CHAPITRE lïl
Sedaine et les Philosophes.
La Révolution au village. — Dernières années.
Gloire de Sedaine. — Sa froideur envers la cour. — Son
ENTHOUSIASME POUR l'EnCYCLOPÉDIE. — PHILOSOPHE AMER DANS « RaIMOND V » ET DANS « FÉLIX ». — Sa CRAINTE DE LA RÉPUBLIQUE.
Sedaine eut, vivant, le plus clair de sa gloire : les applaudissements de la foule et les suffrages d'une élite, un grand renom à l'étranger et, même sans le prestige académique, d'incroyables promesses d'immortalité. Grimm ou Meister, la Correspondance litléraire, en un mot, l'a comparé à Molière, après les petits opéras comiques du début; à Molière et à Térence, après le Philosophe, pour lequel Diderot fut près de se battre; à Shakespeare, après le Déserteur et le Comte d'Albert, d'accord non seulement avec Diderot, mais avec La Harpe même, le plus dur des aristarques pour l'auteur. Un même jour, il occupa trois théâtres avec de grandes pièces : Aline à l'Opéra, le Philosophe aux Français, le Roi et le Fermier aux Italiens. Oui, — il faut le répéter, — aux yeux des contemporains de
Sedaine. Shakespeare revivait en lui, au point de faire croire à la métempsycose ; on lui disait, le voyant absorbé dans la lecture de la récente traduction de Letourneur, qu'il avait l'air d'un fils qui a retrouvé son père. M'"* du DefFand, Ducis et d'autres parlaient couramment de son génie. « Génie en son genre », suivant une restriction de Sainte-Beuve, que, soit dit en passant, repoussera Sarcey, rare héritier de l'enthousiasme d'antan. Aux modernes, en général^ « ingénieux », suffirait, ou encore « génie sans style »^'^.
Cependant Grimm, ce très exceptionnel ami, peut-être pour stimuler Catherine en faveur de son protégé, a reproché à la cour de France de ne pas l'avoir placé à son rang, et a prétendu l'y faire remettre par celle de Russie. Grief imaginaire : Sedaine était goûté à Versailles et à Fontainebleau autant qu'à Paris; on le voyait jouer avec plaisir au théâtre des deux châteaux, et, mieux encore, on le jouait dans l'intimité de Trianon, comme la Correspondance littéraire en publiait la nouvelle avec éclat, sous la date d'août 1780 :
Les spectacles donnés, ces jours passés, dans la jolie salle de Trianon, intéressent trop l'honneur du théâtre et la gloire de M. Sedaine, pour ne pas nous permettre d'en conserver le souvenir dans nos fastes littéraires. On n'a jamais vu, on ne verra sans doute jamais le Roi et le Fermier ou Ja Gageure imprévue joués par de plus augustes acteurs, ni devant un auditoire plus imposant et mieux choisi. La Reine, à qui
(i) Correspondance lUtéraire, édit. Tourneux, IV, 502; V, 191; VI, 445 , VIII, 92, 316; — Diderot, Œuvres complètes, édit. d'Assézat et Tourneux, VIII, 552, 385, 384; XIX, 215. 359; — La Harpe, Cours de Littérature, édit. Agasse, IX, 410; Correspondance littéraire, édit. Migneret, 1805-1807, 6 vol. in -8", V, 158; — M™" du DefFand, Correspondance inédite, édit. de Saint- Aulaire, 1859, 2 vol. iu-8'', I, 175; II, 218; — Ducis, Œuvres, Vie de Sedaine; — Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, IV, 329; — Sarcey, Chronique théâtrale du Temps, 8 août 1881. — Sedaine, en 1766, faisait imprimer, sous forme de préface au Pbiloso/'he sans le savoir, une Épître en vers, à lui-même adressée par M. G. .., où on lit :
Voilà le secrst de Molière, Longtemps perdu, mais retrouvé par toi.
aucune grâce n'est étrangère, et qui sait les adopter toutes, sans perdre jamais celle qui lui est propre, jouait, dans la première pièce, le rôle de Jenny; dans la seconde, celui de la soubrette. Tous les autres rôles étaient remplis par des personnes de la société intime de Leurs Majestés et la famille royale [acteurs : le comte d'Artois, le comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar; actrices : la duchesse de la Guiche, la comtesse Diane de Polignac]. Les mêmes acteurs ont joué depuis, sur le même théâtre, sans y avoir admis beaucoup plus de spectateurs : On ne s'avise jamais de tout [de Sedainc], et les Fausses Infidélités, de M. Barthe.
C'est le i^"" août 1780, un an avant celles de Tsarskoé- Sélo, que furent inaugurées les représentations de la troupe royale, à Trianon, avec les deux pièces de Sedaine^'^. La seconde représentation inscrivit à son programme, le 10, comme on vient de voir^ On ne s'avise jamais de tout. A la troisième, le 6 septembre, rien de Sedaine. A la quatrième, la dernière de cette série, qui eut lieu le 19, le spectacle se composa de Rose et Colas et du Devin de village. La santé de la Reine et la mort de sa mère interrompirent ces plaisirs. Quand elle y revint, le 6 juin 1783, elle joua dans les Sabots ; elle avait une prédilection pour ce vaudeville, comme Louis XV, pour On ne s'avise jamais de tout. Grimm pouvait-il espérer plus belle part pour son ami ?
Non, il avait son plan, j'imagine ; la vérité est que ni le Roi ni la Reine surtout n'eurent de préventions contre celui qu'ils voulaient que Papillon de la Ferté appelât, non pas <( Sedaine », mais " M. Sedaine », comme ils faisaient eux-mêmes. Il a sans doute dépendu de lui de s'avancer davantage dans les faveurs de la cour, en y faisant meilleur visage. Tout le monde ne pouvait partager la hauteur de sentiments du maréchal de Maillebois, disant ^^^ : « Ce que j'en aime de cet homme-là, c'est qu'il ne nous aime pas. » La conduite commune est de ne pas se laisser
(i) Adolphe Jullien, la Comédie à la cour de Louis XVI, le théâtre de la Reine à Trianon, Paris, 1877, iii-12.
(2) Princesse Constance de Salm, Éloge historique de Sedaine.
prendre h qui vous tient ou se tient soi-même à distance, de demander en échange de ses bonnes grâces autre chose que de la réserve et de la froideur.
Le penchant de Sedaine était bien connu : les compagnons de sa vie. dont il était fier et même un peu vain, furent les philosophes, et son cheval de bataille, VEncyclopcdie. Il en a parlé d'abondance de cœur, dans son discours de réception à l'Académie : « O d'Alembert ! ... Et vous, Diderot ! . . . Vous serez des Dieux pour la postérité ! » C'est le rang suprême que La Fontaine assignait à Descartes. Et, dans son enthousiasme pour son livre favori, pour « le monument immortel », le récipiendaire le loue en des termes empruntés à l'auteur de la préface \ il assure, après d'Alembert, et sans le nommer, qu'un livre de ce genre, écrit dans l'antiquité et lui ayant survécu, nous eût consolés de la perte de tous les autres. Pour une fois, sortant de son genre, à la vérité, il ne méritait pas le compliment de Voltaire: qu'il n'empruntait rien à personne.
Son œuvre théâtrale porte naturellement la trace de cet état d'esprit, comme la correspondance où Dufort nous signalait '< un tas de lettres philosophiques ». Ses vues personnelles étaient fort courtes, et sans éloquence ; mais, au théâtre, les allusions et les lieux communs suffisent, arrangés avec le tour de main voulu, avec l'art que le génie du lieu souffle à quelques-uns. Dès le début, il prit au sérieux et il eut à cœur de justifier le titre qu'on lui donnait d' « aide de camp de Diderot ». Dans sa première pièce, le Diable à quatre, il hasarde un lardon sur les marquises ^'\ Dans le Roi et le Fermier, tout en tirant son chapeau au Roi, il a le dessein arrêté, comme il dit en propres termes dans la préface, de lui « faire entendre des vérités utiles ». A toute occasion, les courtisans sont cri-
(i) Acte I, scène xi.
blés de traits, pour leur vanité, leur impertinence, leur manque de cœur ou de scrupules. Voyez, à ce sujet, le Roi et le Fermier encore <'\ Aucassin et Ntcolette^^\ le Comte d' Albert ^'\ Et, aussi bien, Richard Cœur-de-Lion, où la noblesse en péril puisera un poignant appel aux fidélités défaillantes, n'est pas exempt de récriminations contre elle-même (-^^ Qu'on se rappelle l'allusion au grief de la chasse : « Voilà deux hommes tués pour un lapin ! » et d'autres mots qui naissaient aussi peu naturellement du sujet. On comprendra que je n'insiste guère sur la pièce la plus significative et la plus célèbre à ce point de vue, et qui rnit au service des idées nouvelles une forme dramatique presque achevée : le nom. du Philosophe sans le savoir est sur toutes les lèvres, et sa thèse égalitaire dans toutes les mémoires.
La morale tourne en satire dans Raimond V; et surtout dans Félix, composés à des dates voisines, alors que l'auteur s'exaspérait de voir prolonger l'interdiction de Maillard. Raimond V n'est rien autre qu'une série d'aigres remontrances, un cahier révolutionnaire dialogué, et qui, nous l'avons vu, • — chose à peine croyable, — impossible à produire en France, fut offert à la souveraine de Russie. Sedaine, non content d'y vitupérer l'ineptie et la malfaisance de la noblesse, y marquait des points d'attaque contre le trône et l'autel. Catherine en témoigna une vive satisfaction, comme philosophe ; elle le paya en impératrice, et ne le fit pas jouer. Félix, d'une inspiration moins ambitieuse, au fond plus amère, prend à partie, non pas seulement les premiers ordres, mais les catégories bourgeoises. Un mouvement s'y dessine contre l'édifice social ; mais le
(i) Acte II, scène m, et acte III, scène x.
(2) Acte II, scène ix.
(j) Acte II, passiin.
(4) Acte I, scène iv, et acte III, scène iv.
pamphlet était en musique, ce qui empêcha d'aussi bien le comprendre. L'entreprise dépassait la portée de l'opéra comique, et, au surplus, celle du bras de l'auteur. Mais quel chemin parcouru! En 1765, le Philosophe s'inclinait devant « le magistrat qui fait parler les lois et le guerrier qui défend la patrie ». En 1777, la même plume livre à la risée l'homme de robe et l'homme d'épée, le prêtre et le noble. La Correspondance littéraire ne se tint pas de blâmer le « rôle odieux » des personnages « qui ne cessent d'occuper la scène, et qui ne semblent l'occuper que pour avilir l'état dont ils portent le caractère ^'^ ». Une moralité, en fiiibles couplets, visant la faute d'un père qui n'a pas fait de ses enfants des fermiers comme lui, semble, à première vue, la conclusion de la pièce ; grâce à quoi, elle fut donnée devant la cour même. Mais la thèse véritable était résumée dans cette prose dure : « Et moi, je vois que, dans le monde, il n'est point d'état qui ne se soit arrangé avec sa conscience, et qui ne se soit fait des moyens pour se dispenser d'être juste. » Avant-goût du pessimisme, presque du nihilisme, si j'ose dire, chez ce protégé de Catherine !
L'échec de Félix en a presque effacé le souvenir, et Sedaine est demeuré pour le public lettré un Vanderk, demi-noble demi-bourgeois, ou, comme on dit à la Comédie-Française, un grand bourgeois, enveloppant ses vues généreuses et sa tendresse paternelle d'une dignité un peu gourmée et d'un certain ronron philosophique. Dufort va jusqu'à en faire un timide, dans l'anecdote suivante, qu'il conte avec si peu d'étonnement de ce qui a suivi <^). Le comte de Cheverny s'était laissé affilier aux Jacobins, à leur début, — ou plutôt aux Amis de la
(i) Tome XII, p. 26.
(2) Mémoires, II, 587, On était alors en octobre 1789.
Constitution, — entraîné par sa camaraderie avec Beauharnais, l'abbé dEspagnac et d'autres ; et lui-môme y présenta quelques amis, parmi lesquels BouUongne, Pajou et Sedaine. Peu après, le club commença à prendre couleur : « Quelqu'un, dans cet antre affreux, lança un propos si révoltant, appuyé par Lameth, d'Aiguillon et Rœderer, que quelqu'un s'écria : « Où veut-on donc « nous mener? Qu'on le dise, qu'on s'explique! Serait-il « possible qu'on voulût convertir le royaume en répu- « blique ? » Des rires sardoniques furent la réponse. Sedaine, qui était avec nous, le remarqua avec effroi ». Donc Sedaine aurait frissonné, à entendre parler, pour la première fois, de république. Son avenir, alors, était caché aux autres et à lui-même ; on n'aura qu'à nous suivre à Saint-Prix pour le voir habitué au mot et rallié à la chose, et ne semblant plus garder ni reconnaissance ni mémoire des faveurs de Trianon.
Garde nationale villageoise. — Acheteurs de biens nationaux. — Larive, DuMANGrN. — Histoire de M"' Rihm. — Agrandissements A Saint-Prix. — Collaboration avec Grétry. — Serment républicain.
La Révolution fut enthousiasme, effroi et convoitise. Les deux premiers sentiments, si prompts à se mêler, poussèrent à l'institution des gardes nationales. La vallée de Montmorency, comme la plupart des campagnes de France, avait connu cette action réflexe des premières excitations anarchiques qu'on appela « la journée de la peur » (27 juillet 1789). La forêt qui la borde au nord
augmentait ses alarmes. Aussi accueillit-elle avec empressement le décret du 12 juin 1790, qui organisa temporairement la garde nationale, en comprenant dans ses cadres tous les citoyens actifs. Saint-Prix fut pourvu d'une troupe de cent hommes : entendez le mot surtout dans son sens le plus vague, car que pouvait-ce être qu^un rassemblement, une « troupe » formée de gens sans équipement, sans armes, ni argent pour s'en procurer, ni, bien entendu, la moindre instruction militaire ? On la rassembla donc, le 14 juillet 1790, en l'honneur de la Fédération, pour prêter « serment de fidélité à la Nation, à la Loi et au Roi » , serment signé aussi bien par « François-Nicolas Le Bas, ci-devant du Plessis ». L'ancien seigneur a reçu le commandement d'un régiment d'infanterie, après le Hcenciement des gardes françaises. Un ancien procureur au Châtelet de Paris, locataire du prieuré blanc, Maximilien Pichon, est nommé commandant de la garde nationale ; il la rassemble encore pour assister à un Te Deum, et recevoir un drapeau qu'il lui offre. Mais un signe de ralliement étant vain, sans armes, on se résolut, le 5 décembre 1790, à faire une collecte parmi les propriétaires fonciers ; cinq seulement, des Parisiens, y participèrent, donnant ^'^ :
Le bailli de Champignelle . . 395 livres
MM. de Vaux et de Brainville. 200 —
M. du Plessis 60 —
W' Rihm 48 —
M. Sedaine 15 —
Total .... 718 Hvres
Le bailli de Champignelle figure là comme propriétaire de la ferme que l'ordre de Malte possède à Rubelle, où
(i) Registres municipaux de Saint-Prix
nous l'avons signalée ^'\ On connaît les trois souscripteurs suivants, les habitants de la Terrasse et du château. M"' Rihm est une personne d'une cinquantaine d'années, masquant d'apparences respectables un passé qui fut tout à la joie, et où nous trouverons la clef d'une petite scène de l'histoire de M"*^ de Pompadour. Les 718 livres recueillies fournirent de quoi habiller un tambour, habiller et payer un instructeur, installer un corps de garde au prieuré noir, et enfin acheter vingt-cinq fusils de Maubeuge, à 18 livres la pièce : vingt-cinq fusils pour cent hommes ^^^ ! Ils suffiront cependant pour consommer la dépossession de l'ancien seigneur émigré. On parlait beaucoup de La Fontaine chez lui; il dut se souvenir de l'oiseau « mortellement atteint d'une flèche empennée » :
Des enfants de Japet toujours une moitié Fournira des armes à l'autre.
Au printemps de 179 1, la curée des biens nationaux, ce que le cahier de Jagny appelait « le gros lot de TÉtat » et une brochure d'un moine d Hérivaux « le grand coup de filet des états généraux », déchaîna soudain la convoitise de tout un peuple. L'épargne était considérable, aux environs de Paris principalement, ce qui oblige à rabattre des tableaux de misère où Thistoire s'est exagérément apitoyée. Une nuée de petites gens, associés quand il le
(i) Plus précisément, nous avons affaire ici à Jacques-Armand de Rogres de Champignelle. chevalier profès et procureur général de l'ordre de Malte, commandeur de Louviers et \'aumion ; il était le troisième fils de Charles-Louis, marquis de Champignelle et de Catherine-Louise-Marie de Brisay, le frère puîné du bailli Charles-Casimir, qui figure parmi les Carmontelle du Musée Condé. Comme on verra qu'il y a lieu d'insister sur le nom de Brisay, je noterai que celle-ci était elle-même fille de Jacques-René, marquis de Denonville, gouverneur et lieutenant- général dans la Nouvelle-France et le pays de Canada, et de Catherine Courtin de Tanqueux.
(2) La garde nationale de Versailles, composée de 6.672 hommes, ne reçut que 1,340 fusils; proportion encore moindre. {Revue de l'histoire de Versailles, novembre IQ05, p. 298 et 304.)
fallait, se jetèrent sur les champs et absorbèrenr de beaux domaines : ainsi, à Saini-Prix, celui du Temple, dont la ferme même trouva acquéreurs de cette catégorie. Cependant, pour les maisons d'habitation bourgeoise et les châteaux, les acquéreurs urbains durent venir plus d'une fois à la rescousse ^'^. Dans notre village, les prieurés tombèrent aux mains de deux procureurs au Châtelet, ou, si l'on veut user des qualifications nouvelles, de deux hommes de loi. Le prieuré blanc fut adjugé, le 4 mai 179 1, à son locataire Pichon, qui déjà s'était essayé au métier d'agriculteur, en louant les terres du Temple. L'adjudicataire du prieuré noir, un certain Aubisse, vaut à peine d'être nommé. Deux acquéreurs de biens nationaux plus marquants furent Tacteur Larive et le médecin Dumangin, tous les deux de la connaissance de Sedaine, et qui, ayant quelque rôle dans la suite de ce récit, méritent qu'on s'y arrête.
Le premier, une connaissance de théâtre, Jean Mauduit, dit Larive (ou de Larive), avait déjà réputation et fortune. Il se qualifiait de pensionnaire du Roi, à cause d'une rente de mille livres quMl en recevait ; infime contribution au train de fermier général qu'il menait au Gros-Caillou. La Révolution l'avait enivré ; les réunions populaires se laissèrent facilement séduire à la belle assurance des comédiens, à leur débit facile, à leur éloquence apprise. Larive ne fut pas le seul de cette catégorie à être nommé commandant d'un bataillon de la garde nationale et président du district. C'était d'ailleurs un homme intelligent, entreprenant, et que la spéculation tenta toute sa vie. La vallée de Montmorency lui plut ; il acheta de beaux lots à Montlignon et à Saint-Prix. A Saint -Prix, entre autres, une petite ferme dite des Célestins, située à côté de celle
(i) Archives de Seine-et-Oise, Bietis nationaux.
de la Terrasse, et qu'il fit aussitôt raser (mars 179 1), pour reconstruire sur son emplacement, en très belle vue, une maison d'habitation. Un peu tard s'aperçut-il, après cela, que l'accès en était malaisé, la route de Montlignon n'étant rien de plus alors qu'un sentier. Il imagina le tracé d'un chemin qui viendrait d'Eaubonne, en pente douce, aboutir presque à sa porte, et en même temps un plan de réfection de la voirie du village, car, pour intéresser les paysans à son projet, il ne fallait pas que son intérêt parût seul en jeu. Puis il se mit en quête de concours ; Sedaine, entre autres, promit la grosse somme de cent livres ; l'affaire échoua. Larive, dépité, moins de trois mois après Fincident, moins de dix-huit mois après l'acquisition de ses biens à Saint-Prix, les revendit, et alla créer à Montlignon, sur un fonds plus vaste, — cent arpents de bois, achetés des chanoines de Vincennes et des Mathurins de Montmorency, — non plus une maison, mais un hameau, « le hameau Larive », qui a ce nom au cadastre et une histoire.
Une Notice biographique existe sur « Jean-Baptiste- Eugénie [sic] Dumangin, de Château-Thierry, docteurrégent et ancien professeur à la Faculté de médecine à Paris, médecin en chef de l'hôpital de la Chanté, médecin du dauphin Louis XVII (1744-1826)^') ». A ces traits généraux de sa carrière, ajoutons quelques mots sur son rôle politique, qui n'y apparaît point, et pourtant le jeta dans le plus vif de la mêlée, aux premières heures de la Révolution. Électeur, pour le tiers état, du district de Saint-Germain-l'Auxerrois, il protesta contre la nomination, par cet ordre, de l'abbé Sieyès. Il fit partie du « Comité permanent » institué le 13 juillet, à l'Hôtel de Ville, pour
(i) Par le docteur Corlieu. J'en dois la communication à la Société historique et archéologique de Château-Thierry.
pourvoir aux subsistances et à l'organisation de la milice ; puis, trois semaines plus tard, du « Comité provisoire de police, sûreté et tranquillité de la ville ». Comme membre de ce Comité, il signa un arrêté suspendant les représentations de Charles IX. Les orages de ce commencement de carrière le dégoûtèrent-ils de visées plus ambitieuses, ou les épines de son caractère mirent-elles une prompte fin à la faveur populaire ? Le fait est que l'assemblée de la Commune convoquée le i8 septembre ne le compta pas dans ses rangs. Veuf, avec une fille unique, il se consola dans des liens légers, que j'ai lieu de croire qui l'attirèrent à Saint-Prix. Il y acheta, le 8 janvier 179 1, des héritiers du président d'Albert, Tancienne propriété des Vendôme, qui confinait au château de Rubelle. Ce ne fut donc pas un acquéreur de biens nationaux de la première heure ; mais il avait, dès lors, jeté son dévolu sur le beau parc qui le joignait, et que le sort menacé des ci-devant seigneurs désignait aux appétits d'alentour.
L'année 179 1 vit se renouveler à peu près tout le voisinage de Sedaine à Saint-Prix ; j'achèverai de le montrer, en faisant connaître au lecteur cette demoiselle Rihm, dont j'ai promis d'éclairer le passé. Elle a joué un petit rôle, inaperçu jusqu'à ce jour, dans l'histoire de M™^ de Pompadour, et dont M™^ du Hausset rapporte en ces termes le premier épisode^') :
J'avais été, un jour, à la comédie de la ville à Compiègne, et, Madame [de Pompadour] m'ayant fait des questions sur la pièce, me demanda s'il y avait beaucoup de monde, et si je n'avais pas vu une belle demoiselle. Je lui répondis qu'eiïectivement, dans la loge près de la mienne, il y avait une jeune personne qui était entourée de tous les jeunes gens de la cour. Elle sourit et me dit : « C'est M"<: Dorothée; elle a été, ce soir, au souper du Roi, et ira demain à la chasse. Vous
(i) Mémoires de M°" du Hausset, femme de chambre de M"" de Pompadour, Paris, édit. Barrière, 1867, in-12, p. 86.
êtes étonnée de me voir si instruite et j'en sais encore plus. Elle a été amenée ici par un Gascon qu'on appelle Dubarré ou Dubarri, qui est le plus mauvais sujet qu'il y ait en France. Il fonde des espérances sur les charmes de M"e Dorothée, auxquels il ne croit pas que puisse résister le Roi. Elle est effectivement très belle. On me l'a fait voir dans mon petit jardin, où on l'avait menée, sous prétexte de se promener. C'est la fille d'un porteur d'eau de Strasbourg, et son cher amant, pour début, demande d'être ministre à Cologne. — Est-ce que Madame aurait été inquiète d'une créature comme celle-là ? — Tout est possible, dit-elle ; mais je crois que le Roi n'oserait donner un tel scandale ; et heureusement que Lcbel, pour l'acquit de sa conscience, a dit au Roi que la belle Dorothée était rongée d'un vilain mal, et il a ajouté : « Votre Majesté ne guérit pas de cela comme des écrouelles. » Il n'en a pas fallu davantage pour écarter la demoiselle. — Je vous plains. Madame, lui dis-je, un jour, tandis que tout le monde vous envie. — Ah ! me répondit-elle, ma vie est, comme celle du chrétien, un combat perpétuel. . .
Sénac de Meilhan a mentionné le même incident, puisé sans doute à la même source, en le datant de 1756, et en ajoutant que Dorothée, après son échec, entra à rOpéra^'V Mais du Barry « qui ne trouvait pas de meilleur moyen de faire fortune que de donner une maîtresse au Roi », « continua à s'occuper de son projet, malgré le mauvais succès de sa première tentative ». Et il garda Dorothée jusqu'à ce qu'il eût l'heureuse chance de la colloquer, à bon prix, au mari de M"^ de Pompadour, M. Le Normand d'Etiolés, qu'une place de fermier général acheva de consoler. M""^ du Hausset a perdu de vue la donzelle, et ne paraît pas la reconnaître en écrivant ces hgnes, quelques années plus tard^^) :
On avait donné à Madame un fort bon conseil, c'était de faire envoyer à Constantinople, en qualité d'ambassadeur, M. Le Normand, son mari. Cela aurait diminué une partie du scandale qu'il y avait à voir Madame, avec le titre de marquise, à la cour, et son mari fermier général à
(i) On sait que le manuscrit des Mémoires de M"* du Hausset lui avait été donné par Marigny, le frère de M*"" de Pompadour, et qu'il le remit lui-même, à Vienne, à M. Crawfurd, qui en fut le premier éditeur.
(2) Mémoires, p. 117.
Paris. Mais il était tellement attaché à la vie de Paris, à ses habitudes à l'Opéra, qu'on ne put jamais le déterminer. Madame chargea un M. DarbouHn ('), qui avait été de sa société avant qu'elle fût à la cour, de négocier cette affaire. Il s'adressa à une demoiselle Rem, qui avait été danseuse à l'Opéra, et qui était la maîtresse de M. Le Normand ; mais elle était comme lui, et préférait la vie de Paris. Elle ne voulut point s'en mêler.
Peu après la mort de M""^ Pompadour, il fut bruit du mariage du veuf avec son ancienne danseuse, et un quatrain sanglant, rapporté par Bachaumont, sous la date du II février 1765, courut, à ce propos, dans Paris:
Pour réparer miseriam Que Pompadour fit à la France, Le Normand, plein de conscience, Vient d'épouser Rem piiblicam.
Il n'en était rien. L'habitué de l'Opéra, pour le dire en passant, succomba d'une autre façon à la tyrannie de ses accointances : il épousa une ancienne choriste, qu'il habilla du nom de Matha de Bâillon, lui ayant acheté le château de Bâillon, à Asnières-sur-Oise.
Le lecteur aura compris que Dorothée, M"= Rem, M"* Rihm n'étaient qu'une même personne, dont voici, au surplus, l'état civil : Suzanne-Dorothée Rihm est née à Strasbourg, le i" septembre 1741, d'un père qui n'est pas qualifié porteur d'eau, comme l'écrit M""^ du Hausset ; mais elle a pour parrain un menuisier, par où l'on atteint aux mêmes couches. M"^ Rihm n'a laissé aucun souvenir à l'Opéra ; l'art l'a peu disputée à la galanterie. D'après les Rapports de police du comtnisaire Marais à M. de Sartine ^^\ elle eut une liaison assez longue, — à cinquante louis par mois, — avec le comte de Bentheim, le colonel, nommé
(i) Voir les Mémoires de Dufort, I, 320, 321.
(2) I7S9-I777. — Bib, nat., Mss., F. fr. 11357-11^60.
~ 57 — plus haut, du régiment où servit M. de Pauly ; liaison sur laquelle se brodèrent des aventures plus ou moins passagères, avec le chevalier de Champlost, Laleu, le fils de l'ancien notaire, « le petit Bricault », le duc de Beauvilliers; j'abrège. Puis, la police se taisant à son sujet, on perd la trace de « la belle demoiselle », offerte au Roi dans sa fleur. Quelque vingt ans après, l'ombre où s'abritaient sa vie peu exemplaire et sa beauté mûrissante se dissipe pour nous. Elle a quarante-cinq ans, un âge où il n'est plus de succès en jupe courte, et la matrone se dessine; elle s'inquiète d'un cadre nouveau, et d'y régler son train de façon à dépenser en femme prudente et décente ce qu'elle a gagné en vierge folle. En 1786, l'année où la Guimard mettait en loterie son hôtel de la Chaussée-d'Antin, M"« Rihm, qui a repris son nom, achète maison de ville et maison de campagne. Elle quitte, à Paris, la rue Michel -Lecomte, pour s'installer,, rue Chantereine, dans un petit hôtel proche de la Dervieux. Pour la campagne, elle fixe son choix sur Saint-Prix, d'après le conseil, j'imagine, d'un voisin de la rue Michel-Lecomte, Pichon, l'homme du prieuré blanc. Elle y acheta, le 3 mai 1786, la plus belle des trois propriétés de la place de la Croix, comprenant une maison d'aspect quasi seigneurial, déjà aperçue, sise en face de celle de Sedaine. Maison bâtie, à la fin du xvii= siècle, par Edme-Michel Rigault, procureur au Châtelet de Paris, — qui démolit, pour s'arrondir, une des anciennes portes du village, — transmise à son fils, le donateur des fonts baptismaux de l'église, et, par celui-ci, à ses petits-fils, qui la cédèrent, en 178 1, à Nicolas Pauly, ancien avocat au Parlement. M^'« Rihm, enfin, l'acheta de ce dernier. Mais elle n'y vint d'abord qu'en villégiature, et, cinq ans après seulement, en 179 1, elle s'y fixa tout à fait^'>, gagnant
{i) Entraînant M. Dumangin.
ses entours par des manières dont nous verrons un homme du meilleur monde, écho de son cercle, vanter la distinction et l'attrait. C'est une métamorphose. Sedaine et les siens s'y laissèrent prendre, et, d'ailleurs, n'eurent pas à s'en plaindre.
Lui, cependant, s'attache de plus en plus à Saint -Prix. Il trouve moyen de recevoir dans sa bicoque, de promener, à l'occasion, dans son jardinet, un visiteur, Grétry surtout, qui fut le collaborateur de ses dernières années. Je tiens le fait d'un arrière-petit-fils de Sedaine : les deux auteurs travaillaient en marchant, ou, si Ton aime mieux, en tournant dans le demi-arpent qui était tout le domaine. De même que Grétry, — je l'ai dit, — hasardait ses vues sur l'arrangement du livret, le poète aimait à donner le branle au musicien. Sedaine fredonnait^ et, quand il avait trouvé quelques notes, une mesure, dans un mouvement qui plût à Grétry, celui-ci la notait et la développait à loisir. Mais le cadre champêtre où cette scène se passe va éclater sous la poussée de la famille, bien que le fils en ait été enlevé par la réquisition; les filles restent, qui sont des jeunes filles, et tiennent autant de place que leur mère. Le père se résout donc à construire ; il surélèvera sa maisonnette, et y accolera un bâtiment neuf, orné, lui aussi, d'un noble fronton triangulaire.
Un alignement est indispensable, opération de voirie toute simple, d'ordinaire réalisée par le service compétent, sous la surveillance du maire, et sans la moindre solennité. Il n'en alla pas de même pour cette fois ; on fit une manifestation. La requête de « M. Michel-Jean Sedaine, citoyen actif de Paris, l'un des quarante de l'Académie française », est examinée par le maire,, en un conseil d'officiers municipaux et de notables. On se transporte sur les lieux, et, le plan nouveau et les termes de la délibération arrêtés, on décide qu'une expédition en sera délivrée à
l'intéressé, dans des conditions particulières. La plupart des citoyens de Saint-Prix y apposent leur signature, et il est relaté que ces formes exceptionnelles sont « une marque de leur reconnaissance et de leur estime pour mondit sieur Sedaine ('> ». Le village tient à montrer qu'il sait à qui il a affaire, et qu'il honore le talent. Il avait, aussi bien, une dette de reconnaissance envers celui qui s'était généreusement associé «ux œuvres d'utilité locale. Cette petite cérémonie eut lieu le 20 juin 1792, au moment précis où le flot populaire jetait son écume sur les Tuileries, et souillait la royauté avant de la submerger. Le naufrage du 10 août faillit avoir des conséquences funestes pour les artistes logés au Louvre, comme le montre l'adresse qu'ils présentèrent, le lé, à l'Assemblée législative ^^'> :
Législateurs,
Les artistes , très sensibles à la glorieuse exception que vous venez de prononcer en faveur des sciences et des arts, en les distinguant de ceux que votre juste sévérité a expulsés du Palais national, viennent vous remercier du bienfait que vous leur accordez en les maintenant dans cet asile honorable, et plus encore de la manière éclatante dont vous avez discerné leur cause d'avec celle de ces hommes pervers qui viennent de mettre le comble à leur audace, en tirant lâchement, des fenêtres de ce palais, sur un peuple généreux, qui bravait tous les dangers pour la liberté et l'égalité.
(i) Registres municipaux de Saint-Prix. — Voici quelques passages de la délibération prise : « M. Michel-Jean Sedaine, citoyen actif du département de Paris, l'un des quarante de l'Académie française, propriétaire d'une maison située audit lieu de Saint-Prix, au carrefour de la Croix, ayant présenté à MM. les maire et officiers municipaux une pétition tendant à obtenir un alignement pour sadite maison, ensuite de laquelle il se propose de faire bâtir un nouveau corps de logis tenant à l'ancien », ceux-ci se sont transportés sur les lieux, puis, ks délimitations faites, « d'un commun accord, ont décidé que, pour marque de leur reconnaissance et de leur estime pour M. Sedaine, il lui serait délivré une expédition de la présente délibération faite par eux en présence de la plupart des citoyens de la commune de Saint-Prix, qui ont signé ». Parmi les signatures, celles de Dumangin et de Pichon.
(2) Arch. nat., C r6i, n" 355. L'indication de cette pièce est donnée par Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant lu Révolution française, IV, 283, n° 227.
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Ce peuple a jugé les artistes qui ont leur logement au Louvre et aux galeries du Louvre incapables de ce crime atroce, qui s'est commis autour d'eux et au-dessus de leur tête, par la grande galerie, avec laquelle ils n'ont aucune communication.. . Il a respecté nos paisibles demeures ; notre existence seule prouve notre innocence. . .
Notre reconnaissance égale ce grand bienfait.
Suit une trentaine de signatures, parmi lesquelles celle de Sedaine ; signature de complaisance, sans doute, car était-il au Louvre, de sa personne, le lo août ? Il est fort permis d'en douter, sachant qu'il faisait bâtir à Saint-Prix, que sa présence y est notée le 20 juin, nous l'avons dit, et le 7 octobre, nous Talions voir. La République venait de surgir ; l'autorité centrale invita les populations à prêter un serment d'une formule nouvelle. Les pouvoirs qui se succèdent semblent attacher une importance extrême à ces attestations de fidélité sonores et répétées. Voici comment Saint-Prix rédigea la sienne ^'^: « Le dimanche 7 octobre 1792, à l'issue de la grand'messe, en l'assemblée générale de la commune, les citoyens ont adhéré avec transport au décret de la Convention nationale qui abolit la Royauté et établit la République... Nous, maire, officiers municipaux et notables, officiers de la garde nationale et citoyens, jurons d'être fidèles à la République, de maintenir de tout notre pouvoir la liberté, l'égalité, de défendre les personnes et les propriétés, et de mourir à notre poste en les défendant. » Suivent signatures ou croix de presque tout le village ; la signature ide Sedaine est en belle place, à la marge. Il jure donc fidélité à la République, remis de l'émoi que lui causa ce mot, prononcé devant lui pour la première fois. Qui aurait cru, cependant, qu'il rallierait, un jour, les Jacobins détestés, et ferait fête, — de sa plume, s'entend, — à leur vilaine et furieuse avantgarde ? C'est un spectacle que nous verrons.
(i) Registres municipaux.
Sous LA Terreur. — Moralité nouvelle du (. Philosophe». — Les Sans-Culottes dans « Guillaume Tell >\ — Ingratitude ou PEUR. — Visites de Dufort. — Derniers jours.
Le déclin du poète est proche : déclin de l'âge et aussi du talent. Je glisserai sur les cinq dernières années, où le nom de Saint-Prix semble s'éclipser, mais pour devenir, peu après. Tétoile conductrice des destinées de la famille.
Je rappelle l'insuccès de Raoul Barbe-Bleue et de quelques petits actes sans valeur, et les deux représentations de Raimond F, des 22 et 26 septembre 1789, remontrances si démodées et banales à la veille des journées d'Octobre ('). Le public, alors, ne prêta plus guère d'attention, parmi Tœuvre de Sedaine, qu'à Félix, où les démolisseurs pouvaient encore s'inspirer ; au Philosophe sans le savoir, bien décoloré, malgré quelques efforts pour Taviver, et enfin à une pièce nouvelle, singulière dans cette œuvre, surtout en son dernier état : Guillaume Tell.
On donna le Philosophe, le dimanche 3 février 1793, à deux semaines de la mort du Roi, et le jeudi suivant; spectacle complété, les deux soirs, par Marins à Minturnes, d'Antoine-Vincent Arnault ^^'. Le Philosophe ne prenait plus guère des imaginations secouées par les violences du
(i) La pièce fut jouée sous le titre de Raimond V, comte de Toulouse, ou le Troubadour, la première fois avec les Plaideurs et une recette de 2,068 francs; la seconde avec l'Aveugle clairvoyant et une recette de 784 francs. La Correspondance littéraire (XV, 528) attribue cet échec à la mauvaise distribution des rôles : Dazincourt, dans Gavaudan, fut « hors du sens commun ».
(2) Soirées peu fructueuses pour le théâtre. La recette du 3 février, qui était un dimanche, s'éleva à 2,557 ^- ^^ ^- i '^^"^ ^^ 7i ^ I1O25 1. 18 s, Le 29 novembre 17(51, le Philosophe et la Gageure imprévue, donnés poui la rentrée de Préville, avaient produit 5,583 livres (Communication obligeante des Archives du Théâtre-Françaisl.
théâtre révolutionnaire, du club et de la rue. Cependant il inquiéta la police républicaine, et naturellement dans un sens opposé à celui où s'était exercée la censure monarchique ; il fallut que l'auteur remaniât maint passage, où transparaissait un régime abhorré, et ajoutât quelques touches comme celle-ci : « Les hommes ne naissent-ils pas égaux ? » Au lieu de : « J'ai craint que l'orgueil d'un grand nom ne devînt le germe de vos vertus », Sedaine écrivit: « J'ai craint que le misérable préjugé de la naissance, qui ne sert que d'aliment à l'orgueil et à l'ambition, j'ai craint que le sot préjugé que la raison fera un jour disparaître ne devînt le germe de vos vertus. » La moralité si vague et si vaine de la pièce, blâmant « l'étourderie » des jeunes gens, qui peut faire si facilement « le malheur de tout ce qui les entoure », fut tournée du sentiment à la politique; un développement lui fut substhué, « plus analogue » aux principes, comme on disait alors, et surtout aux circonstances : « Ah ! jeunes gens, jeunes gens, ne penserez-vous jamais que votre sang est à la patrie, et ne doit être versé que pour elle ? Oui, tout citoyen qui, pour une querelle particulière, veut plonger ses armes dans le sein d'un autre citoyen, est un scélérat qui attaque un des défenseurs de la patrie. Hé ! si la prévention, la colère, la vengeance, la déraison vous insulte et vous provoque, les lois ne sontelles pas là pour vous venger ? » J'ai relevé ces modifications au texte primitif du Philosophe, dans un exemplaire que m'a bien voulu communiquer la famille de l'auteur, et où je remarque encore cette note de sa main : « Voir les changements que la police d'alors me força de faire ; remettez comme cela devait être ». Le texte moderne fut donc fixé après une oscillation complète.
Le 9 avril 1791^'), Sedaine donna Guillaume Tell, un
(i) Le titre de la pièce imprimée porte fautivement : « représentée au mois de mars 1791. »
drame lyrique, où, suivant sa propre glose, il prétendit « alimenter le feu sacré du patriotisme »; et il ajoutait, — est-ce en oubliant ou en pardonnant l'interdiction de Maillard? — « qu'il est aussi nécessaire d'étendre l'empire des pièces utiles à la cause commune que de condamner au silence celles qui peuvent y nuire ». Guillaume Tell compensa Richard Cœur-de-Lion : au lieu d' « un roi délivré par l'amour », comme dit Blondel, on vit un tyran chassé par la haine. Il n'y avait là, d'abord, rien de plus que des tirades ampoulées, et on applaudissait surtout une allusion à la mort de Mirabeau ^'^ Mais, lorsqu'il fit imprimer sa pièce « chez Maradan, l'an deuxième de la République », c'est-à-dire en pleine Terreur, Sedaine essaya de la monter au ton des maîtres du jour, en y ajoutant une dédicace et un appendice dont on reste stupéfait.
Guillaume Tell s'achève par ce chœur :
Servons aux siècles à venir Et de guides et de modèles ; Soyons, soyons toujours fidèles Au serment qu'il nous faut tenir.
Que notre exemple , d'âge en âge ,
Dise à la postérité :
Imitez notre courage, Faites tout pour la Liberté !
A l'impression, l'auteur crut devoir ajouter ce morceau :