‹ La vieillesse de SedaineChapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

La maisonnette de Sedaine. — Soirées au château. — Société.

— C0NTINU.\TI0N DU LABEUR. — DeUX LETTRES AU COMTE

d'Angiviller. — Richard Cœur -de- Lion. — Grétry et l'invention de la poudre. — Sedaine a l'Académie.

La maisonnette qu'il acheta des roubles de Catherine, le i8 mai 1780, — devant Dupré, notaire à Paris, — n'était qu'une bicoque, à peine de meilleure apparence que les logis rustiques qui l'avoisinaient, habitée elle-même par des paysans, avant la dame de Pauly que Sedaine remplaça'^'^ : Marie-Jeanne Barbichon, veuve de Pierre-

(I) Titres de propriété. m

Adrien de Pauly, qui fut baron du Saint-Empire, capitaine au régiment de Saxe, aide-major général de l'infanterie. Élevé avec le maréchal de Saxe, il avait suivi sa fortune sans trouver occasion de s'enrichir. Le comte de Bentheim, — que nous retrouverons, — colonel plus tard du même régiment, qui prit son nom, demandait, en 1751, une pension de retraite pour lui, en des termes où paraît la détresse ^'\ Pauly était mort, en 1762, quand sa veuve échoua à Saint-Prix; elle y passa dix-huit années. Sedaine racheta sa maison toute meublée pour 4,000 livres, les meubles comptés dans ce prix pour 1,200; une rente perpétuelle de 5 livres, à payer à la fabrique de Saint- Prix, était à la charge de l'acheteur.

L'état de lieux est court : au rez-de-chaussée, « un bouge ou cuisine basse » et une salle; au premier étage, deux chambres, un grenier au-dessus, escalier dans œuvre, cave et toit à porcs, le tout couvert de tuiles. Une cour et un jardin y sont attenants; la cour, close de murs, renferme un puits ; le jardin contient environ un demiquartier ; un petit terrain de 8 à 10 perches s'y ajoute, ce qui porte la superficie non bâtie à 20 ou 22 perches, ou, en style moderne, à 700 mètres environ. Les voisins sont, à droite et à gauche, des paysans, les Groizy et les Chauvricourt, et, par derrière, M. Rigault, que nous connaîtrons plus tard, possesseur en partie d'un clos Filassier, dont le seigneur de Saint-Prix a le reste. Le nouveau propriétaire doubla environ son jardin, en 1782, par l'acquisition de 25 perches du clos Filassier; c'est peu après le second présent de Catherine et la mort de M'"^ Seriny, sa bellemère. Il eut alors un domaine d'un sixième d'hectare; il attendra jusqu'en 1792 pour restaurer la maison, la surélever, la flanquer d'un logis neuf.

(i) Archives du Ministère de la Guerre.

Oh ! la modeste campagne ! On a bien lu : Sedaine, pendant douze ans, établit femme et enfants, et lui-même, dans une salle, une cuisine, deux chambres et un grenier; trois enfants survenus en treize ans de mariage. Et déjà le père avait dépassé la soixantaine ; la mère , Suzanne- Charlotte Seriny, la quarantaine. Il n'a été donné que renseignements faux, et par Jal même, dont l'exactitude est vantée, à propos de l'état civil de cette famille; je les rectifierai. Une fille, Jeanne-Suzanne, avait près de treize ans en 1780, étant née le 30 août 1767; un fils, du 9 novembre 1770, Anasiase-Henri, venait après, ayant neuf ans et demi; une fille, Anastase-Suzanne, appelée en famille Agathe, était la cadette; elle était née le 11 septembre 1778. âgée par conséquent de vingt mois'-'\ Elle seule aurait suffi pour remplir de bruit la maison et le jardin. Où le poète se réfugiait-il pour penser et pour écrire ?

Dans les lignes suivantes de ses Récapitulations, Bouilly Ta peint en promenade : « Je m'asseyais à côté du bon Sedaine, soit dans une chaumière, soit sur le bord d'un ruisseau, où nous respirions un air pur et libre, et bientôt les accords de la lyre populaire nous entouraient de la gaie et brillante jeunesse des environs. » Mais où placer cette scène, si elle se passa quelque part? On se prend à craindre, en lisant de pareilles phrases, qu'elles ne soient écrites que pour le son qu'elles rendent, et vaines et vides comme paroles de romance. Bouilly s'est, d'ailleurs, singulièrement trompé sur l'estime où le compagnon qu'il se donne aurait tenu ses talents, se croyant, comme il

(i) Jal a mentionné un second fils, Anastase-Michel, que M"' de Vandeul parait n'avoir pas connu, que la famille existante ignore, et dont je n'ai trouvé de traces nulle part. Il lui attribue comme date de naissance, — erreur bizarre! — celle de la seconde fille, que j'ai relevée dans son acte de décès, à Hérouville. La date de naissance de la fille aînée m'a été fournie par l'état civil de Tours, où elle est morte.

dit, « son élève chéri, celui des jeunes auteurs qui savait le mieux le comprendre ». Comme il était loin de compte! Un mot est resté du « bon Sedaine » sur Bouilly : « Cet homme fait puer la vertu! ».

Sedaine fréquenta le château ; j'ai recueilli là-dessus des traditions précises. La famille du Plessis, après avoir partagé deux mois, chaque été, entre Magny près de Meaux et la Petite-Fortelle en Brie, avait l'habitude d'en donner trois à Saint-Prix : le temps de la chasse et des vendanges. Elle comprenait, avec le seigneur et sa femme, un fils, Charles, qui servira, comme son père, dans les gardesfrançaises ('\ et deux filles, Catherine et Adélaïde, qui seront, l'une M™^ de la Selle, l'autre la baronne de Mandat. Quelques hôtes, des parents surtout, se groupaient à Tentour. Le plus assidu était le comte d'Agay, beau-frère de M. du Plessis, et dont la brillante carrière administrative eut pour couronnement l'intendance de Picardie. Quatre enfants l'accompagnaient : un de ses fils épousera Catherine-Thérèse-Philippine de Launey, la fille du gouverneur de la Bastille (^^; et une de ses filles, Laurent de Villedeuil, qui fut ministre de Louis XVI (5). M""^ Roland connut d'Agay pendant son séjour à Amiens; elle l'appelait « le Doguin »^ par manière de calembour, dans sa correspondance avec son mari, et se targuait de lui refuser sa porte, sauf à retrouver le nom de l'intendant et le chemin de son antichambre, pour la fameuse sollicitation des lettres de noblesse ^4). D'Agay fit un établissement tardif dans la vallée de Montmorency, en achetant, le i6 mars 1790,

(i) Né le 13 février 1767, il fut enseigne surnuméraire, le 21 avril 1782; enseigne, le 29 février 1784; sous-lieutenant en second, le 25 décembre 1787 (Archives du Ministère de la Guerre). Il reçut de Louis XVIII le titre de comte, en acquit de la dette contractée par le Roi envers son père.

(2) Contrat du 6 février 1786.

(3) Contrat du 11 avril 1777.

(4) Perroud, Lettres de M"'" Roland, Paris, 2 vol. in-S", 1900-1902.

une maison aux environs de la Chevrette, avec un domaine de seize arpents.

Autres parents, familiers de RubcUe : le cousin Charles- Jean Petit des Landes, maître des Comptes déjà nommé, et ses sœurs, M"'" de Brainville et de Vaux, habitants de la Terrasse. Parenté très éloignée, cousinage au dixième degré, établi, au sommet de l'échelle» par le drapier Jean Lempereur, dont le fils, François, partisan frappé par la chambre de justice qui condamna Fouquet, laissa dans son hoirie, encore brillante, le fief de la Grange-Rubelle, acquis, par échange, du président de Hodicq en lé^j'-^K

Les Maleissye étaient de très proches voisins et amis, seigneurs de Maugarny, dont le beau parc, à cheval sur Margency et Montlignon, confine d'autre part à Eaubonne. Deux frères, le marquis Antoine-Charles — qui sera guillotiné par erreur, le 9 juin 1794, — et le comte Charles- Phihbert y avaient succédé à leur mère, une Barillon. Tous deux, plus âgés que du Plessis de dix à douze ans, servaient dans les gardes-françaises quand lui-même y entra. Le cadet, connu davantage sous le nom du chevalier de Maleissye, démissionna en 1777, et mourut l'année suivante. Il avait eu en partage Maugarny, où sa veuve demeura avec leurs deux filles <^\ Sedaine dut la retrouver avec plaisir à Rubelle, et renouer ou continuer avec elle des relations qui remontaient plus haut que son mariage : fille d'un maître des requêtes, elle avait signé à son contrat, sous le nom de Marie-Claire Silva. Elle était destinée au triste choix de la Chabeaussière, en deuxièmes noces.

(i) De Jean Lempereur descendirent, d'un côté : François Lempereur, M"° Ruau d'Anserville, M'"" Rossignol, Nicolas Le Bas du l'ïessis et son fils François-Nicolas ; de l'autre côté : Marguerite , femme de Jacques Petit des Landes, et, en ligne masculine dès lors, Gilbert, César, Charles-François, Charles-Jean Petit des Landes.

(2) Archives du Ministère de la Guerre. — A. Tardieu, Les Tardien de Maleissye, Clermont-Ferrand , 1895, in-4°, 48 p. — De Maleissye, Mémoires d'un officier aux gardes françaises, Paris, 1897, in-S". — Archives de Margency.

Le même cercle enfin s'ouvrait à quelques poètes : à Delille, jadis professeur à Amiens, et reçu à l'intendance; au comte de Tressan, venant de Franconvillc ; au voisin Sedaine.

De l'entretien de la compagnie de M. du Plessis, aux soirs d'automne, maint sujet m'a été rapporté par un de ses petits-fils. Par exemple : l'histoire de contrebandiers cachés et affamés au château de la Chasse, et dont les deux chefs vinrent demander au curé de Saint-Prix, dans le secret du confessionnal, de leur procurer des vivres; les séjours de La Fontaine au château de Magny, chez les Choart, ancêtres de M™^ du Plessis, et l'origine de sa querelle avec Jean Choart (ou Chouart);, si maltraité dans le Curé et le Mort; l'invasion d'une bande de sangliers poursuivis et affolés, qui traversèrent le parc et le salon de Rubelle ; les scandales des deux châteaux de Saint-Leu, l'un habité par le président Droïn, pourvu d'armoiries depuis 1765, et vivant en liaison irrégulière ; l'autre par M""^ de Genlis, la gouvernante-maîtresse « qui fait, dit M™^ Roland, des livres et autre chose », et que nos chasseurs s'amusaient à effrayer par des salves de coups de fusil, quand ils l'apercevaient en promenade près de ses clôtures. Il y avait aussi, parfois, des lectures de Sedaine.

Il était fort goûté; mais on écartait de la conversation la politique, et du programme le Philosophe sans le savoir. On aimait peu ce personnage, noble et l'ayant oublié, philosophe et le sachant trop, et se targuant avec complaisance de vivre en citoyen de l'univers. Mais le Déserteur avait vu croître son succès avec les années; il avait fait pleurer la cour et la ville, à la fois la duchesse de Chartres et M""^ de Genlis. Celle-ci, qui n'aimait pas Sedaine, à vrai dire, avait pris sa revanche de cet accès de sensibilité, en riant aux larmes, — autres larmes, — de ce vers :

Mourir n'est rien ; c'est notre dernière heure,

sans se souvenir que l'nuteur avait pu lire dans Chaulieu, auquel on l'a quelquefois comparé :

Mourir est simplement le terme de la vieCO.

A Saint-Prix, avec cette comédie encore, Sedaine émut toute la maison, du salon à l'office furtivement entr'ouverte, des officiers à leurs brosseurs. Un domestique du châtelait^ n'eut de cesse, après cela, qu'il n'eût acheté une de ces pendules, fort à la mode, qui représentaient une scène du Déserteur. Et quelles suites lointaines de cette soirée! Vers le milieu du dernier siècle, sa fille, alors très âgée, et voulant disposer de ce qu'elle avait, alla rechercher en province une petite-fille de M. du Plessis, et lui apporta, comme son bien le plus précieux, la pendule qu'elle avait héritée de son père. Elle pria la famille qu^elle rejoignait après un fort long temps d'accepter son présent, à la condition que la pendule ne serait pas vendue, et qu'ellemême pourrait la revenir voir tous les ans. Un billet placé ^sous le globe fut l'instrument de ce petit traité, qu'on observa religieusement. La donatrice renouvela jusqu'à sa mort son pèlerinage annuel vers le cher souvenir de son père, de Sedaine et de Saint-Prix. La vogue du Déserteur en bronze doré dura autant que celle de la pièce. Une pendule de ce genre a été décrite par Balzac, dans la Vieille Fille^'K Lamartine estimait que l'illustration d'une œuvre de l'esprit par l'art populaire en était la consécration la plus touchante et la plus glorieuse.

(I) «Épître à la duchesse de Bouillon. ., Voir la Correspondance littéraire. Vin, 52g ; et les Mémoires de M™» de Genlis, II, 23.

d/hînl"^ """^'^ « se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de hauteur : au fond le déserteur sortait de sa prison, entre des soldats ; sur Je devant, la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce ». Cette pendule pour le dire en passant, aussi bien que le salon où elle fiourait, ont été décrits

ne^rn?n,?T'"''"'"' ''" '''''"" ''' ^^^'°"" ^^'''')' ^PP^tenant k la famille de v^iermont-lonnerre. ' •!

On doit bien penser que Sedaine, en villégiature à Saint-Prix, quoique fréquentant de riches voisins, ne s'y endormait pas dans les mômes loisirs. La libéralité de Catherine avait achevé de le mettre au-dessus du besoin, mais non pas au large. Il n'en continua pas moins sa vie laborieuse et économe; ses succès de théâtre et de salon ne le dispensaient pas du terre à terre de la lutte quotidienne, et de défendre ses positions ici et là : auteur, il lui fallait se faire jouer; académicien, se faire payer. Deux problèmes, dont les difficultés le talonnèrent à Saint-Prix même.

Le 10 octobre 1782, au lendemain peut-être des applaudissements du château, il écrivait au ministre Amelot, pour se plaindre du retard apporté à la représentation de deux pièces qui avaient été, de la part du comité de l'Opéra, dès le 4 mai, l'objet de la résolution suivante : « MM. Sedaine et Monsigny sont venus au comité pour y faire la lecture de deux poèmes mis en musique : le premier intitulé Philémon et Baiicis, le second Pagamin [de Monègue?\. Ces deux œuvres ont paru dignes de la repu-, tation de leurs auteurs, et pourront être mises en répétition vers le mois d'octobre. » Sedaine, cette époque venue, n'entendant parler de rien, rappelle au ministre l'engagement du comité, le compte à tenir, suivant ses propres instructions, de la célébrité et des succès antérieurs des auteurs. Monsigny (il dit n'oser parler de lui-même) n'a rien donné qui n'ait réussi : « La preuve actuelle serait fournie par la Reine de Golconde, seul ouvrage d'auteurs vivants (il parle de lui tout de même) qui ait seize années de date, et qui se soutienne après les Gluck et les Piccini. » Il y a lieu, d'autre part, de se hâter, à cause d'une opération de la cataracte que Monsigny doit subir bientôt. Qu'adviendrait-il si le musicien manquait à la répétition d'un ouvrage préparé depuis douze ans? Et, après tous

ces arguments, cette excuse : « Si je n'étais pas en vacances à la campagne [à Saint-Prix], je n'aurais pas pris la liberté de vous écrire, et je vous aurais présenté moi-même ce mémoire. » Le comité, aux répétitions, revenant sur son impression première, ne fut satisfiiit ni du poème, ni de la musique. Monsigny abimdonna sa partition à Sedaine, qui chargea de la retoucher Désaugiers, médiocre compositeur, incapable d'en faire rien de mieux. Par un destin bizarre, le poème seul de Pagamin a survécu, et seule, la musique de Pbilémon^^K

Second sujet de soucis : les retards du Trésor envers l'Académie et lui-même. Voici encore une lettre, que j'ai tout lieu de croire écrite de Saint-Prix et inédite, et où se révèle, d'une façon intéressante, l'étroitesse de la situation de Sedaine. Elle fut adressée au comte d'Angiviller, le 23 avril 1783 :

Monsieur le comte

En quoi puis-je avoir confiance, si ce n'est dans le brevet du Roi qui me fait secrétaire perpétuel de son Académie ? Il mande et ordonne au directeur général de me faire jouir des émoluments et appointements attachés à cette place.

Sept années entières se sont écoulées sans que j'aie reçu mes droits de présence; ils montent à 5,500 livres, somme considérable pour un père de famille dont la place n'a d'appointements que 1,200 livres, sans y comprendre cependant ces droits de présence.

Je n'ai point, comme les autres académiciens, la ressource des travaux des bâtiments. Si quelque bien de famille n'aidait à me soutenir, mes modiques appointements et émoluments ne pourraient me faire vivre, et, s'ils ne sont pas payés, que puis-je devenir?

(i) Voir un article de la Revue internationale de Musique (année 1898, p. 546), par M. Henri de Curzon, auteur de la découverte des documents qui lui en ont fourni le sujet. La représentation d'une pièce du nom de Pagamin au théâtre lyrique des Amis de la Patrie parait lui avoir échappe. M°" de Vandeul a signalé, parmi les pièces laissées par Sedaine en portefeuille, Pagamin de Monaigue. Le théâtre des Amis de la Patrie n'est autre que le théâtre Louvois, ainsi appelé de 1794 à 1796.

Je vous demande très sincèrement pardon d'avoir mis, Monsieur, sous vos yeux les propres termes de mon brevet ; je n'ai voulu en cela que justifier mon droit à la demande que j'ai l'honneur de vous faire. D'ailleurs, j'en appelle à votre justice, et j'implore votre protection.

Je suis avec un profond respect, etc. . .

J.-M. Sedaine.

La lettre originale, que j'ai sous les yeux, porte cette annotation, émanée des bureaux du comte d'Angiviller, sans doute : « 22 avril, répondu qu'il sera payé en mai, l'assignat décidé depuis longtemps étant au point de se réaliser ».

Mais le secrétaire perpétuel satisfait insiste, avant l'automne, pour que l'Académie elle-même obtienne payement de droits de présence fort arriérés. Il écrit, le 20 août, au même personnage, et faisant allusion à la visite déjà ancienne d'un comptable de Tadministration, qui était venu vérifier l'importance des débets :

S'il m'avait demandé un éclaircissement sur leur titre, il vous aurait épargné, Monsieur le comte (car je connais la bonté de votre cœur), il vous aurait épargné de m'imputer une faute, ou à moi de rougir de l'avoir faite.

Pour prouver ma bonne foi dans cette affaire, j'ai l'honneur de vous envoyer ce que l'Académie m'a permis de lui lire à sa dernière séance.

L'Académie a nom.mé des commissaires pour rédiger les observations que vous lui faites l'honneur de lui demander, et elle les fera sans doute avec le même esprit qui a animé ses prédécesseurs.

Louis XIV leur fit écrire de ne pas s'assembler, parce qu'il ne pouvait payer complant les droits de présence aux présents, et ils demandèrent au roi la grâce de s'assembler sans y prétendre.

Le 30 avril 1694, la lettre du surintendant leur permet de s'assembler, quoique (dit cette lettre) ils ne doivent pas être payés de leur assistance présentement .

La France, alors, était aussi malheureuse qu'elle est fortunée en 1783.

Je suis avec un profond respect, etc. . .

J.-M. Sedaine.

Le coup d'aiguillon , l'appréciation téméraire par quoi termine le secrétaire perpétuel déplurent, comme on en

est averti par cette annotation marginale : '( Le 24 août, M. le D[irecteur] G[énéral des Bâtiments du Roi] a répondu par une lettre à laquelle il a ajouté, de sa mam, un postscriptum mesuré, sur l'indécence du ton du sieur Sedaine. » Je suppose que c'est à cette observation que celui-ci répliquait, à son tour, dans la lettre qu'un catalogue de M. Noël Charavay analyse comme suit : « Curieuse lettre, écrite [au comte d'Angiviller] en qualité de secrétaire de l'Académie d'Architecture, où il s'excuse de ne pas lui avoir parlé avec assez de réserve. »

Une grande compensation lui fut Richard Cœur-de-Lion, donné le 21 octobre 1784, et qui allait lui rouvrir une veine de bonheur. A Thistoire si connue de cet événement littéraire j'ajouterai un épisode. Grétry, que les applaudissements avaient évidemment grisé, écrivait à son collaborateur, deux jours après la première représentation, cette lettre, conservée dans la famille de Sedaine : « Mon ami, tout Paris fait un dénouement pour Richard. On ne lui donne pas moins que le succès du Mariage de Figaro, si le Roi était délivré d'une manière triomphante, et par un coup de théâtre qui frappât les spectateurs. J'y ai donc rêvé aussi, de mon côté, et voici ce que je viens vous proposer, et qu'il serait très facile de réaliser pendant l'enrouement de Philippe [l'acteur qui jouait le rôle de Richard] ...» Suit un projet de remaniement confus et peu intéressant, où le coup de théâtre désiré par Grétry se prépare comme suit, avec un doute historique gênant : « On entendra derrière le théâtre deux ou trois coups de canon (ou un roulement de tambour), quoique la poudre ne fût (peut-être) pas inventée. » Sedaine en dut sourire. Sans tambour ni canon, — prématuré, — Richard allait lui assurer la reprise de possession de la scène italienne, et la conquête prochaine d'un fauteuil à l'Académie, et, entre temps, faire monter aux lèvres du Roi ce refrain joyeux :

Qiiand les bœufs Vont (Jeux à deux, Le labourage en va mieux.

En attendant cette lamentation tragique de la cour, prélude de la détresse des journées d'octobre :

O Richard 1 ô mon Roi !

I L'univers t'abandonne. . .

La vie de Sedaine, comme celle des personnages de théâtre, est pleine de changements et de contrastes, où son historien est obligé de le suivre. Repassant donc dans la coulisse, c'est-à-dire revenant pour un instant à sa modeste villégiature, je ne ferai guère que signaler sa présence à Saint-Prix en 1785. Il y marie sa femme de chambre avec un voisin du Louvre ('>; il y négocie, pour le prix de six cents livres, la vente du livret de Richard Cœur-de- Lion, se réservant le droit de le joindre à une édition de se* oeuvres complètes. Et puis, l'année suivante, La Harpe nous donnera cette nouvelle : « 11 s'agit actuellement de remplacer M. Watelet, que l'Académie vient de perdre, et, pour cette fois, il est probable que ce sera Sedaine qui obtiendra enfin le prix de la persévérance. Je he sais s'il y en eut jamais une pareille : c'est la quatorzième fois qu'il se présente. » Sedaine fut élu, en effet, à soixantesept ans; il était arrivé à trente-sept à la scène; à quarantehuit ans au mariage, tard partout.

Le talent de Sedaine, si original en sa nouveauté, n'avait rien d'académique. Il ne se tirait point du développement sans peine et sans heurts, comme il l'a reconnu luimême dans son discours de récipiendaire. C'est pourquoi

(i) Geneviève-Thérèse Ménétra, veuve Bourlier, âgée de quarante-six ans, épousa, le 6 juin, Pierre Lacour, âgé de quarante ans. La même fut marraine, le 12 octobre 1786, avec Jacques Fié, serrurier .1 Saint-Prix, d'un enfant de Silvain Philippon, maçon du même lieu. (Archives de Saint-Prix.)

il en fuyait les occasions, ainsi que Lemierrc, prenant acte de sa franchise, le lui fit observer dans sa réponse. En effet, il n'aimait rien tant que de remplacer des phrases par des mots, voire par des réticences et des jeux de scène ; il ne connut l'abondance que des points suspensifs. Il eut nombre de mots heureux, mais d'autres qui trahissaient son impuissance. Le Philosophe, accablé du malheur qu'il voit prêt à fondre sur une famille en fèie, s'écrie : « Je me suis couché le plus tranquille, le plus heureux des pères, et me voilà ! » Les amoureux, dans ce théâtre, réduisent leurs effusions à une exclamation, presque à un cri. Lisez : On ne s'avise jamais de tout, Guillaume Tell, ou Félix, vous trouverez l'emploi répété d'une formule si simple : « Ah! Lise... Ah! Dorval. — Ah! Marie... Ah! Mektal. — Ah! Thérèse... Ah! Félix. » Et pour remercier un bienfaiteur qui les unit, Félix et Thérèse, à eux deux, n'ont qu'une parole : « Ah ! Monsieur. »

Sedaine, qui a donné ce précepte de mettre un an à combiner une pièce et un mois à l'écrire, n'était pas loin de penser que le style est une parure vaine, ou, pour le trancher net, ne sert de rien. S'il a exceptionîellement donné à la Gageure imprévue une forme cherchée et brillante, il a, sans doute, voulu prouver que sa sécheresse coutumière était aussi bien une torme d'art, et lui épargnait un effort disproportionné. Un paysan bredouille, dans le Comte d'Albert, des protestations d'amour et de respect, et ie seigneur auquel elles s^adressent répond sentencieusement : « Voilà la vraie éloquence ! » L''auteur a prêté à Lucas, dans les Sabots, sa propre devise : « Il n'y a qu'un mot qui serve. » Avouons qu'il s'est fait une poétique de son indigence. Il l'a une fois, — et sa renommée s'en prolonge, — admirablement employée, pour ébaucher avec quelques touches, presque rien, la délicieuse figure de Victorine, à l'aube naissante de l'amour qui s'ignore. Avant

le duel, Vanderk fils : « Tu ne rendras cette montre qu'à moi.. . qu'à moi. . . » — Après le duel, Victorine : « Qu'à moi! Qu'à moi! Ah! cruel... » Et Sedaine s'est refusé à ajouter un trait de plus à l'esquisse. Une dame lui demandait, un jour, chez le naturaliste Bosc, leur ami commun : « M. Sedaine, dites-nous donc ce que devient Victorine ? » Et lui de répondre : « Ah! Madame, allez -y voir^'\ » Il n'a jamais songé au mariage de Victorine^ craignant instinctivement, sans doute, de retomber dans la « comédie larmoyante », avec lequel il fut le premier à rompre. Je doute que la comédie de George Sand, toute en crises de sensibilité, l'eût satisfait.

(i) Je tiens le mot de mon ami Alexandre Beljame, un petit-fils de Bosc, professeur à la Sorbonne.

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