vous tuer est trop peu. Tiens, misérable ! » Soufflet.