‹ La vieille maison [microforme]Chapitre 2 sur 5 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Corps du foyer

Il est doux le soleil, aux reflets ravissants !

Elle est forte la mer, par ses flots menaçants !

Qu'il est beau notre ciel aux grands jours de la vie ! Qu'il est bon le froment de la moisson bénie !

Le meilleur, le plus fort, le plus doux, le plus beau, C'est toi, nid paternel, chef d'œuvre du Très-Haut !

Ah! ne demandez pas par quel charme secret,

Le {oyer paternel retient le cœur de l’homme;

Sa force la voici: il fait vivre et se donne.

Mais qu'importe la forme, l’habit qu'il revêt,

Ses haillons sont bénis, sa laideur, éphémère,

Car son âme est l’amour, et son nom redit : “Père.”

Chez lui, comme chez l’homme, âme dit presque tout. | Les somptueux palais, les maisons d’or chargées, E | Les climats du soleil, que l’on aime surtout,

| Ne charment pas mon cœur, aux fibres afiligées ; Mais une humble maison, un misérable toit, Peut ravir mes regards, quand je dis, “C’est chez moi.”

u | Oui, la beauté du monde exige du contraste, | Et Dieu devait placer, pour cette œuvre de choix, ! Les petits près des grands, le réduit près du faste. Mais quels ménagements en posant cette croix ; Voulant qu’on naisse pauvre, il bénit la mansarde, Et force au saint respect quiconque la regarde.

Je ne l’ai pas connue aux jours de sa jeunesse, Et lorsque je l’ai vue arrivait sa vieillesse. Cinq générations, ayant reçu ses soins, Avaient quitté ses murs pour des pays lointains. Ce départ lui pesait, elle en était chargée,

Et je lui souriais la voyant afiligée.

Mais ceux qui l’ont construite, occupés de labour, De cet humble travail n’ont pas marqué le jour. C'était au fameux siècle où plume, encre et parole N’étaient pas les moyens de gagner l’auréole.

La hache et la charrue apportaient le bonheur, Et qui vivait du sol mourrait avec honneur.

Les grands témoins des ans ne sont pas sur les pages, Et qui compte les jours laisse leurs témoignages.

Les injures, les coups, la vétusté des traits,

La forme et les couleurs dévoilent les méfaits.

A leur vue, un regard pénètre au temps sauvage,

Et l’homme dit aux êtres : “Oui, je sais votre âge.”

Poutres, bois et bardeaux, rassemblés, mais sans art, Toit, châssis et lucarnes, placés au hasard;

Humbles proportions, contenance sévère,

Rides nombreux et forts, noble front, mais austère, Oui, ton corps tout entier, doux berceau des aïeux, Rappelle une autre époque et fut béni des cieux.

11 me semblc te voir au déclin du beau jour,

Qui des premiers colons te faisait le séjour. Après bien des labeurs, l’œuvre étant consommée, Pour goûter le repos de la nuit bien aimée,

Ils entrèrent joyeux, en dansant sur ton seuil;

Tu paraissais sourire et leur fit bon accueil.

Sans luxe mais bien propre en ta blanche toilette, Aux décors rouges, verts, on eut dit la fillette Gracieuse et charmante, essayant par l’habit D’amener à son cœur, celui qui la ravit.

Ce sont là jeux d’enfants, d’innocentes amorces; Au printemps de la vie, elles doublent les forces.

Doux foyer paternel, comment chanter la paix, Qui, sur tes premiers ans, répandit ses bienfaits. Cette plante si rare aux jardins du vieux monde Jeta dans notre sol sa racine profonde.

Elle est des pays neufs le grand bien créateur, Qui protège l’enfance et prévient le malheur.

Oui, vivent les grands bois, la retraite cachée, Que le flot des humains n’a pas encore tachée. Vivent les plaisirs purs, les doux charmes d’un lieu, Le calme solennel, la forêt séculaire, ; Qui forment du Très-Haut le plus beau sanctuaire; Quand on est loin de l’homme, on vit plus près de Dieu.

Des hommes le grand nombre augmente le malheur, Par le choc de l’orgueil, meurtrier du bonheur. Oui, toujours ce venin, infâme et fratricide, | Que goûta autrefois le peuple déicide.

Faut-il donc te porter, pour briser notre essor, Tout au fond de nos cœurs, ainsi qu’un doux trésor.

{ Quand sur notre pays, au sol pur et austère,

| Descendaient les bienfaits du bon Dieu Notre Père, î Tu vécus de beaux jours, digne témoin des ans, Sous les grands rameaux verts de nos chênes géants. Loin du choc infernal des passions profondes,

Tu goûtas le bonheur de vivre aux nouveaux mondes.

Vrai témoin du passé, tu vis le temps tragique,

Où le premier colon, devenant héroïque,

Pour sauver notre peuple, attaqué par l'Anglais, Bâtissait un foyer canadien et français.

Il a mis, sur ton front, les glorieuses traces

Des vertus qui font vivre et soutiennent les races.

Pendant les nuits d'été, aux voûtes sans nuage, Comme tu dormais bien, dans ton lit de feuillage. Les bois silencieux protégeaiert ton berceau,

Et du sein de l’azur, des lueurs de flambeau Descendaient sur ton front en gerbe précieuse; La lune au bord du ciel, passait silencieuse.

Mais voici que l'hiver, en fortifiant nos corps, Fait tc nber de l’été, les plus brillants décors. Partout, glace et froideur; la forêt dépouillée Se lamente et gémit sur la terre voilée;

Les étoiles là-haut tremblent sur la parois,

Et la terre a repris le grand manteau des rois.

Doux foyer paternel, comment pourras-tu vivre? Et dans les nuits d’acier, que faire sous le givre ? Pourtant, tu dors heureux au sein des blancs frimas, Ton repos est profond; et malgré le verglas,

La colonne qui monte à la voûte étoilée,

Prouve qu’il fait bien chaud, sous ta robe gelée.

Ces moments ne sont plus, quelles métamorphoses! Sous l’action du temps, sapeur des grandes choses. Aux efforts du colon succombent les forêts, Chassant de ton vieux nid le charme et les secrets. Mais pour faire oublier ces torts irréparables,

La terre offre aussitôt ses dons les plus aimables.

Comme il est imposant le beau panorama,

Projetant sa splendeur sur celle qu’on aima.

Le sol accidenté nous montre sa parure ;

Là-bas, deux flots d’argent coulent dans la verdure. Quelques chênes pompeux, du haut de leurs grandeurs, Lèvent sur les moissons leurs grands bras protecteurs.

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Du sommet d’un coteau, bonne Vieille Maison, Tu couronnes le tout de ta blanche toison.

Comme tu parais bien, à noble centenaire, Sur ce joli tableau de couleur printanière!

La jeunesse, à tes pieds, étale ses plaisirs

Et répond, par ses jeux, à tes plus vifs désirs.

Vénérable lien de deux grandes époques, Combien de souvenirs tu me chantes, m'évoques! Ta présence en ces jours d’un luxe malfaisant, Honore le passé et blâme le présent.

Mais il est gracieux de voir cette jeunesse,

Ainsi qu’une couronne, entourer ta vieillesse.

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