CHOSES D ESPAGNE
Villena se redresse et retombe terrassé par rémoiion religieuse : « Je mérite cela ; je le souffrirai pour l'amour de Dieu, de ce Dieu sur qui j'ai craché, que j'ai crucifié!... Dieu de nos pères, Dieu véritable, je crois en toi ! ».
C'est le coup de foudre de la grâce. Mais c'est aussi une quintessence d'esprit et de drame castillans. Cette pièce, dépouillée de la grandiloquence espagnole, réussirait-elle à la scène de Paris? En présence d'un auditoire académique, peut-être. Mais au boulevard, un drame privé d'intrigue amoureuse et orné de deux soufflets ! La gifle parlementaire nous paraîtrait maintenant un ressort usé. Et puis, il me semble que si un premier soufflet sonne tragiquement, le contresoufflet est inévitablement un peu comique. Enfin, la diligence de Zamora est tout de même embarrassante. Parlez donc de diligence à des spectateurs qui ont vu jouer le Courrier de Lyon et que la vie parisienne forme aux charmes discrets de l'automobile, aux délicieuses angoisses du Métropolitain !
François Rio
Parmi les « Portraits de croyants du dix-neuvième siècle » que M. Lefébure vient de nous dépeindre avec une si religieuse sympathie, il est une figure, moins illustre et populaire que celle du comte de Montalembert, mais d'une assez rare originalité, quej'aimerais à retracer d'après le tableau de monéminent confrère. Le nom de François Rio est peut-être aujourd'hui quelque peu effacé de la mémoire des hommes. Cependant, à cet historien « délicat et bien informé de l'Art chrétien », à ce généreux esthéticien nous devons le retour à la justice en matière de critique d'art. Le premier il eut le courage de reviser la sentence traditionnelle, faite de préjugés et d'ignorance, qui frappait la peinture des peuples modernes, surtout des Italiens, antérieure à Raphaël. Sur ce point, Chateaubriand lui-même, dans son Génie du christianisme, témoignait d'une impatience presque égale à celle du spirituel président de Rrosse en ses Lettres de voyage. C'est à peine s'il estime la grande école des primitifs italiens au niveau des Carraches. M. Cousin, un peu plus tard, parlait des « mystiques ébauches » de Fra Angelico de Fiesole avec le dédain habituel aux personnes philosophiques qui
méprisent les réalités, négli,!^ent la vie et s'entêtent d'un dogmatisme rigide à la façon d'une géométrie.
L'entrée de Rio dans l'histoire est bien inattendue. En mars 1815, ce petit Breton était assis sur les bancs du collège de Vannes. Les collégiens apprennent un beau matin la nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Juan. Voilà toutes ces jeunes cervelles à l'envers. Un vent de révolution souille de classe en classe. Foin des vers latins, de l'histoire romaine, de la physique et de la métaphysique ! Ces jeunes gens se décident à l'insurrection, déchirent la Constitution impériale affichée ta la porte du collège. Un élève de rhétorique harangue ses camarades : leur parle-t-il, en paroles de flamme, de Philippe de Macédoine, ou de ïarquin le Superbe, ou de Jules César, ou de Caligula ? Nous ne savons. Mais il leur conseille de s'organiser militairement, se met lui-même en campagne, entre en conciliabule avec ce qui reste là-bas de vieux chouans, fait acheter des fusils de chasse, des pistolets d'arçon, fabriquer des cartouches, fondre des balles dans les greniers. Au collège même, il trouve le moyen d^exercer ses condisciples au maniement du fusil dans les chambres basses ou les couloirs mal surveillés de la maison. Enfin, ce Masaniello du Morbihan met la main sur le condottiere breton, d'âge canonique, qui pourra commander la petite troupe imberbe, un certain chevalier Margadel, vétéran des grandes guerres vendéennes, une sorte de géant, le général et le
tambour-major à la fois de ces écoliers révolutionnaires.
Or, l'inventeur de ce beau mouvement était le jeune François Rio.
k force de commander l'exercice et de fondre des balles, il finit par éveiller Tattention du principal et du commissaire de police. Rio recueille en ville un bruit fâcheux ; la menace, pour une cinquantaine de petits chouans, d'être menés garrottés à Belle-îsle, puis incorporés aux bataillons coloniaux. En même temps il est informé de l'esprit de résistance armée à l'ogre de Corse qui court sur les départements de l'Ouest. Il fallait se hâter. De grand matin les conspirateurs sortent de la ville par petits groupes. La police armoricaine à cet exode ne voit que du feu. On a pris rendez-vous au château du brave Margadel. Les^ filles du chevalier distribuent des cartouches, attachent à la poitrine paternelle la croix de Saint- Louis.
Nos jeunes héros devaient rejoindre le corps principal de l'insurrection, commandé par le général de Sol de Grisolles. A. leur tête marchait un barde, Le Tiec, dont les chants rappelaient Tyrtée à ces échappés de réthorique. Comme la petite armée ' manquait de munitions et n'avait pas un seul canon, elle évolua vers l'embouchure de la Yilaine, espérant communiquer sur la côte avec un bâtiment signalé comme porteur de cartouches royalistes. Le 10 juin, on couchait dans la petite ville de Muzillac, à vingt-cinq kilomètres de Vannes.
Le réveil fut désagréable. Le général Rousseau, lui, avait des canons, et la compagnie scolaire, détachée sur une crête rocheuse, entendit bientôt, sans aucun plaisir, le ronflement des boulets. Leur pauvre Tyrtée se mit à chanter à tue-tête : il n'acheva pas sa cantilène ; un boulet lui fracassa le crâne.
L'affaire se gâtait pour les écoliers de Vannes. Mais ils étaient soutenus par Cadoudal et ses chouans ; ils savaient qu'un autre chef de partisans, Gamber, un simple fermier, arrivait avec une troupe fraîche. . . Ils tinrent bon sur leur coteau. Rousseau lança ses soldats à l'assaut de la position. Les écoUers ne pliaient point. Margadel leur criait : « A moi ! mes enfants, si vous n'avez plus de munitions, faites semblant d'en avoir ; ça fera le même effet ». Et le bataillon enfantin, enlevé par ce mot d'une beauté antique, chargea avec furie les assaillants, qui reculent et dégringolent sur la pente de la colline. Rousseau se décide à balayer le plateau par des volées de biscayens. Autour des jeunes gens, la roche granitique vole en éclats. Tout à coup, les canons cessent le feu et se retournent ; le général de l'Empereur battait en retraite. Gamber paraissait enfm, ce que ne fit point Grouchy huit jours plus tard. La bataille de Muzillac était gagnée par les Vendéens.
L'affaire d'Auray fut plus fâcheuse. Les Chouans furent battus. Mais, à la nouvelle de Waterloo, la paix fut vite conclue entre les mains de Rousseau, qui, pendant toute la campagne, s'était montré
toujours très humain, et qui peut-être, à Muzillac, n'avait reculé que devant Textrême jeunesse de l'ennemi. Les deux partis fraternisèrent. Rousseau félicita Gamber et les écoliers, qui passèrent au drapeau national. Républicains, chouans et impérialistes firent savoir au général prussien qui commandait à Rennes que le Morbihan résisterait désespérément a l'invasion de l'étranger. Le détachement allemand qui avait reçu l'ordre de marcher sur Ploërmel fut rappelé.
« Quand le collège de Vannes, écrit M. Lefébure, ouvrit ses portes dans l'automne de 1815, on vit, traversant la ville, ses livres sous le bras, un jeune élève de philosophie auquel les sentinelles rendaient les honneurs mihtaires : François Rio avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur ».
La conspiration de ces adolescents n'avait point ôté, quant à Rio lui-même, la fantaisie en quelque sorte httéraire d'un esprit échauffé par le commerce des Conciones et de fréquentes conversations avec les grands rebelles de l'antiquité, Alcibiade ou Catilina.
Le jeune homme, par tradition de famille, se sentait entraîné vers la tragédie vécue. De ses deux grands-pères, Tun avait été massacré à Quiberon, l'autre avait péri en mer sur un vaisseau démantelé par la tempête. Son père, traqué à la fois par les répubUcains et les chouans, succombait à la mutilation causée par un accident de mer, laissant sa femme avec trois enfants, la maison pillée, les biens confisqués. Elle-même, sa mère avait failli
périr, jeune fille, parmi les émigrés de Qnîberon ; mariée^ tenant un enfant dans ses bras, elle s'était vue sommée, par les gendarmes^ le sabre au poing, de révéler la retraite de son mari. François avait reçu, à l'île d'Arz^ où se réfugia sa mère, l'éducation et l'influence morale de trois hommes de haut caractère, dom Bousquet, le curé, pasteur d'une paroisse où ne se trouvaient plus que des veuves et des orphelins, les maris et les pères étant sur les pontons de l'Angleterre; un ancien chef de chouans, le colonel Vincent, un républicain austère, le capitaine Dréano. Dréano, officier de la marine royale, avait fait la guerre de l'indépendance américaine ; puis, il était tombé entre les griffes des corsaires barbaresques et avait langui quelque temps au bagne d'x^lger; il s'était fait corsaire lui-même, courait sus aux navires anglais, transportait en Espagne, sur son vaisseau, les prêtres français qui fuyaient la persécution. Aux chouans qui le saluaient, de la côte, de leurs acclamations et criaient : « Vive le Roil » il répondait : « Vive la République! ». Il avait fini, dit M. Lefébure, par être désenchanté des républicains (un accident qui n'a rien de fort extraordinaire), et par admirer Napoléon, tout en demeurant « attaché à une république idéale, faite de justice et de liberté ». Une bien belle république, assurément. On finira, quelque jour, par la découvrir, peut-être chez les Lapons, peutêtre dans la lune.
Cette âme adolescente, tourmentée, ennoblie
par de si profondes émotions, devait encore traverser des crises de conscience et d'intelligence avant de se fixer à sa vocation définitive. 11 eut quelques jours la pensée d'entrer dans les ordres. Ce fut un passage rapide. Plus sage que La Mennais, cet autre Breton, il ne voulut point franchir le seuil du séminaire. Ses maîtres le prirent, à l'issue de sa philosophie, comme collaborateur. 11 résolut d'achever une éducation que la campagne du Morbihan avait un peu désorientée. Il lut, au hasard, tous les livres qui lui tombaient sous la main^ Rousseau en particuUer, qui n'inquiéta pas sérieusement sa foi chrétienne. Il s'abandonna, en compagnie d'un ami très cher, Duc, à l'enthousiasme romantique bien avant que le romantisme n'eut pris en France figure d'école littéraire. Il allait faire des promenades nocturnes au cimetière de l'île d'Arz, déclamant aux étoiles des passages des Nuits d'Young. 11 se passionnait pour l'Océan, emmenait en pleine mer, dans sa péniche, ses élèves préférés, matelots volontaires. 11 eut le bonheur de ne point faire naufrage le long des terribles côtes de Bretagne. Il aimait à naviguer en vue des plus farouches promontoires, des roches formidables battues par un vent éternel.
Après quelques légères mésaventures universitaires, il finit par obtenir une chaire d'histoire dans un lycée de Paris. Les grandes relations qu'il noua dès lors dans la haute société littéraire, Chateaubriand, Villemain, Cuvier, Rémusat, Laromiguière, La Mennais, puis Montalembert, tout
jeune homme, lui ouvrirent les larges horizons intellectuels. Son premier ouvrage, en 1828, Essai su?' l'histoire de l'esprit humain depuis l'antiquité^ fut une œuvre ambitieuse, où apparaissait cependant une vue intéressante, sur laquelle on peut méditer aujourd'hui encore, à savoir le contraste entre le progrès des sciences et la décadence de la poésie, des arts, des croyances ponulaires et des idées philosophiques.
En 1828, M. de La Ferronnays, ministre des affaires étrangères, l'attacha à son cabinet. L'année suivante, ce ministre, que l'état de sa santé avait obligé de renoncer à son portefeuille, succédant à Chateaubriand dans l'ambassade de Rome, emmenait Rio en Italie. Ce voyage est la date décisive dans la vie de Técrivain. Dès lors, Rio, peu soucieux de diplomatie, devient un incomparable pèlerin d'art. Il entreprend l'œuvre capitale de son génie, la recherche des origines de l'art chrétien, l'explication de ses caractères essentiels, de son évolution historique. Il parcourt en tous sens la péninsule, parfois en compagnie de Montalembert, étudie à Munich, étudie à Londres. Sa méthode est très forte, vraiment philosophique. Il replace l'artiste et les écoles d'artistes dans leur temps, leur cité, les crises de la vie publique, l'état de la conscience rehgieuse contemporaine. Il fut ainsi le fondateur d'une critique supérieure, que reprendra Taine trente ans plus tard, mais sans la préoccupation qui domine en Rio, d'étabhr et de prouver une thèse chrétienne.
Les missions diplomatiques le reprirent et ralentirent la composition de son grand ouvrage, VArt chrétien^ dont les quatre volumes ne parurent qu''en 1861. Napoléon III, qui avait connu Rio à Londres, voulait fonder pour lui une chaire d'esthétique au Louvre. C'était le rêve de toute sa vie, que l'écrivain allait enfin réaliser. Malheureusement, Topposition opiniâtre du ministre d'Etat Fould fut plus forte que le désir de l'empereur. La chaire ne fut point créée.
François Rio vécut assez longtemps pour prendre sa part des douleurs de 1870 et de 1871. Il mourut en 1874, à Paris, solitaire et presque oublié.
Figures Epîscopales (D
IJn prêtre savant — je dirais volontiers un Bénédictin, si je ne craignais d'attirer sur sa personne l'attention du pouvoir civil — M. Tabbé Martin publie une histoire du grand diocèse de Toul et des deux diocèses de Nancy et Toul et de Saint-Dié ; celui-ci n'étant qu'un démembrement de la vieille métropole ecclésiastique de la Lorraine. Le livre commence à l'apostolat de saint Mansuy. qui vint probablement de Grande-Bretagne prêcher l'Evangile sur les rives de la Moselle. Il nous présente le tableau souvent dramatique de la florissante époque épiscopale de Toul, qui s'étend du dixième au quatorzième siècle, au cours de laquelle l'évêque, haut seigneur féodal, connut les jours difficiles que dut traverser la Lorraine, province d'indécise frontière et de chemin d'invasion, ouverte à l'Empire et à la France. Toutes les crises politiques ou religieuses qui tourmentèrent l'Occident, l'éveil des libertés communales, la lutte des Investitures, le grand Schisme, la Réformation protestante eurent dans l'Eglise de Toul un contre-
(1) Histoire des diocèses de Toul, de Nancy et de Saint-Dié, par l'abbé Eng. Martin, docteur es lettres; 3 forts vol. — Nancy, Crôpin-LebloQcl, 1903.
coup violent. Ces vieux évêques lorrains passèrent leur vie à batailler, tantôt contre leur duc, tantôt contre les gentilhommes de leur juridiction, ou contre les bourgeois, les citains de Toul, parfois même contre le Pape. Innocent IV, au treizième siècle, exempta les nobles du diocèse de toute censure portée contre eux par leur père spirituel. Quelques années plus tard, c'était la rébellion triomphante de la cité, le chapitre se retirant à Vaucouleurs et abandonnant ses maisons au pillage de ses ouailles ; l'évêque Conrad se retranchant en son palais, puis s'enfermant dans les murs de Liverdun et essayant de surprendre de nuit sa ville épiscopale à l'aide d'une troupe prêtée par le seigneur de Verdun. Mais le guet cria aux armes, le tocsin sonna, et les bouchers coururent aux remparts et forcèrent les assaillants à s'enfuir. Conrad ne put rentrer dans sa cathédrale qu'avec le secours de ses confrères de Metz et de Strasbourg. Vainqueur^ il ne se montra point tendre. Il imposa aux Toulois des conditions de paix très sévères, envoya les plus mauvaises têtes de la ville à Saint-Jacques de Compostelle, obligea les bourgeois et le peuple à se rendre pieds nus et sans chapeaux à la rencontre des chanoines le jour où le chapitre reviendrait de son exil. Mais les gens de Toul étaient rancuniers. Ils attendirent un siècle entier l'occasion de prendre leur revanche, et se soulevèrent contre l'évêque et les chanoines qu'ils enfermèrent en leur cloître et réduisirent par la famine. Le dernier Pape légitime
d'Avignon, Grégoire XI, dut intimider par la menace de l'interdit ces chrétiens agités. Ils relâchèrent leurs chanoines légèrement amaigris.
M. l'abbé Martin est assurément un érudit auquel, pour cette longue histoire, n'échappe aucune source d'information et qui conduit son lecteur, d'un pas aisé, à travers tous les incidents, politiques, monastiques et liturgiques, au temps de l'ancien régime lorrain, sous la monarchie, la Révolution, la Terreur, le Directoire, le régime concordataire, les mutilations successives du diocèse primitif de Toul au profit de Nancy et de Saint-Dié, la constitution définitive du diocèse de Nancy, auquel Toul ne semble plus s'ajouter qu'en quaUté d'annexé déchue de sa primauté historique. Le troisième volume s'arrête au démembrement douloureux imposé à l'Eglise de Lorraine par le traité de Francfort. Cette dernière partie de l'œuvre est singulièrement vivante. L'historien y manifeste de très fines aptitudes de moraliste et de peintre épiscopal. Les figures d'évêques qu'il évoque et fait défiler processionnellement sous nos yeux sont ressemblantes, sans doute, mais elles se présentent avec le trait le plus original de leur physionomie ecclésiastique ou mondaine, et la façon parfois un peu vive, même despotique, dont deux ou trois d'entre eux gouvernèrent leur clergé. M. l'abbé Martin se souvient du doux et grave Mgr Foulon, qui fut Févêque d^ l'invasion et qui, le 10 septembre 1873, entoura des évêques de Strasbourg et de Metz, Mgr Roess et le noble
Dupont des Loges, des curés doyens dont les paroisses venaient d'être arrachées à la France, fit, sur cette colline de Notre-Dame de Sion, d'où l'œil embrasse une vaste partie de la Lorraine, un adieu si pathétique à ses diocésains en deuil de la mère-patrie, que les juges de M. de Bismarck s^empressèrent de le condamner, par contumace, à deux mois de forteresse. L'historien a pu connaître, étant très jeune, (( Charles le Magnifique » ; celui qui fut l'apôtre de l'Afrique, le cardinal de Carthage, Allemand-Lavigerie. Le portrait qu'il ea trace me paraît d'une fidélité frappante :
« Il avait reçu de Dieu, pour l'administration d'un diocèse, une intelligence vive, pénétrante, intuitive, qui, du premier coup, se rendait un compte exact des besoins et des ressources, des abus et des lacunes, et qui, dans la complexité du présent, savait deviner les exigences du lendemain. Son activité, toujours en éveil, suscitait les œuvres les plus diverses, sans se laisser absorber ou diminuer par elles ; son étonnante facifité de travail se prêtait à toutes les besognes. Ses talents d'organisateur trouvaient pour ses créations une forme presque définitive. Sa décision prompte, soudaine et souvent audacieuse ne reculait devant aucune entreprise jugée nécessaire ou simplement utile, et sa volonté ferme et tenace poursuivait son but en dépit des obstacles et des difficultés. Mais il poussait à l'excès toutes ses qualités, et l'âge n avait pas encore calmé cette ardeur, cette impatience, cette impétuosité de désirs qui fait la
force et l'écueil d'une jeunesse généreuse. Il avait trop conscience de ses droits et de ses pouvoirs d'évêque ; il avait accepté trop facilement les préventions qui subsistaient contre le clergé meurthois ; son courage, jusqu'alors consacré aux labeurs du zèle et de la charité, s'était exalté par le succès, sans avoir été ni assoupli par la pratique de l'obéissance, ni mûri par l'exercice du commandement ; sa nature, irascible jusqu'à la violence, impressionnable jusqu'au caprice, autoritaire jusqu'à l'absolutisme et jusqu'à l'arbitraire, n'admettait ni observations ni résistance, précipitait les solutions, sans considération ni d'état, ni de situation^ ni de personnes, brisait impitoyablement les hommes et s'emportait aux mesures extrêmes, sauf à les réparer ensuite par d'humbles excuses, d'affectueuses démonstrations ou des volte-face inattendues ».
Son prédécesseur, Mgr Darboy, disait que les Lorrains (lui-même était de la race avec comphcation de Champenois) « ont un caractère froid et peu démonstratif qui aime à être conduit avec quelque lenteur et un grand esprit de suite ». Celui-ci fut un politique^ un grand évêque de gouvernement, peu soucieux de Téclat extérieur, de la pompe romaine, et qui, trouvant, au jour de son intronisation, un clergé que la bonté de Mgr Menjaud avait déshabitué d'une stricte discipline, commença par un petit coup d'Etat ses relations avec son chapitre. Depuis une vingtaine d'années les chanoines venaient délibérément à
l'évêché pour y tenir conseil autour du prélat. C'était la tradition capitulaire du moyen âge. Ces messieurs entrèrent donc comme en un moulin au cabinet de Monseigneur. L'évêque les reçut avec la courtoisie un peu sèche qui lui était familière et, remerciant les chanoines de leur dévouement, leur déclara que désormais le conseil ne se tiendrait plus à jour fixe, mais sur convocation. Un murmure de stupeur courut d'un bout à l'autre du diocèse. M. Darboy avait écrit trois mois auparavant ces lignes dans son Journal : « On me dit le clergé difficile à conduire, susceptible, froid, jaloux, frondeur et conseilleur. Voir venir, écouter et parler peu ». Il laissa donc murmurer les mécontents, rappela à l'ordre, sans aigreur ni dureté, les récalcitrants, et bientôt TEglise de Nancy reconnut et estima « dans cet administrateur calme et réservé, ferme et équitable, soigneux et expérimenté, le maître qu'il lui fallait ». Elle a gardé pieusement la mémoire de l'évêque martyr. C'est à dessein que je parcours cette galerie de portraits au rebours de la suite chronologique des pontificats. J'arrive à une figure que M. l'abbé Martin n'a point aperçue de ses yeux, à Mgr Menjaud, qui mourut archevêque de Bourges et premier aumônier de l'empereur. Ce portrait, si j'y ajoute un peu d'illusion venue de mes souvenirs personnels, m'apparaît tel qu'un pastel délicat où revivent les traits souriants du gracieux prélat. Petit, très élégant en sa démarche trotte-menu, avec sa merveilleuse chevelure blanche (j'ose à
peine me rappeler qu'elle était artificielle), sa parole caressante, légèrement teintée d'accent provençal, Alexis-Basile Menjaud gouverna longtemps le diocèse lorrain, plus encore par le charme de son caractère, la mansuétude de son visage que par l'ascendant de son autorité canonique. Il avait reçu comme coadjuteur d'abord, après Mgr Donnet, puis comme évêque titulaire, l'héritage difficile de Forbin-Janson, un apôtre d'âme très haute, mais d'un zèle trop ardent pour le mysticisme très tempéré de son troupeau. Mgr de Forbin-Janson, exilé par la Révolution de 1830, partit pour évangéliser le Canada et les Etats-Unis. Alexis-Basile se donna la mission d'un pacificateur. Mais à force de pacifier, il laissa son autorité décliner. 11 vieillissait, séjournait trop longuement aux Tuileries, et sa petite main blanche ne savait plus manier avec vigueur la crosse sym.bolique. Un jour, il se trouva jeté en d'effroyables difficultés à la suite d^un carême prêché sur le mariage par un prêtre impétueux, le curé de sa cathédrale. Il voulut arrêter l'effet de cette éloquence trop imagée au moment où les sermons furent livrés à l'impression. Alors ce fut une crise lamentable où le clergé, les fidèles, la ville, le diocèse, partagés d'opinion, entraînèrent le pauvre et charmant évêque en un tourbillon d'ennuis. Il voulut donner sa démission. Le siège de Bourges venant à vaquer, abreuvé d'amertume, il se résigna à une promotion qui lui semblait un exil. Il partit tout en larmes, après des adieux attendris à son
diocèse : « 0 Eglise antique, Eglise vénérée et chérie de Nancy et de Toul, Dieu nous est témoin que nous aurions voulu ne jamais nous séparer de vous ; que nous n'avons point désiré pour nos mains affaiblies un nouveau champ à cultiver ! Que c'est à vous, et à vous seule que nous espérions demander le repos de l'ouvrier après sa journée terminée ».
Il est bien curieux de signaler la déhcatesse et la sûreté de touche, toujours égales, dans l'œuvre de l'historien aux yeux de qui ces figures d'évêques paraissaient de plus en plus lointaines. L'image de Mgr Menjaud est aussi juste que celle de Mgr Foulon. Je crois apercevoir la raison de ce talent de peintre. Les ecclésiastiques ont, pour l'histoire de leur diocèse propre, un avantage précieux. La tradition se maintient longtemps dans leur monde. Elle se perpétue à l'état de chronique orale que les vieux prêtres transmettent fidèlement aux jeunes clercs. De vénérables souvenirs flottent sous la feuillée ; dans l'humble jardin des presbytères et, dans l'ombre tiède des sacristies imprégnées d'un vague parfum d'encens, passe souvent un souffle d'outre-tombe, la voix des grands évêquep d'autrefois.
Un Lorrain Evêque au Japon (1871-1892) (1)
L'étude des lointaines chrétientés orientales semble attirer M. l'abbé Marin par une irrésistible vocation d'historien. On connaît son curieux livre sur les Moines de Constantinople, de l'origine du monachisme byzantin à la mort de Photius. Aujourd'hui il nous retrace la vie et l'œuvre apostolique d'un prêtre lorrain, M. Midon, qui, pendant vingt-deux années, évangélisa le Japon et mourut évêque d'Osaka. Cette histoire est une véritable autobiographie ; elle est formée en grande partie d'extraits ou de résumés de la volumineuse correspondance entretenue par l'évêque asiatique avec sa famille et ses amis de Lorraine. On y trouve le charme d'édification particuHer aux annales des missions étrangères, l'abnégation, le dévouement sans réserve à la tâche joyeusement acceptée, patiemment poursuivie, la douceur inaltérable à l'égard des païens, parfois la finesse d'esprit et la déhcatesse diplomatique de sa conduite, un héroïsme obscur qu'aucun obstacle ne
(1) Mgr Midon, évêque d'Osaka, par l'abbé Marin, lauréat de l'Académie française, professeur à la Malgrange. — Paris, Lethielleux, 1901.
décourage et que raffermirait, à l'occasion, la nécessité du martyre. Ajoutez l'âme profondément française de ces hommes ; le plus grand nombre d'entre eux ne reverront plus la patrie dont ils portent amoureusement le souvenir et l'image en leur cœur. Celui-ci, l'abbé Félix Midon, tour à tour professeur, préfet d'études, vicaire en une paroisse de Nancy à l'âge de trente ans, s'embarque à Marseille pour l'Extrême-Orient dès le début même de la guerre de 1870. Chemin faisant, d'escale en escale, et durant un séjour de six mois à Hong-Kong, il apprend les nouvelles désastreuses, l'invasion, Sedan, Paris assiégé, l'interminable guerre par un hiver atroce ; mais, dans le même temps, il ignore la destinée de son pauvre village lorrain, où il a laissé son père et sa sœur. Il sait seulement qu'on a brûlé et massacré Bazeilles, brûlé Fontenoy. La France est en ruines ; aucune lettre des siens ne parvient jusqu'à lui. Cette grande angoisse, à l'origine de sa mission, n'abat point son courage, que soutient l'allégresse intime de la conscience. 11 écrit : « Les larmes me viennent aux yeux en pensant à la Lorraine, à mes parents, à vous tous... Rien, rien, pas un mot de ma famille, ni de personne depuis Marseille ; oh ! que l'absence est parfois un lourd sacrifice ! ». Dans le même temps, un de ses oncles, le frère Adamnan, des Ecoles chrétiennes, âgé de soixante-six ans, recueillait, sous les balles prussiennes, dans la neige, nos soldats blessés et, de ses mains, enterrait les morts.
Je ne puis qu'indiquer rapidement les principaux traits d'un caractère sacerdotal, et comme les lignes les plus éclatantes d'une Légende dorée. Du livre de l'abbé Marin et des lettres de Mgr Midon, je voudrais dégager quelques faits et quelques réflexions d'une portée soit historique, soit politique.
Et tout d'abord apparaît une réalité d'importance singulière : pour l'aptitude au christianisme, entre la Chine barbare, enfantine et cruelle, et le Japon, on aperçoit un abîme. Nous connaissons depuis bien des années, la facilité, l'empressement même des Japonais à rechercher la civilisation européenne. Il est permis peut-être de penser que cette race ingénieuse et spirituelle entrera quelque jour dans le concert de la chrétienté, ou, pour parler d'une façon moins vague, dans le giron de l'Eglise. Mgr Midon s'est-il fait, sur ce point déHcat, une généreuse illusion? Au moins la communique-t-il au lecteur de ses lettres. Làbas, le déclin du bouddhisme semble se précipiter. Les bonzes ont perdu sur l'esprit du peuple toute autorité morale. Ils manquent de bonté, de charité. Et puis, (( les têtes rasées » se montrent trop souvent parmi les fleurs des bateaux. Ils cherchent à maintenir par la corruption leur prestige chancelant. En 1873, le P. Midon écrivait : (( Ces messieurs, après avoir subi une perte très sensible, ont réussi à revenir sur l'eau. J'ai ouï dire qu'ils ont employé le remède si cher à Philippe de Macédoine ; pour prendre d'assaut la
place (l'influence politique), ils y ont introduit un mulet chargé d'or. Mais enfin, si le diable se remue, c'est qu'il se trouve dérangé, et nous verrons bien un jour si le bon Dieu n'a pas le dernier mot ». Les bonzes qui, jadis, tenaient le monopole de la science en Extrême-Orient, sont aujourd'hui d'une ignorance parfaite. La puérilité de leurs superstitions s'allie sans embarras à des rêves de cruauté. L'évêque d'Osaka nous révèle un incident remarquable de ses missions, une discussion contradictoire dans une pagode, devant quatre ou cinq cents auditeurs, païens ou chrétiens, entre un catéchiste et le clergé de Bouddha. Un bonze, « qui, d'après la doctrine, taxe de crime l'écrasement d'une puce ou d'un moustique, s'oublia jusqu'à dire que ce serait une œuvre méritoire d'occire le catéchiste chrétien ». Bien entendu, comme il arrive aux réunions électorales des peuples civihsés, les tapageurs, par leurs huées et leurs coups de matraque, mirent fin brutalement au colloque. Il fallut se disperser. Mais pas un catéchumène ne trahit sa foi nouvelle. Et cette conversation mouvementée, entre deux religions inconciliables, est, à elle seule, un fait qui mérite l'attention.
En 1885, le P. Midon écrivait encore : « De l'aveu des Japonais eux-mêmes, le bouddhisme ne saurait tenir contre le christianisme ». Un journal japonais écrivait, à la même époque : « C'est un fait indéniable que les pays civilisés de l'Europe et de l'Amérique ne sont pas seule-
ment supérieurs à cause de leurs institutions politiques, mais encore à raison de leur religion, de leurs mœurs et de leurs usages. Ces caractères constituent une sorte de couleur distinctive, et les peuples qui en sont privés sont exposés à être de la part des autres un objet de dérision. C'est pourquoi l'adoption de la religion, des coutumes et des usages de l'Occident est le seul moyen d'arriver à un degré d'assimilation suffisant pour écarter les barrières à nos relations et nous concilier les sympathies... En prohibant le christianisme, nous restons séparés des peuples européens. D'ailleurs, nous aurions beau lui refuser la liberté, nous n'empêcherions pas sa propagation au Japon... Nous ne voulons pas dire que le Japon fera, dès demain, partie de la chrétienté, mais la victoire du christianisme n'est qu'une affaire de temps, elle arrivera infailliblement ». Et le même journal ajoutait : « Tandis que nous remarquons l'ignorance parmi les bonzes comme parmi leurs adeptes, nous constatons chez lea chrétiens des connaissances, en toutes matières, bien supérieures aux nôtres, et les prêtres sont encore infiniment au-dessus des fidèles ».
Voyez maintenant dans le progrès de la tolérance religieuse, l'évolution historique du Japon et de son gouvernement, depuis un tiers de siècle.
En 1871, quand le P. Midon abordait à Yoko hama, la condition du christianisme au Japon était fort précaire. En vertu des traités conclus avec l'Europe, les missionnaires pouvaient résider,
sans inquiétude, en sept villes de la côte. Mais l'apostolat leur était interdit dans l'intérieur du pays où ils ne pouvaient pénétrer. Des édits rigoureux, affichés dans les villes et les villages, menaçaient de peines sévères les catéchumènes. En 1870, quatre mille chrétiens avaient été arrachés à leurs villages, jetés aux mines et aux prisons. Douze cents périrent de misère. Les survivants ne furent rendus à la liberté qu'en 1873. En 1871, dans la rade de Nagasaki, on enlevait encore soixante chefs de famille chrétiennes. Ils furent délivrés quelques semaines plus tard. Les officiers japonais leur disent alors : « Adorez, si vous voulez, le Maiti^e du Ciel (le Dieu chrétien), mais du moins adorez aussi les Kamis (dieux du Japon) ». Le P. Midon entrevoit alors finement que le gouvernement met le pied « sur le chemin des concessions ». Les fonctionnaires eux-mêmes témoignaient parfois, avec une réelle bonhomie, de la valeur morale du christianisme. Le missionnaire pose à l'un d'eux cette sincère objection : « Comment se fait-il, à votre jugement, qu'il se trouve de mauvais sujets parmi les chrétiens ? » Et le préfet aux yeux bridés de répondre : « Ah ! ce n'est pas la faute de leur loi ! )> — « Si c'était permis au Japon, ajoute le P. Midon, je l'aurais bien embrassé ».
D'ailleurs, les signes d'espérance se multipliaient. A Osaka, dont il devait plus tard être évêque, le Père a le plaisir de rencontrer, de nuit, chez l'unique missionnaire de la ville, des prison-
Diers chrétiens à qui les geôliers permettent de sortir à la brune pour aller à confesse, et qui rentrent loyalement à la prison. Regulus n'eût pas mieux agi. Puis, c'est un chrétien qui, « par ses réponses convaincues et d'un à-propos surprenant, vient d'obtenir, en plein tribunal, d'être déchargé de ses chaînes, avec la permission d'être chrétien « à son aise ». Et le juge, par surcroît de justice, lui rend son scapulaire et son chapelet! Voilà de favorables symptômes. Mais jusqu'au jour où fut accordée par décret impérial la liberté religieuse, l'œuvre des missionnaires dut s'accomplir dans l'ombre, avec une extrême prudence. Plus d'une fois, en lisant le hvre de l'abbé Marin, il m'a semblé retrouver une chronique chrétienne des premiers siècles de l'Eglise, au temps des persécutions à Rome et dans l'ancien monde païen. Chaque Père dirigeait une île ou un district, gardait la liste des chrétiens baptisés et des^catéchumènes dont Tinitiation n'était point achevée. Ceux-ci étaient surveillés et enseignés par les catéchistes nidigènes. Un mois ou quinze jours à l'avance, ils étaient à tour de rôle, convoqués à Nagasaki pour l'examen du missionnaire. Personne ne manquait à l'appel. On voyait arriver, de trente ou quarante lieues^ par terre ou par mer, des hommes mûrs, dociles comme des enfants. Ils n'osaient débarquer en rade de Nagasaki qu'après le soleil couché, par petits groupes, et ils se rendaient à la résidence apostoUque, en passant par un étroit chemin de ronde. Le portier
faisait le guet et avertissait le Père de l'arrivée des néophytes. Un jour, la tempête jeta à la côte une barque chargée de catéchumènes qui venaient de cinquante lieues. L'équipage échoua près d'un village chrétien qui le réconforta. Il passa par les montagnes et vint au rendez-vous, après quelques journées de retard, épuisé de fatigues et lame joyeuse.
Cependant, le gouvernement du Mikado s'acheminait peu à peu vers la tolérance. Il levait les édits affichés publiquement, sous le diplomatique prétexte qu'ils étaient assez connus ; il renvoyait à leurs foyers, par caravanes, les familles chrétiennes emprisonnées et donnait des ordres pour que les maisons des pauvres exilés fussent évacuées par les gens qui s'y étaient étabUs. Il renonçait à continuer au bouddhisme le privilège et la dignité de religion d'Etat. Le vicaire apostolique au Japon, Mgr Ozouf, archevêque de Yokohama, présentait au Mikado, en audience solennelle, une lettre du Pape Léon XlII. Bientôt après, le 11 février 1889, l'empereur accordait enfin aux Japonais « la liberté de croyance religieuse en tout ce qui n'est pas préjudiciable à la paix et au bon ordre, ou contraire k leur devoirs de sujets ». Le christianisme entrait dans le droit commun. Je recommande à nos législateurs et à nos maîtres cette leçon de tolérance et de justice. Un fonctionnaire japonais peut aujourd'hui aller à la messe sans être dénoncé par les hurlements d'une meute et disgracié par ses supérieurs.
C'est alors que fut institué le vicariat apostolique du Japon central. Le P. Midon en fut le premier évêque. Il posa la première pierre de l'église catholique de Kioto, la Rome du paganisme japonais. Mais les préoccupations et les fatigues de la vie épiscopale achevèrent d'épuiser les forces de ce vaillant prêtre. Yingt années de labeur mêlé d'angoisses avaient usé la vie du missionnaire. 11 avait assez fait pour sa foi. Il voulut revoir la France, la Lorraine, son village où sa sœur l'attendait toujours. Puis il songea à saluer le tombeau des grands apôtres, à rendre compte à l'évêque universel de ses travaux et de ses sacrifices. Mais il ne devait point atteindre l'étape suprême de son pèlerinage terrestre. La mort le surprit à Marseille, le 12 avril 1893.
Ne pourrait-on renouveler
la Peinture religieuse ?
La peinture religieuse n'est pas en progrès. Elle languit tristement. Elle n'apparaît plus que rarement, à la dérobée, dans les immenses bazars de toiles coloriés où se pressent, chaque année, des multitudes effarées qui, parmi l'amoncellement des tableaux, sentent vaguement descendre sur leurs fronts l'implacable migraine des expositions. Est-ce donc que le public ne peut plus prendre plaisir aux scènes évangéliques? Mais croyez-vous qu'il s'intéresse davantage aux baigneuses, aux pêcheuses de crabes et aux pécheresses, aux épisodes funèbres, aux cliniques d'hôpital, aux exhibitions de ministres, de soussecrétaires d'Etat, aux parades officielles qui reviennent à chaque Salon ?
On essaya, en ces vingt dernières années, de rajeunir les thèmes de sainteté, en mêlant le Christ aux personnages du temps présent, gens en habit noir ou en blouse, petits bourgeois de petite ville; la tentative n'eut point de suite, et je m'en réjouis. C'était l'entrée dans l'art rehgieux de la fantaisie sociologique ou du roman-feuilleton. Et maintenant nous avons beau consulter l'horizon. Rien de nouveau, de vivant, d'ému, ne
vient à nous. Et ce ne sont pas les imageries, hâtivement appliquées aux murs de certaines églises neuves, qui nous rassureront sur l'avenir ds la peinture religieuse en France.
Le même phénomène d'épuisement apparut jadis en Italie, au déclin de la Renaissance. Des ItaUens de toutes les écoles avaient peint tant de Madones, de Saintes Familles, à' Adorations des Rois Mages, à' Adorations des bergers et de petits saint Jean-Baptiste, avec leur croix de roseau, et de beaux anges aux chevelures ondulées et d'ascétiques saint Jérôme, tant de Crucifixions et de Dépositions de Croix, que le pinceau tomba de lassitude de leurs mains. En vain le Véronèse encadra les Noces de Cana d'une architecture magnifique et du luxe princier des grands seigneur ou des grands banquiers de Venise, de Milan, de Florence : dans cette splendeur même Fémotîon religieuse s'est éteinte, et la parole touchante de la Vierge à Jésus n'a plus de sens : « Ils n'ont plus de vin I ».
Si les peintres d'Itaîig, si habiles virtuoses de la couleur, avaient daigné rouvrir les livres saints, si nos artistes, qui ont souvent une si belle intuition du paysage, du décor, du costume historique, daignaient reprendre les récits évangéliques, je vous affirme qu'ils y feraient de précieuses découvertes et nous donneraient des visions pittoresques bien plus touchantes que leurs baigneuses^ leurs pêcheuses et leurs pécheresses.
L'enfance, l'adolescence de Jésus, dans les jardins de Nazareth, inspireraient sans doute de fort gracieuses idylles. La fuite en Egypte, le voyage de la Sainte Famille dans le désert du Nil, à travers les cités étranges^ peuplées de dieux formidables et difformes, seraient encore bien favorables à l'imagination des peintres. Rappelez-vous le beau tableau de Luc-Olivier Merson, renfant et sa mère endormis entre les griffes du Sphinx, dans l'ombre solennelle de la Pyramide, sous la caresse des étoiles. Du foyer allumé par Joseph monte, toute droite, une flamme dans la nuit très pure, et Tâne trouve paisiblement une touffe de chardons au pied de ce tombeau royal, pins vieux qu'Abraham, qui vit passer Moïse, Jérémie et Platon.
Mais quelles esquisses sont toutes tracées entre les versets des Evangélistes I Quels tableaux, dont le sujet paraît usé — pommer, disent les jeunes gens — et que Ton raeu^iiait par l'intelligence de Tarcmlocture hébiaïque ou du paysage palestinien ! Jésus chassant les marchands du temple, par exemple. Yoyez-vous, sous le bras levé, terrible du Seigneur, l'écroulement de cette bande grimaçante qui fuit, éperdue, haineuse, entraînant pêle-mêle dans sa course les comptoirs des changeurs, les étoffes multicolores, brodées d'or, de l'Asie, les vases d'aromates, les coupes pleines de monnaies d'or qui coulent et roulent sur le pavé
des portiques? Et larrestation de Jésus, au Jardin des Oliviers, parmi les arbres au feuillage pâle, argenté par la lune pascale, la troupe soudoyée par les prêtres, munie de lanternes, hérissée de piques, qui marche en désordre, tumultueuse; le désarroi des disciples et le grand geste tragique de Judas que le vieux Giotto sut inventer dans sa fresque de Padoue, Judas embrassant, enveloppant de ses deux bras recouverts de son manteau rouge, deux ailes d'oiseau de proie, le Fils de rhommo! Amice ad quid venisti?
Dans les quatre Evangiles de la Passion, plus d'un épisode secondaire est à signaler, qui serait un motif de peinture pathétique. A-t-on jamais représenté dans la cour du prince des prêtres Caïphe, au petit jour grisâtre, Pierre accroupi près d'un brasero, Pierre qui, trois fois^ vient de renier son maître et se redresse épouvanté au chant du coq? « Il sortit au dehors, écrit saint Mathieu, et pleura amèrement ». A ces deux tableaux consacrés à la défaillance de l'apôtre pourrait se rattacher, comme en un tryptique à la Van Eyck, l'entrevue douloureuse de Judas avec les Anciens de la synagogue. Poussé par le remords, il leur rapporta les trente deniers d'argent, disant : « J'ai péché en livrant le sang du juste >-'. Mais ils lui répondirent : « Que nous importe? c'est ton affaire ! ».
Au verset qui suit, on voit les prêtres ramassant les pièces blanches à l'effigie de Tibère, les palpant à ia fois avec tendresse et dégoût. « Nous
ne pouvons les verser au Trésor, car elles sont le prix du sang ». Et, dans le même moment, Jésus, toujours entouré par la police sacerdotale, cheminait de la maison de Caïphe au palais de Pilatc, le long des rues étroites, à demi ténébreuses encore, de Jérusalem, poursuivi, le long des portiques, par la foule sauvage qui, tout à l'heure, presséo dans la cour du proconsul, hurlera le cri, l'éternel cri des démences populaires : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! »
Aux jeunes peintres que charmeraient encore des figures de mystère, des scènes de miracles, formidables ou troublantes, ou pénétrées d'ineffable tendresse, je recommande quelques tableaux évangéliques auxquels on ne songe plus depuis bien des générations artistiques. Qu'ils relisent la Tentation de Jésus selon saint Marc, les trois actes d'un drame étrangement fantastique. Yoici le désert de Judée, les steppes arides, les ravins pierreux, le lit desséché des torrents, les rochers et les sables, l'horizon morne, le ciel d'un azur intense. Le démon s'approche du solitaire épuisé par quarante jours de jeune et dit : « Si tu es le fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains ».
Puis, sur le pinacle du Temple, planant audessus de la cité sainte, le Tentateur montrant le vide, l'abîme vertigineux : « Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas^ car il est écrit : « Il a « recommandé à ses Anges de te recevoir entre « leurs mains, afin que ton pied ne heurte point
« la pierre ». Enfin, au haut de la montagne, en vue clés chemins qui mènent à l'Asie, à l'Egypte, à Babylone, à Memphis, en vue de la mer lointaine, qui conduit à Athènes, à Syracuse, à Rome, le démon, superbe d'orgueil, montrant, d'un geste impérial, tous les royaumes du monde, ose dire au Seigneur : « Adore-moi et je te les donnerai tous ! ».
Jadis, Sandro Botticelli, chargé par Sixte IV de décorer la Sixtine, en compagnie de Ghirlandajo, du Pinturrichio, de Fra Diamante, avait entrepris de reproduire les trois épisodes de la Tentation. Mais son pinceau, tour à tour païen ou mystique, merveilleux de grâce suave, n'avait point la vigueur dramatique capable de traduire la page de saint Marc. Par une fantaisie familière aux peintres de la Renaissance, il plaça côte à côte, au même panneau de mur, les trois scènes évangéliques, mais il les relégua à l'arrière-plan des six ou sept épisodes, accumulés les uns sur les autres, de la vie de Moïse, au delà des filles madianites de de Jethro et de Texode d'Israël, s'exilant loin de l'Egypte et de ses oignons, de populo barbaro. Le motif de la Tentation semble donc intact.
De même les apparitions inattendues, rapides, pour ainsi dire impalpables, du Seigneur après la RésuiTCction. Mais, ici, il faudrait un pinceau de Técole de Rembrandt, habile au clair-obscur, aux
jeux les plus fuyants do la lumière et de l'ombre. Ne pourrait-on tenter de nouveau les Pèlerins (ï Emmaûs'^ Le Titien a montré le mouvement de stupeur et d'adoration commençante des deux disciples au moment où le Christ rompt le pain et le bénit. Restent à peindre trois ou quatre tableaux : sur la route déserte, à la tombée du jour, la rencontre du passant mystérieux qui se joint aux disciples ; puis, au crépuscule, la conversation des trois voyageurs, Jésus expliquant le secret des Ecritures à ses compagnons accablés de tristesse et que la Résurrection, annoncée par les Saintes Femmes, n'a point consolés.
« Nous espérions qu'il serait la rédemption d'Israël; et maintenant, tout est fini, car voilà le troisième jour que ces choses se sont accomplies ».
A la porte du château d'Emmatis, quand la nuit, une nuit printanière de Palestine, descend transparente et légère sur la campagne endormie, ils le prient, lui qui « feint d'aller plus loin », de demeurer avec eux. Enfin, dès le début du souper, après la bénédiction du pain, après l'épisode choisi par le Titien, quand ils devinent le miracle, la place de Jésus est vide déjà ; une traînée lumineuse glisse vers la porte de Tappartement. <( Et « ils se disent l'un à l'autre : Notre cœur ne brû- « lait-il pas tandis qu'il parlait en marchant avec <( nous et nous révélait les Ecritures ? »
L'Evangile du dimanche de Quasimodo serait encore très suggestif. La figure du Seigneur y apparaît plus aérienne peut-être que sur le che-
min d'Emmaus. « Un soir de jour de Sabbat, comme les portes étaient closes, là où les disciples étaient réunis, à cause de la peur qu'ils avaient des Juifs, Jésus vint, se tint au milieu d'eux, et dit : « Que la paix soit avec vous! ». Et, quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent donc réjouis par la vue du maître )>.
Je le sens bien : je crie dans le désert. La clientèle des peintures religieuses disparaît. Une florissante baigneuse est assurée d'entrer sans se rhabiller, dans le salon ou la galerie des Mécènes d'aujourd'hui. Saint Pierre sanglotant dans la pénombre du porche de Caïphe est une image moins séduisante. Les jeunes artistes qui sembleraient fréquenter trop assidûment saint Luc ou saint Marc devraient renoncer à la bienveillance de l'Etat, aux fructueuses commandes, aux palmes académiques, aux sourires de ces messieurs du gouvernement, Médicis ennemis de toute superstition et qui craignent l'eau bénite comme le feu. Et puis, la Palestine, la Galilée, c'est si loin de Trou ville, d'Etretat, de nos Elysées variés, de nos Olympias et autres sanctuaires du grand art I
Lointains souvenirs offerts à la Statue d'Ernest Renan
Aux premiers jours de février 1865, mon directeur de l'Ecole française d'Athènes, Daveluy, me fit appeler en sa loggia orientée vers l'Acropole et la mer, toute verdoyante de clématites et de rosiers grimpants.
— M. Renan, m.e dit-il, venant d'Egypte, arrive de Smyrne. Il passera ici quelque temps. Mme Renan raccompagne. Je désire que, demain, vous lui serviez de cicérone pour sa première visite aux ruines d'Athènes.
Le lendemain, par les ruelles escarpées de la vieille ville turque qu'habitèrent Chateaubriand et Byron, nous grimpions tous trois à l'Acropole. Quand il fut arrivé aux derniers degrés des Propylées, tout en face du Parthénon, Renan s'arrêta pour respirer un peu et s'essuyer le front :
— Ah ! dit-il, quel air léger et pur, et puis, comme on se sent ici au-dessus des sottises, des misères et des médiocrités du monde I
Il ajouta : « au-dessus des sots » ; mais sans amertume. Les sots alors ne s'étaient point encore syndiqués en toute-puissante corporation. M. Ho-
mais, en 1865, vendait d'assoupissantes têtes de pavots, très modestement, et ne craignait point de porter une calotte.
Nous arrivions au Parthénon. Loyalement je dois déclarer que, là, Renan n'éprouva aucune secousse mystique, aucun élan de piété païenne, ne fit rien entendre des litanies de la fameuse Prière. 11 n'y eut point de coup de foudre, d'éblouissante révélation. La Prière dut être imaginée et méditée lentement, dans les conditions que j'indiquerai tout à Theure. Si demain, à Tréguier, mon témoignage souffle sur quelque belle vision symbolique, je m'en consolerai bien volontiers. Pendant plus de deux heures, nous errâmes de ruine en ruine, et c'était merveille d'ouïr les paroles de notre hôte, l'inoubliable conversation archéologique, les fines pensées de Renan sur Phidias et sur Athènes.
De l'Acropole, nous descendîmes au plateau de la colline où se voit encore le dé de pierre, piédestal des orateurs politiques, du haut duquel Périclès, immobile comme une statue, parlait au peuple. Renan salua courtoisement, mais sans enthousiasme visible, cette relique parlementaire. Il proféra même à ce moment, tout en promenant sa main potelée d'archiprêtre sur la pierre rugueuse, quelques mots terriblement durs à l'adresse des démagogues, charlatans d'éloquence, qui sont la peste des répubhques. Il cita quelques traits d'Aristophane, contre les corroyeurs et charcutiers d'Athènes, maîtres de Topinion et de l'Etat,
Combien je regrette de n'avoir pas noté, le soir même, les épisodes de notre promenade ! J'aurais eu du plaisir à le signaler aux hommes do Bretagne qui écouteront demain les hommes venus de Paris.
Le soleil penchait sur Salamine. Renan me dit :
— Et l'Aréopage? Menez-nous à l'Aréopage. Le rocher où saint Paul a parlé vaut mieux pour l'histoire que la tribune de Démosthène.
Je lui montrai de la main ce long rocher, en dos d'âne, escarpé de tous les côtés, abordable seulement par la face tournée vers la mer, qui semble un escabeau posé sur le seuil de l'Acropole. Cinq minutes plus tard, nous gravissions, parmi les rocailles, le sanctuaire d'Ares.
Renan semblait ému. Il allait et venait, comme cherchant la trace de quelqu'un ou de quelque chose. Il était plus calme, tout à Theure, sur les degrés d'Athéna.
— Est-ce bien l'Aréopage? disait-il. Mais qu'in> porte? Il faut tenir à la tradition, à la légende. Pour nous, cette pierre est sacrée. C'est le second berceau du christianisme.
Il s'assit au point culminant de l'Aréopage, contemplant la plaine, la mer, les montagnes, les îles qu'avait embrassées jadis lo regard de saint Paul. Et, dans les jours qui suivirent, je l'ai aperçu souvent, de loin, vers le soir, assis à la même place de « la pierre sacrée » . Parfois, il se tournait vers TAcropole et, dans sa méditation d'historien et de poète, rapprochait certainement
et comparait entre elles les deux grandes étapes du pèlerinage accompli par l'humanité, la période rationaliste vivifiée par le génie d'Athènes, la période mystique, d'idéalisme transcendant, inaugurée par le christianisme. Cherchait-il alors la conciliation rêvée par tant d'âmes excellentes entre la sagesse rationnelle et l'Evangile, cet accord pour lequel le moyen âge a tant peiné? On ne saurait l'affirmer. Mais je crois bien qu'en ces heures de contemplation solitaire, la Prière sur r Acropole surgit et grandit à la lumière de sa conscience. Quel dommage qu'il n'ait point retrouvé un second « papier jauni », souvenir de son voyage d'Athènes, témoin de son grave tète-àtête avec l'ombre de saint Paul ! Rien que quelques hgnes sur cette parole de l'apôtre :
Ubi spiritus Dei, ibi libertas,
qu'il serait bon de crayonner, cette nuit, au charbon, sur les murs de Tréguier.
Et maintenant, cher M. Homais, voilez votre face, arrachez le gland d'or de votre calotte, votre calotte elle-même ! Ce que je vais conter vous sera une grande douleur. Et le Bloc en éprouvera une petite secousse.
Quelques semaines après cette visite aux débris les plus augustes de l'ancien monde, j'abordais en Egvpte, muni de lettres affectueuses
de Renan pour Mariette et les représentants de la France sur la terre des Pharaons. Ma première entrevue, à Alexandrie, fut d'un de mes compatriotes lorrains, le docteur Gaillardot, médecin sanitaire de notre nationalité en cette ville d'où l'on surveille le périlleux retour du pèlerinage de la Mecque. Un soir, tout en fumant son tchibouk, Gaillardot me dit :
— Ecoutez une histoire qui va vous étonner. (Je rappelle au lecteur que l'incident se produisit trois ans après la Vie de Jésus ^ quelques mois avant la publication des Apôtres). J'ai accompagné Renan, au retour de son voyage sur le Nil, en Syrie, à Beyrouth, à Gazir, où reposent, dans un petit cimetière de chrétiens maronites, les restes de sa sœur Henriette, morte de la fièvre pernicieuse au pied du Liban, lors du premier voyage en Orient. Un matin, Renan me dit :
— Gaillardot, convoquez en mon nom les curés de rite latin de cette région. Yous leur donnerez à chacun un petit écu, un cierge et un dîner. Il faut que, dans la plus proche église catholique, ils célèbrent un service funèbre pour l'âme de ma sœur Henriette, au jour anniversaire de sa mort, dans quelques jours.
— Ma surprise fut si vive, continua le docteur, que je ne pus la dissimuler. Renan sourit et dit :
— Mon bon ami, je veux une chose très sage. Ma sœur est ensevelie en cette terre lointaine, à perte de vue de la France, dans un pays de braves gens, bons chrétiens, un peu primitifs, à
qui l'on dira peut-être un jour que moi je fus une figure de l'x^ntechrist, ennemi mortel de leur foi. Or, je ne veux pas que les cendres d'Henriette courent quelque risque pour le mauvais renom de son frère. Faites donc comme je le désire. Ceci ne sera, de ma part, ni une capitulation de conscience, ni une manifestation hypocrite. J'abrite simplement la paix d'une tombe sous la bénédiction de ces vieux prêtres du Liban qui donnèrent à ma sœur l'hospitalité de leur rustique Campo-Santo, dans l'ombre de leurs cyprès, entre la montagne et la mer.
— Et ce qu'il souhaitait s'accomplit sur les roches ensoleillées de Gazir, « et près des eaux de la sainte Byblos, où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes ».
— Renan avait raison, poursuivit Gaillardot. Ce fut une cérémonie très simple et très touchante. Et notre ami put quitter la Syrie persuadé que le Liban chrétien respecterait le sommeil dernier de sa sœur Henriette.
Le bon Gaillardot est mort depuis longtemps, mais ses deux fils (l'un d'eux tout au moins) sont attachés à nos grands consulats d'Egypte. Il n'est pas possible qu'ils ignorent cette histoire.
Elle est déconcertante, je l'avoue, pour les grands esprits géométriques, impuissants à saisir les nuances de la vie morale, et qui croient que
riiomme, après avoir renoncé à la foi traditionuelle, après être sorti de la vieille Eglise, ne gardera plus aucun contact avec le christianisme, même avec l'Eglise. C'est la théorie des gens de conscience épaisse à qui manquent les sens les plus délicats de l'âme, le respect des souvenirs d'enfance et de jeunesse, la vénération des traditions les plus hautes du genre humain, le profond instinct de l'histoire. Or, tout au moins en sa qualité d'historien et de savant, Ernest Pienan avait conservé d'intimes attaches avec le christianisme. La préoccupation d'études communes sur l'admirable mouvement religieux de l'Italie au treizième siècle m'offrit plus tard l'occasion fréquente d'entretiens avec le grand écrivain. Il est un signe qui, je crois, ne peut tromper^ c'est l'accent d'enthousiasme avec lequel un historien prononce certains noms, évoque la mémoire de quelque grande crise du temps passé. Quand il me disait : « Et le vieux Joachim ? » ou bien encore : (( Et sainte Douceline de Provence, qui a connu Jean de Parme? », sa voix, d'ordinaire un peu mordante et facilement ironique, se tempérait en caresse, presque en dévotion. Le Calabrais Joachim de Flore, que Dante mit en son paradis ; le général des Franciscains Jean de Parme, que Rome obhgea à déposer sa charge, ont, je le sais, quelque peu côtoyé l'hérésie ou le schisme. C'étaient des chrétiens singuliers, qui vécurent dans l'attente d'une troisième révélation, d'un troisième et définitif Testament, celui du Saint-
Esprit. Mais TEglise, la maternelle Eglise italienne, a cependant octroyé à Joachim la béatitude, à Jean le chapeau de cardinal. Ernest Renan se trouvait à son aise dans cette chapelle où l'on pouvait entrer, d'où l'on pouvait sortir à son heure et à son gré. Et ce « vieux Joachim » n'avaitil pas inscrit, en une page magnifique de ses prophéties, la parole de saint Paul que je citais plus haut, et qui dut revenir plus d'une fois à la pensée du pèlerin de Minerve-Athéna assis sur « la pierre sacrée » de TAréopage :
« Là où est l'esprit de Dieu, là est la hberté ».
0 maître ! parmi les pesantes couronnes de verroterie et de clinquant qu'on enverra demain autour de votre statue, laissez-moi glisser ce bouquet de souvenirs lointains où j'ai recueilli les pâles asphodèles de l'Acropole, les rouges anémones de Gazir, les lauriers roses de la Calabre, les roses franciscaines de l'Ombrie 1
Urbs (1)
J'avais grande envie d'inscrire, en tête de ce feuilleton, ce titre : Apocalypse de Borne. Le livre de M. René Schneider est, en effet, à la fois une révélation et une évocation. Œuvre d'historien, de poète, de voyageur enthousiaste, de rêveur, il nous communique la sensation même qui possédait et charmait l'écrivain : il dresse sous nos yeux non point le plan pittoresque d'une ville très vieille, unique sur la terre, mais la figure vivante d'une personne, auguste comme un symbole, l'image d'une cité qui, des temps légendaires, antérieurs à Faction des Etrusques, jusqu'à l'heure présente, s'est élevée, au cœur de sa prairie indéfinie, dans l'hémicycle de ses montagnes, au bord de son fleuve farouche, en face de la mer, telle qu'une acropole aux sept promontoires, Roma Sej^ticollis, attirant à elle les regards du monde, redoutable et nécessaire à la race des hommes, sanctuaire antique où les Sibylles chantaient l'avenir, camp retranché où se prépara la conquête universelle, école de sagesse où s'élabora l'idée de la justice, rendez-vous de
(1) Rome : Complexité et Harmonie^ par René Schneider. — Paris, Hachette, 1907.
i^/4 LA VIEILLE EGLISE
toutes les civilisations, prestigieuse hôtellerie où se rencontrèrent tous les dieux, toutes les philosophies, toutes les chimères et tous les songes, Rome jetée à bas de son trône impérial par les Barbares, relevée par l'Eglise, métropole religieuse du genre humain, la Yille par excellence, la Ville Eternelle, Ro7na capiit mundi.
La plupart de nos lecteurs connaissent le premier livre publié par le jeune voyageur : lOmbrie^ rame des cités et des paysages. L'Ombrie n'est point une région très fréquentée par les touristes toujours pressés d'arriver au plus loin et de s'en retourner par les voies rapides. Cette promenade en terre étrusque, les souvenirs tragiques qui flottent sur le lac de Pérouse, les petites fleurs franciscaines qui s'épanouissent toujours d'Assise à Spello, à Foligno, à Gabbio éveillaient en nous des émotions tantôt poignantes, tantôt exquises : les légions de Flaminius noyées par Annibal dans ces eaux d'un bleu si doux au soleil d'avril, les gentils miracles de saint François, la tendresse de l'apôtre pour toute créature de Dieu, la grâce de ce christianisme souriant tout à coup parmi les tristesses du treizième siècle, tout ce pays d'héroïsme et d'amour palpitait entre les pages. Mais ici, M. Schneider n'avait fait que nous rendre la vision historique ou mystique que l'Ombrie solitaire, intacte, à peine troublée par la vie moderne, lui avait donnée. Il avait regardé, s'était souvenu, puis écrivait. A Rome, l'œuvre d'art qu'il rêvait de ciseler, était autrement déU-