Scène patriotique proposée
Je désirerais que cette pièce, qui finit ainsi, pût (attendu les circonstances qui le permettent) se terminer par les scènes suivantes. On entendrait en sourdine l'air des Marseillais :
Amour sacré de la patrie, etc.
Melktal père dirait : « Qu'entends -je? Va voir ce que c'est, Guillaume Tell ». Il irait, reviendrait et dirait : « Ce sont les Français, les
(i) Voir la Chronique de Paris du ii avril 1791. Guillaume Tell, malgré ce qu'en dit Grétry, n'eut aucun succès; on ne le joua que trois fois dans la saison.
braves Sans-Culottes de la nation française ». Alors paraîtraient les Sans-Culottes; l'un d'eux dirait aux Suisses, sur l'air des Marseillais :
O vous qui donnâtes l'exemple Pour conquérir la liberté, Ne renversez jamais le temple Que votre sang a cimenté.
Ne protégez jamais l'empire Des rois et de leurs attentats, Et ne nous forcez point à dire :
Aux armes, citoyens ! etc.
[Suit un second couplet de même style.]
Ensuite Français et Suisses, Suisses et Français chanteraient ensemble :
Amour sacré de la Patrie, etc.
Et je suis persuadé que cela ferait un bon effet.
Un bon effet, cet amalgame grotesque ! Voilà cependant comment Sedaine, Tyrtée imprévu, mena au feu de la rampe la bande que son ami Ducis appelait ft les Atrées en sabots ! »
La dédicace dont j'ai parlé est un « Hommage aux mânes de Le Mierre ». Qu'on la juge par ce passage :
Orgueilleux souverains, au sein de la mollesse.
Coulez en paix les jours que la Parque vous laisse.
Et, pasteurs d'un troupeau toujours trop grand pour vous,
Des peuples irrités redoutez le courroux ;
Qu'aux pieds de la Raison, la Tyrannie expire.
Chefs de ceux qu'un hasard a mis sous votre empire,
Si votre seul désir est de les rendre heureux.
Etonnez l'univers en remplissant leurs vœux ;
Abdiquez, abdiquez votre pouvoir suprême.
Et que le genre humain se gouverne lui-même :
Vous fîtes tous ses maux. Quelle est la nation
Qui n'ait point à gémir de votre ambition ?
C'est vous qui nous livrez aux horreurs de la guerre ;
Les prêtres et les rois ont dépeuplé la terre.
Celui-là sera sévère qui rapprochera ces malédictions de l'éloge de la bienfaisance, personnifiée, dans le discours du récipiendaire de 1786, sous les traits des souverains français, et ne retrouvera que haine et colère dans la
bouche qui annonçait « un nouvel âge d'or » sous leur règne. Celui-là pourra s^nidigner qui se rappellera les générosités de Catherine envers l'auteur des « pièces russes », l'humilité de sa préface de Maillard, les grâces orgueilleusement rendues à sa bienfaitrice, devant l'Académie encore, la lettre où Grimm mit l'obligé aux pieds de l'Impératrice, lui, sa femme, ses enfants, « car tout voulait être à ces pieds ^'^ ». Comment de tels souvenirs n'ont-ils pas arrêté la plume farouche du nouveau converti ? Comment a-t-il osé reprocher aux monarques la témérité du pouvoir suprême, et l'ambition funeste de conduire « un troupeau toujours trop grand », quand la condescendance d'une impératrice étrangère Tétait allée chercher lui-même si loin, au second rang des littérateurs français ? Envers Marie- Antoinette, qui lui avait ménagé la faveur de tant de représentations et un accueil personnel si honorable dans l'intimité de Trianon, Sedaine, — puis-je dire autrement? — ne fut qu'un ingrat. J'imagine que tel a été le sentiment de Grimm, dont la Correspondance ne porte plus, dès lors, trace de son nom ; songez que Grimm avait été pillé et ruiné par les Sans-Culottes, transformés par le poète en messagers de paix et d'amour^*\
Je hasarderai, cependant, une excuse en faveur de l'auteur de la préface de Guillaume Tell. Dénoncé par « l'atroce » David, — l'épithète est de Dufort, — pour la tiédeur de ses sentiments politiques, noirci aux yeux des tyrans du jour, à cause du chant royahste tiré de Richard, peut-être crut-il devoir, pour sa sécurité et celle des siens, faire une espèce d'amende honorable. Sous le
(i) Revoyez page 17. — Écrire Raimoni V et puis ça! Écrire ça et puis la dédicace de Guillaume Tell! « Quelle chimère est-ce donc que l'homme! »
(2) Un monument de leur amitié et de ce pillage reste dans l'exemplaire de Maillard advenu à la Bibliothèque nationale, et où l'on lit cet hommage : « A Monsieur le baron de Grimm, de la part de l'homme qui l'aime et qui l'estime le plus. — Ce 22° août 1788. J.-M. Sedaine. »
coup de suspicions mortelles, n*a-t-il pas perdu son sangfroid ? Le fait est qu'il sauva sa popularité de la crise, qu'aucun autre ami que Grimm ne paraît Tavoir renié, pour soïi court délire révolutionnaire, et qu'au lendemain de sa mort, M"'= de Vandeul, — ignorance ou indulgence, — écrivait ces lignes auxquelles s'est fiée la postérité : « Sedaine fut enthousiaste de la Révolution à son aurore, et tout le temps qu'il put en espérer le bonheur de son pays ; mais ses excès lui ont fait horreur, comme à toutes les âmes honnêtes. » Les premiers appels à la clémence directoriale furent tirés de ses œuvres, par voie d'allusion : « Hier [suivant un rapport de police du 19 décembre 1795], au théâtre de la rue Favart, la représentation du Comte d'Albert a singulièrement porté à la pitié sur le sort des émigrés, qui, dit-on, rentrent de toutes parts, et habitent les grandes villes. » D'après un autre rapport du 18 mai 1796 : « A rOpéra-Comique de la rue Favart, où l'on donnait Rose et Colas, ces mots : « La méchanceté des « hommes est si grande que ça va de pis en pis », ont été très applaudis. » Ainsi le nom de Sedaine fut-il associé à la réaction contre le terrorisme, après qu'il avait eu, à son endroit, d'indéniables faiblesses. Guillaume Tell, qui, à la scène, avait fait peu d'effet, imprimé, passa sans doute inaperçu. On ne lit guère les préfaces, surtout dans les temps de fièvre ; l'auteur n'a pas causé de scandale autrefois, comme il fait aujourd'hui aux fureteurs de bibliothèques.
Il se replie vers ses foyers, à Paris et à Saint-Prix, muet désormais, sa carrière terminée, et presque sa vie. A la campagne, le château de Rubelle existe encore, mais vidé par l'émigration et la saisie. M. du Plessis est en Angleterre, son fils aux Indes ; M™^ du Plessis sort de la Bourbe, où elle et sa fille ont vu la mort de si près, qu'elles se sont coupé les cheveux. Sedaine ne retrouve
plus, dans son voisinage, que M"' Rihm, Larive et le docteur Dumangin, qui harcèle M™^ du Plessis pour lui acheter son parc. Au Louvre, il a pour cercle intime des voisins aussi, hommes de lettres et artistes : Ducis, Coqueley^'^ Peyre, de Wailly(^\ Augustin de Saint-Aubin, Houdon, et surtout Pajou, à l'amitié duquel il dut son buste et celui de sa femme ^^\ Un peu de paix rentra dans cet intérieur. Les grondements de la Terreur et de la guerre s'éloignant, les survivants se comptèrent, et cherchèrent curieusement ou tendrement à se revoir, comme gens qui en avaient désespéré. Un beau jour du printemps de 1795, Dufort, sorti de la prison de Blois en septembre précédent, après une périlleuse incarcération de quatre mois, se mit en tète de visiter Paris, et les amis qui lui restaient. Ses relations avec les Sedaine avaient persisté ; il les avait reçus jadis, tous les deux ans, pendant deux mois, et lui-même acceptait leur hospitalité au Louvre, à chaque voyage.
Il a écrit, dans ses Mémoires ^^> :
J'ai souvent parlé du sieur Sedaine ; sa femme et lui étaient nos intimes. . . Nous avions été préservés par eux des malheurs du terrorisme. Ils avaient fait, de zèle et sans m'en parler, toutes les démarches pour me sauver. C'était un même cœur qui guidait le mari et la femme : la vertu retirée dans la haute bourgeoisie, une noblesse dans les procédés au-dessus de ce qu'on pouvait attendre.
(i) Coqueley de Chaussepierre (1711-1790) était un homme d'esprit, très mêlé aux choses du théâtre, auteur, acteur à l'occasion, un jurisconsulte entre temps, et qui logeait également au Louvre.
(2) Je rappelle que les deux architectes Peyre (Marie- Joseph) et de Wailly avaient construit l'Odéon, de 1778 à 1782.
(3) M. le marquis de Brisay eu est le possesseur. Ils sont, l'un et l'autre, datés de 1775. Le buste de M"^ Sedaine seul a figuré au Salon de 17X1, sous le n° 230. Un buste de Sedaine, peu ressemblant, signé : E. Gatteaiix (1843), existe dans la galerie du Théâtre-Français; il a été exposé au Salon de 1844.
(4) Lignes omises par M. Robert de Crèvecœur, dans les Métnoires. Voir le Château de Leumont, p. 131. Voir encore, à propos des séjours de Sedaine à Cheverny, un article des Débats du 16 août 1903 : Lionel de Crèvecœur, Sedaine, auteur pour marionnettes.
Et, dans un autre passage ^'^ :
Depuis le 9 thermidor, tout rentrait dans un état plus facile ; mais le mal était ;\ son comble, et l'on ne pouvait revenir que peu à peu à une situation meilleure. . . Mes affaires exigeaient ma présence à Paris, et je me déterminai à aller y passer une dizaine de jours, avec mon ami M. de Rancogne. . . Nous partîmes le 23 avril 1795 . . . Nous arrivâmes dans la rue de la Comédie-Française, près le Luxembourg, à neuf heures du matin [trois jours après, ayant couché à Meung, à Orléans, où ils avaient pris la voiture publique et à Étampes]... Je m'acheminai doucement pour me rendre au vieux Louvre, chez mon ami M. Sedaine, où j'étais attendu. Ce fut une vraie joie de nous revoir ; je les avais secourus en victuailles le plus qu'il m'avait été possible, et ils avouèrent que, sans cela, malgré leur aisance, ils seraient morts de faim; ils avaient, chez eux, Mli= Froidure de Réselle, leur fils aîné, qui était revenu de Strasbourg, couvert de gale, après avoir servi et pensé périr mille fois, leur fille aînée et la cadette, qui avait seize ans [non ; quinze] et qui était belle comme un ange. Sa figure me frappa. Il y avait trois ans que nous ne nous étions vus.
Les jours cruels étaient passés pour Sedaine ; les jours difficiles durèrent jusqu'à la fin de sa vie. Il s'éteignit parmi le malaise politique et financier qui conduisit aux coups d'État. On sait que l'Académie, reconstituée, le 23 octobre 1795, sous la forme d'une section de l'Institut, ne le compta plus dans ses rangs, bien qu'il n'y en eût « pas un là, dit-il avec vérité, capable de faire Rose et Colas ». Cette injustice lui fut une déchéance et un dommage ^^l II finit dans la peine, comme il avait commencé, doutant de tout, sauf des affections prochaines, n'attendant de secours ni de la médecine, ni de la religion. Il mourut le 18 mai 1797, peu avant le 18 Fructidor. Son groupe fidèle lui rendit les derniers devoirs. Un infidèle s'y joignit : David, qui, aux derniers instants, avait voulu se réconciUer avec son bienfaiteur, mais vit sa demande éludée, et ne se rapprocha
(i) Mémoires, II, p. 256.
(2) « A la destruction des académies, Sedaine avait 4000 livres à réclamer, dont 2 000 d'avances personnelles ; il n'en a pu obtenir la liquidation. » (Lettre de M""" Sedaine, de janvier 181 5.)
que d'un cercueil. Dufort avait été mandé trop tard. Le Moniteur universel du 5 prairial an V (24 mai 1797) contenait cette note : « Nécrologie. — Mort de Sedaine, de la ci-devant Académie française. — Éloge de ce doyen des lettrés par Ducis. » Cet éloge est devenu^ dans les Œuvres de Ducis, une « Vie de Sedaine », courte et insuffisante ^'\ M°^ de Salm en donna une autre plus étudiée, un Éloge historique, qu'elle lut à la séance du Lycée des Arts, le 19 juillet, juste deux mois après la mort de celui qui en était l'objet. La Décade philosophique du 4*^ trimestre de l'an V la reproduisit, avec un préambule dû, sans doute, à la plume de Ginguené ; celui-ci allait devenir, à Saint- Prix, le voisin de M"^ Sedaine, ayant acheté le i" juin 1799, l'ancien prieuré blanc, d'un légataire de Pichon mort en 1793. C'est vers la même époque, le 19 septembre 1798, que Grétry se rendit acquéreur de l'Ermitage, à Montmorency, trop tard donc pour jouir de la présence de son collaborateur dans la même vallée.