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CHAPITRE II

Villégiature à Saint -Prix. — Sous l'ancien régime (1780-1789).

si- Comment Sedaine vint a Saint-Prix. - La comédie au château DE Saint-Leu et a la Chevrette. — Dufort et Mme d'Épinay. — Saint-Prix, le village, le Seigneur,

L'argent gagné vite se dépense de même, dit-on. Il n'en alla pas de la sorte avec Sedaine. Toutefois, le poète s'accorda un certain prélèvement; un peu de fantaisie diminua l'épargne du père de famille. Sur la première libéralité de Saint-Pétersbourg, il acheta une maisonnette à Samt-Prix. Et là, sans doute, il a le mieux goûté la douceur du présent de Catherine. Hmploi lointain et imprévu !

Qu'était-ce que Saint-Prix? Les dictionnaires géographiques de l'époque répondent vaguement : un village de l'Ile-de-France, situé dans le diocèse et l'élection de Paris. Avec cette remarque, parfois, que le peuple des environs a beaucoup de dévotion envers le patron de l'église paroissiale dudit lieu. Des images de piété, destinées à entretenir la vogue du pèlerinage, portaient cette désignation moins administrative et plus claire : « Saint-

Prix, dans la vallée de Montmorency ». Ajoutez : à près de cinq lieues de Paris. Faute d'équipage, il fallait prendre, pour y aller, la voiture publique de Taverny, qui ne desservait exactement que les localités au bord de la route. Les voyageurs à destination de Saint-Prix étaient laissés, ainsi qu'on disait, à hauteur du village, à « l'Ormeteau », — changé aujourd'hui en « Gros-Noyer », — et il leur restait un tiers de lieue à faire à pied, pour en gravir la pente. On y pouvait venir en promenade, de Montmorency, par exemple, ou de la forêt voisine, comme fil Jean-Jacques Rousseau, peut-être avec M™' d'Houdetot, ou, quelques années plus tard, Bosc le naturaliste, ami de M""^ Roland. Mais c'était un voyage pour un habitant du Louvre, bourgeois vieillissant, sédentaire et peu fortuné : je veux dire pour Sedaine.

Qui lui fit connaître ce pays ? On peut répondre assurément : Dufort, le futur comte de Cheverny, alors introducteur des ambassadeurs et seigneur de Saint-Leu^'^. La terre qu'il y avait héritée de son père, ancien maître des Comptes, comprenait un parc de quarante- quatre hectares, couvrant le versant occidental de la colline « qui joint Montlignon à Saint-Leu », partie sur le terroir de Saint-Leu, partie sur celui de Saint-Prix; le château luimême était à cheval sur les deux finages. On y pouvait accéder par un chemin prolongeant la grande rue de Saint- Prix vers l'emplacement de l'ancienne église de Saint-Leu ; ce dernier village s'étant abaissé, comme Taverny, au cours des siècles, avait reconstruit, en 1690, au milieu du nouveau bourg, son église, isolée, et ruinée en particulier par la Fronde. Le chemin de la vieille église, qu^on

(i) Auguste Rey, Le Château de Leumont d'après les mémoires inédits de J.-N. Dufort, Paris, Champion, 1884, in-8°. — Robert de Crèvecœur, Mémoires sur les règnes de Louis XI' et Louis XVI et sur la Révolution, par J.-N. Dufort, comte de Cheverny, Paris, i886, 2 vol. in-8°.

appelait aussi « la route haute » de Saint-Prix à Saint-Leu, par opposition avec « la route basse », qui contournait le mur inférieur du parc, — à peu près comme l'unique route de nos jours, — mettait Thabitation seigneuriale à trois cents mètres de la place principale de Saint-Prix, dite place de la Croix. Ce château, succédant au vieux castel de Leumont, avait été bâti, dans les premières années du xviii' siècle, par un traitant, Lorieul de la Noue, qui, sorti de rien, fit une grosse fortune et une banqueroute retentissante. C'était un édifice important, à en juger par les dimensions du plan que nous possédons et le nombre des hôtes qu'il pouvait héberger, et placé en face du plus bel horizon.

J'insiste sur Dufort, qui a joué un grand rôle dans la vie de Sedaine. Demeuré orphelin de bonne heure, il usa joyeusement de sa jeunesse, à la ville et à la campagne, dépensant, à Paris, un peu plus sa santé et, à Saint-Leu, un peu plus sa fortune, si bien qu'il échappa à grand'peine à une double ruine Quand il se maria, le 23 avril 1755, il avait rompu le matin seulement avec M""^ B..., la femme d'un fermier général. Il était « maigre, harassé, hors de combat ». Le peuple, voyant ce couple entrer à Saint- Eustache, disait : « Voilà une trop jolie mariée pour un jeune homme qui se meurt. » Il épousait Anne-Marie- Edme Le Gendre, fille d'un ancien président de la Chambre des comptes. La jeunesse le soutint; les sombres pronostics des gens de la halle ne se réalisèrent pas. Les eaux de Barèges et un tour de France le guérirent d'une crise de « vapeurs ». Il revint à Saint-Leu et y reprit une vie d'un faste croissant, à laquelle Sedaine fut associé bientôt. Les journées se passaient d'ordinaire en promenades à cheval, où M™^ Dufort, belle et parée, conduisait, soit dans la forêt de Montmorency, soit dans le bois de Boissy ou sur les hauteurs de Sannois, des petites troupes de

huit à dix cavaliers, parmi lesquels les ambassadeurs de Russie, de Prusse, d'Autriche; le comte de Stahremberg louait alors une campagne à Épinay.

Le soir, on est encouragé par le silence de la Chevrette, — déserte pendant le voyage de M""^ d 'Épinay à Genève, — à relever le sceptre de la comédie, qu'elle abandonne; on lui emprunte une partie de sa troupe et de son public, et son répertoire, auquel on ajoute le nouvel opéra comique. Dufort ne se lasse pas de jouir des succès de sa femme et de lui en préparer l'occasion :

Si l'on peut dire que ma femme eût un goût décidé, c'était pour jouer la comédie. Douée d'une mémoire prodigieuse, elle avait, quoique sans amour-propre, la confiance qu'elle réussirait. Je fis donc arranger le théâtre provisoire que j'avais construit jadis pour jouer des parades. Il devint un théâtre en règle, et la comédie et les opéras comiques, car c'était le ton du jour, y furent représentés avec succès. On débuta par le Glorieux et Biaise le Savetier ; ils furent si bien exécutés que cela fit du bruit, et qu'à la seconde représentation toute la salle se trouva remplie; il y avait des voitures dans les avenues, comme à la porte des spectacles de Paris. Sedaine et Philidor, les auteurs de Biaise le Savetier, me firent demander la permission d'assister à la représentation. La Borde, mon ami, si bon musicien, qui avait loué une maison à Soisy, avait un rôle; Bacquencourt faisait Biaise; ma femme, Blaisine; on ne parlait que de son jeu. Tout ce qu'il y avait d'amateurs de théâtre, artistes ou gens du monde, briguait des invitations. Cet été fut brillant et fort cher, car, les jours de spectacle, j'avais plus de cinquante personnes à souper.

Quelle bonne fortune de s'essayer à l'opéra comique sous les yeux et avec les conseils de celui qui venait d'en donner un type nouveau ! Sedaine fut évidemment la plus précieuse recrue gagnée parmi la société voisine. L'amitié que lui voua Dufort débuta, comme l'amour souvent, par un coup de foudre. Il revient sur ce sujet :

Ce fut l'époque où je fis connaissance de Sedaine ; je n'eus pas causé une heure avec lui que je l'invitai à passer quelques jours à Saint-Leu. Il accepta très franchement. Les spectacles étaient interrompus; nous passâmes huit jours avec lui, M^e de Moussy, alors veuve, Saint-Marc

et quelques autres, dans un commerce délicieux ('). Tel fut le commencement d'une amitié durable. Depuis 1758 jusqu'à cette année 179$, il n'y a eu aucune interruption ni aucun nuage dans celte amitié. Les temps malheureux de la Révolution m'ont fait jeter au feu un tas de lettres philosophiques qu'il m'avait écrites, et que je destinais à la postérité.

Rappelons, en passant, que Dufort, arrêté à temps sur le penchant de la ruine, vendit sa charge d'introducteur des ambassadeurs en 1764, Saint-Leu l'année suivante, en même temps qu'il achetait Cheverny, où il vécut sans faste, avec le train qui convenait à un lieutenant général du Blaisois. Les deux amis se revirent souvent, goûtant les douceurs d'une hospitalité réciproque. Cependant, quand Sedaine était l'hôte du seigneur de Saint-Leu, et, parmi les bruits de fête, voulait jouir d'un peu de solitude, il dut, maintes fois, diriger ses pas vers le plus proche village, qui était Saint-Prix, vers la place de la Croix, d'où l'on découvrait une autre belle partie d'horizon. — Saint- Prix, sous la Révolution,, s'appela Bellevue-la-Forêt. — Cette image s'imprima dans son souvenir, puis y fut ravivée, j'imagine, par les perspectives aperçues de la Chevrette, si bien qu'il rêvait peut-être depuis vingt ans de la retraite où il s'installa le jour que nous dirons.

Voyez dans Saint-Prix un bourg paisible de cinq cents habitants, — paisible, sauf les jours de pèlerinage, — et où domine naturellement l'ouvrier de la terre : fermier, laboureur, vigneron, jardinier. Des artisans, un petit commerce, une petite industrie s'y juxtaposent; les boulangers et les maçons en nombre supérieui aux besoins de la population. Ajoutez quelques gardes, un maître et une

(i) M"' Girault de Moussy, — M"' Félix avant son mariage, — était une cousine très appréciée de Dufort. — « Le chevalier de Razins, marquis de Saint-Marc, dit Dufort [Mémoires. I, 29), connu dans la littérature par l'opéra à'' Adèle de Ponthieu et plusieurs pièces fugitives, était toujours de nos parties. » Il fut ofScier aux gardes françaises et membre de l'Académie des Belles Lettres.

maîtresse, — car il y a deux écoles, — chirurgien, tabellion, curé et vicaire. Un village, en ce temps-là, isolé quelquefois par la difficulté des communications, avait besoin d'un organisme plus complet que de nos jours. La petite industrie dont j'ai parlé suit les métiers réputés du voisinage et vit de cette modeste concurrence : les femmes surtout, qui imitent la dentelle de Chantilly, vendent des objets de pèlerinage comme à Argenteuil, prennent des nourrissons comme à Montmorency; les hommes font du pain comme à Gonesse.

Le tableau s'achèvera par un dénombrement non moins rapide des propriétaires ecclésiastiques et parisiens, en tête desquels le seigneur. Le village, avec ses deux rues à angle droit, a la forme d'une croix, dont une branche, posée horizontalement à mi-côte, va de Montlignon à Saint-Leu, et l'autre suit la pente de la colline et tend vers Ermont. Les propriétés d'agrément en occupent les quatre extrémités. Au pied de la hauteur, en rencontre, après une belle ferme du Temple, dépendant de Cernay, « le château », ou, comme on dit le plus souvent, le château de Rubelle, du nom du hameau où il s^élève. Le maître en est François-Nicolas Le Bas du Plessis, seigneur de Saint-Prix, Rubelle, la Grangc-Rubelle et Maubuisson, dans la vallée de Montmorency, officier aux gardesfrançaises, chevalier de Saint-Louis. Au point de vue des origines : fils d'un otficier au régiment de Dauphin- Étranger, petit-fils d'un trésorier de l'extraordinaire des guerres, arrière-petit-fils d'un intelligent Berrichon, qui fonda la fortune et la noblesse de sa famille. Celui-ci, simple et obscur Le Bas, venu d'Ivoy à Paris, en 1634, pour être commis dans les bureaux de la trésorerie qui appartint plus tard à l'un de ses fils, fut secrétaire de Mazarin, premier commis des finances, puis conseiller du Roi, trésorier des ponts et chaussées de Champagne et

reçu secrétaire du Roi en 1665. Ses fils, — sans parler d'un trésorier des troupes du Roi à Strasbourg, célibataire, et d'un oratorien, — s'appelèrent de Montargis. de Girangy et du Plessis. L'auteur de la branche du Plessis, le trésorier de l'extraordinaire des guerres, eut treize enfants ; l'un d'eux, l'officier de cavalerie Nicolas, fut attiré à Saint-Prix par son mariage avec la fille d'un conseiller au Châtelet, Rossignol, seigneur de la Grange-Rubelle^'^

Son fils hérita de cet aïeul un domaine important, dont la partie d'agrément et l'habitation étaient situées en face du château, à gauche de la montée de Saint- Prix. Il acquit, d'autre part, en 1773, la seigneurie avec le fief et la maison de Rubelle et la portion du fief de Maubuisson sise au même village : une terre en somme d'environ soixante-dix hectares (^\ D'autres biens lui appartenaient sur les terroirs voisins, notamment ceux qu'il avait achetés, en 1767, à Montlignon, du chevalier de Launey, un frère d'armes, né comme lui en 1740, promu sous-lieutenant aux gardesfrançaises en 176 1 comme lui, le futur gouverneur de la Bastille, le dernier^'^ On trouve encore du Plessis qualifié seigneur de Rochefort et de Dourdan ; mais ce sont fiefs d'une autre province. Sa femme, Louise-Catherine Choart de Magny-Saint-Loup, fille de Louis Choarr, receveur des finances de la généralité de Bordeaux, avait été un beau parti. Il vendit, en émigration, ses diamants pour soixantemille livres, dont les revenus le firent vivre, et il aban-

(i) Bibl. nat., Mss, Cabinet des titres. — Supplém. au t. IX du P. Anselme par Potier de Courcy, i" partie, p. 684 et suiv. — Auguste Rey, La Fin de l'ancien régime à Saint- Prix, Paris, 1881, in-S".

(2) La superficie s'en distribuait ainsi : terres, ?2 hectares . bois, 16 hectares; jardin du château, 11 hectares; ancien jardin Rossignol, 8 hectares t/2; jardin du Filassier, i hectare; jardin du Colombier, 1/5* d'hectare; bois enclos, 2/3 d'hectare. Le total est un peu supérieur à 69 hectares.

(5) Ces biens, advenus à de Launey par héritage de sa mère, née Charlotte- Renée Aubry d'Armanville, comprenaient la maison appelée seigneuriale, avec un enclos de 10 hectares, et bois et terres d'environ 34 hectares. (Archives de Seine-et-Oise et archives de Montlignon.)

donna, à sa rentrée en France, le capital à Louis XVIII. Il habitait h Paris son hôtel, — rue Saint-Louis-au-Marais, n° i6, au coin de la rue du Parc-Royal, — voisin de son beau-père et de ses amis de Flesselles et de Launey('>.

Mais quittons Rubelle, où nous reviendrons, pour monter à Saint-Prix, et même, passant le carrefour, jusqu'à l'église, qui est au point culminant de l'agglomération. Il y avait, à côté et en face du vieux moutier, deux prieurés : le prieuré de Saint-Prix, membre de l'abbaye de Saint- Martin de Pontoise, et le prieuré de Notre-Dame du Bois- Saint-Père, dépendant de Tabbaye de Saint-Victor de Paris. L'un des titulaires ne résidait point; tous deux louaient leurs maisons quand ils avaient preneurs : le moine de Saint- Victor se réservant, au second étage de la sienne, un gîte où il menait, de toute façon, la vie la plus étroite. On appelait le premier le prieur blanc; le second, le prieur noir, à cause de la couleur de leur robe^^\ A l'est du village, du côté de Montlignon, habitaient les Petit des Landes, des cousins du seigneur, derniers représentants d'une dynastie de magistrats à la Chambre des comptes, propriétaires du beau domaine de la Terrasse. Presque en face, le président des Monnaies Sulpice d'Albert, successeur médiat des Vendôme, occupait, depuis 1773, leur ancien rendez-vous de chasse. A l'ouest enfin^ du côté de Saint-Leu, un autre président des Monnaies, Droïn, a remplacé Duforr. A l'endroit où la basse route de Saint-

(i) Voici ses états de services : second enseigne, le 22 août 1756; premier enseigne, le 19 février 1759; sous-lieutenant, le !"■ février 1761; lieutenant, le 16 février 1777; rang de meslre de camp, le 18 mai 1783 ; capitaine en second des grenadiers, le 2g février 1784; capitaine de la compagnie colonnelle, le 22 mai 1787. (Archives du ministère de la Guerre.)

(2) Pendant six ans au moins, le prieuré noir fut loué à Bigrel de Grandclos, consul de France en Amérique. Il y eut, en février 1780, un enfant, mort en septembre; sa femme y mourut en juillet 1781. — Le prieuré blanc eut pour locataire, à partir de 1780, un procureur au Châtelet de Paris. Maximilien Pichon, que nous reverrons plus loin.

Leu s'embranche sur la grande rue, — prolongée, nous le savons, par le chemin de la vieille église, — un élargissement de cette route forme une sorte de place déjà signalée. Une croix, qu'on appelait jadis « la croix de ville », pour la distinguer de celles qui s'élevaient aux carrefours des voies rurales, en occupe le centre, et lui a donné son nom. Trois habitations la bordent, — l'une avec l'intervalle d'un jardin, — et elles subsistent de nos jours, ornées de leur fronton banal, où les architectes des xvii^ et xviii^ siècles voyaient évidemment une marque de noblesse; le château de Rubelle et celui de la Terrasse en étaient également décorés ; c'était la mode et le bel air. Groupe curieux, celui des propriétaires de nos trois maisons. En face de la route de Saint-Leu, un moine, le prieur du Bois-Saint-Père, dont le jardin aboutissait là; à gauche, un avocat au Parlement, bientôt remplacé par une danseuse ; à droite, un poète : Sedaine.

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