IV
Le « BON Sedaine ». — Inventaire. — Les portraits de ses FILLES. — Une fantaisie d'Arsène Houssaye.
Sedaine ne fut pas le « bon Sedaine », le « bonhomme », la figure de la galerie de Bouilly que la légende a rendue populaire, mais simplement, comme a dit Grimm, « un brave homme ^^^ ». Sorti des couches populaires, il a brûlé « l'étape », tout d'abord pour se marier, et il a gardé de
(i) Édit. de 1826, 3 vol. in-S», III, 455.
(2) M. Adolphe JuUien, ^bu de la légende, écrivait, dans la « Revue musicale » des Débats du 13 avril 1902 : « Le bon, l'honnête, l'excellent Sedaine », et, quelques lignes plus loin, « le bonhomme Sedaine ». — Voir,
cette origine diverses traces, sans rien de douceâtre. Bonté et bon sens, sincérité et droiture sont ses traits les plus profonds : bonté enveloppée d'une « écorce un peu rude », bon sens contrarié, en mainte circonstance, par une dose sensible de vanité et d'originalité.
Le cœur, chez lui, est demeuré ouvert à la mémoire du passé, à une sympathie particulière pour les misères qu'il a souffertes. Entre toutes, l'infortune de l'enfance l'émeut. Un ami disparaît, il va chercher l'orphelin : un jour, David, dont chacun sait l'histoire ; une autre fois, les demoiselles Guéret, que nous verrons. N'étant pas riche et ne pouvant guère ouvrir sa bourse, il ouvrait sa maison, très vaste à la vérité, ses vingt-deux chambres du Louvre. Certaines gens, comme c'était la réputation de M"^ Geoffrin, secourent les malheureux à distance, et ne veulent pas les voir. Lui, sans craindre de perdre à ce contact un peu de liberté et de sérénité, les attirait, leur tendait la main réellement, et, du peuple aussi bien en cela, il avait le cœur sur la main.
« C'est tout bonnement qu'il est bon », a dit Ducis. Ce qui signifie, je pense, sans en avoir l'air, et même, d'après le sentiment d'autres amis, ayant presque l'air du contraire^ et ne cherchant pas, de son propre aveu ^'^ :
Le gracieux que la nature, Jadis, lui refusa tout net.
Père de famille et poète laborieux, il a été constamment aux prises avec les difficultés de la vie et de la veine ; de
outre la Correspondance littéraire, la Notice de M"" de Vandeul et les Mémoires de Dufort déjà cités : Bouilly, Mes Récapitulations . Paris, s. d., 3 vol. iii-12, Les Evcouragements de la jeunesse, Paris, 1850, 2 vol. in-12 ; M"" de Bawr, Mes Souvenirs, 2° édit., Paris, 1853,111-12; A. Grétry neveu, Grètry en famille, Paris, 1814, in-12.
(i) Recueil de poésies de M. Sedaine, 2» édit., 1760, p. 136 : « A. M. S. A. [à M. Gabriel de Saint-Aubin | pour le prier de faire mon portrait ». Il est probable qu'il s'agissait du portrait qui figure au frontispice du même livre.
là le pli de sa lèvre, la rareté de son sourire,, son caractère inégal comme son talent. Il ne se livre pas ; il observe, silencieux aussi bien en famille. S'il parle, c'est avec justesse, et parfois même avec agrément, bien qu'il trahisse assez vite « un manque d'instruction première ». C'est souvent aussi avec « brusquerie », avec une vivacité qui a peine à se contenir. Coutumier de l'épigramme, il arrête le trait avant la blessure profonde. Il n'attend des hommes ni reconnaissance ni justice ; sa susceptibilité s'aiguise d'une pointe de misanthropie. Il a un autre motif d'ombrage : il n'a pu apprendre, s'y étant pris trop tard, le fin de la langue ni de l'usage ; la crainte des solécismes en tout genre lui inspire beaucoup de réserve et de froideur vis-à-vis des sociétés polies, et l'aversion de la cour.
Le bon sens, qui a gouverné sa vie, en général, et l'a faite droite et de bonne renommée, a cependant connu des éclipses. Certaines influences l'ont contrarié : le succès, le commerce des philosophes, la politique. Il s'est tiré seul de l'ignorance et de la pauvreté, et ce grand effort n'a rien coûté à sa santé. Premier succès, premier échec à sa modestie. Il est fier de sa trempe et de sa carrière, il est plein de ses propres exemples. Parce qu'il s'est toujours bien porté, ses enfants n'ont pas besoin de médecin ; parce qu'il a appris sans leçons ce qu'il sait, les maîtres leur sont inutiles. Il ne croit même pas devoir causer avec eux, pour accroître leurs connaissances ou diriger leur esprit : « Qu'ils fassent tout seuls, disait-il, je n'ai jamais eu besoin de personne. » Sentiment où l'on démêle l'esprit de système et la raideur de Tautodidacte (').
L'homme de lettres n'a pas été moins vain de sa réussite. Elle lui a mis en tête de pousser sa pointe vers des sommets
(i) Un mauvais dessin de Sedaine, d'après Lemoine (?), existe à la Bibliothèque de Versailles, avec une double dédicace en latin estropié et en vers français
où, poète mineur, penseur plus faible encore, il n'aurait pas dû guinder son talent. Le commerce des philosophes a contribué à le jeter hors de ses mesures et de son naturel ; c'est une voix qui veut se faire aussi grosse que celle de Diderot, et qui, à la vérité, la couvrit, un jour, au théâtre. La politique enfin Tenfièvre ; le grondeur devient frondeur et démolisseur. Sa passion s'excite avec les événements ; sa bile contre les courtisans s'épanche; on ne lui soupçonnait pas tant d'amertume contre la société même. Par crainte pour sa vie peut-être, il pousse à la roue quand la République veut écraser les rois ; il manque de reconnaissance ou de sang-froid, infidèle au malheur ou à son propre caractère. Il se ressaisit après l'orage et se montre, pour finir, dans son plus beau jour ; entendez dans le cercle familial qu'avait formé son affection, agrandi son hospitalité, je dirais la maison du bon Dieu, si Dieu y avait reçu plus d'honmiages. Probe, laborieux « brave homme », pour en revenir au mot de Grimm, bien qu'il ait été écrit avant Guillaume Tell ; d'accord 1 <( Bonhomme ? » Non point ; sa bonté n'était ni aimable ni ingénue. N'en croyez pas Bouilly, décidément, quand il le fait s'asseoir, avec lui, au bord d'un ruisseau, et s'attendrir aux sons de la lyre populaire. Effacez l'image sentimentale du « bon Sedaine » . C'était un original bienfaisant, un Vanderk épineux.
D'après quelques fragments d'un inventaire fait à la mort de Sedaine, il laissait une petite fortune que j'évalue, en gros, à 80,000 Hvres, sur lesquelles l'apport de sa femme avait été d'environ 30,000. Avec cela et ses droits
comme il savait les faire ; en quoi éclate sa prétention à posséder tous les talents. Je remercie M. Taphanel de m'avoir signalé ce dessin (collection Vatel, n" 491). Voici le latin : Ludovico Rousseau, Johamus-Micael Sedaine, amicissimus amicissimo hoc opusculum offerre felicitate Jruitus éd. Voici les vers :
Ce dessein [sic], chef-d'œuvre nouveau, Serait en son genre un modèle, Si l'adresse de mon pinceau Eût suivi l'ardeur de mon zèle.
d'auteur, qu'on verra estimer 12,000 livres, et qui, selon la loi de ce temps, ne dureront que dix ans aprè's lui, il avait vécu, et sa femme vivra d'abord dans une aisance suffisante. La preuve en est qu'elle conserva la maison de Saint-Prix, et qu'on trouve dans l'inventaire deux selles de femme, à l'usage évidemment des deux jeunes filles, qui montaient donc à cheval. La succession comprenait encore trois maisons : Tune, rue de la Roquette, célèbre dans l'histoire de Sedaine, qui en avait reçu donation de M""* Le Conte, quelques jours avant son mariage ; l'autre, rue du Forez, un bien de famille; la troisième, sise sur la culée du pont Saint-Michel, et dont la moitié seulement avait été achetée de M. et M""^ Le Conte, le 7 janvier 1754. Voici une petite curiosité de l'inventaire : « Un habit neuf... 72 livres. » C'est sans doute le prix que coûta son premier succès à l'auteur de V « Épître à mon habit ('^ ». Dufort avait été appelé aux dernières heures de Sedaine, par une amie commune. Il reçut la lettre un jour trop tard, le 18 mai ; il ne vint à Paris que le mois suivant ^^^ :
Depuis dix ans, ma femme et moi nous logions au vieux Louvre. . . Mais Sedaine venait de mourir et je comptais descendre à IMîôtel de Candie, rue des Bons-Enfants, lorsque M^e Sedaine m'écrivit qu'elle exigeait que je vinsse loger chez elle. C'était un ordre de l'amitié, et je m'y conformai. . . Le samedi 21 juin, je me fis mener de Blois à Orléans par mes chevaux. . . d'assez bonne heure pour pouvoir aller à la Comédie... Le lendemain, je partis à cinq heures du matin ; j'arrivai à midi à Étampes et débarquai rue de Vaugirard, près de l'Odéon, à sept heures du soir. Je n'étais que pour douze jours à Paris, et n'avais pas un instant à perdre. J'entrai donc, en arrivant, à l'Odéon ; on y jouait le Glorieux [il y tenait le rôle de Lisinion, à la Chevrette, plus de quarante ans auparavant]. . . Après avoir vu deux actes, je m'acheminai à pied vers le Louvre... Je trouvai la famille Sedaine réunie
(i) Notons, dans le mobilier de Paris : forte-piano, trictrac, table à jeu, table à piquet, deux métiers à broder, trois volières, pendule à carillon. Agathe Sedaine, — comme on l'appelle en famille, — figure dans l'intitulé de l'inventaire comme mineure émancipée, sous la curatelle de Jean-Nicolas Lépicier.
(2) Mémoires, II, 333, 339.
avec les amis du défunt, tels que Pajou et Houdon. Après les premiers moments de sensibilité réciproque, nous soupâmes. Le lendemain, dès le matin, je sortis seul, voulant d'abord parcourir Paris et faire quelques commissions. . . Je ne pus dîner que deux fois chez mon aimable hôtesse M»": Scdaine... Après avoir fait les affaires qui m'arrêtaient à Paris, je partis.
Visite un peu sèche et distraite, et que le vieil amateur incorrigible de l'art dramatique ne semble pas avoir renouvelée \ il n'en est plus question dans les Mémoires de Dufort, qui ne mourut cependant que cinq ans après. La Notice de M'"^ de Vandeul s'arrête à la même époque, avec quelques détails de plus sur l'intérieur que la mort du chef allait empHr d'ombre. Dufort a appelé, quelque part, M"* Sedaine « un être rare et précieux », et elle a donné la preuve de son esprit en se faisant apprécier dans l'intimité de M™^ d'Epinay ; elle est louée, aussi bien par j\^mes jg Vandeul et de Salm et par Ducis, pour sa vertu, pour son « union de tête, de cœur et de goûts » avec son mari, pour le bonheur sans nuage et les soins infatigables qu'elle lui a donnés jusqu''aux dernières veilles. Elle est demeurée fidèle^ dans la simplicité et la tranquillité de son âme, à l'homme qu'elle avait épousé, en dépit d'une différence d'âge exactement égale à celle qui soulevait un si bel orage dans le cœur passionné de M"^ Roland. Sur les enfants de Sedaine, j'emprunte les lignes ci-après à la Notice précitée ('^ :
Son fils a prodigieusement lu, et avec fruit, il dessine bien ; mais, enlevé par la réquisition, au commencement de la guerre, ces cinq années de service mihtaire ont retardé les études nécessaires au choix d'un état. Il a obtenu son congé peu de semaines avant la mort de son père, et son projet est de se livrer à l'architecture (2). La fille aînée est
(i) Correspondance littéraire, XVI, 245.
(2) Sedaine fils, qui fut un bizarre, se mêla d'une façon assez peu claire à une émotion populaire, rapportée en ces termes dans : Tuetey, Répertoire dei
de la santé la plus faible. C'est un être aussi frêle de corps que vif d'esprit et d'âme. On lui reconnaît, dans la conversation, beaucoup de la finesse et de l'originalité de son père. La plus jeune a dix-huit ans ; formée par sa mère à tous les soins intérieurs de la vie domestique, elle promet d'être une excellente mère de famille.
Laissons Anastase-Henri, dont la carrière fut très longue, et lourde à la fois à lui-même et aux autres. Les portraits de Suzanne et d'Agathe ont été peints, avec un talent médiocre, par les demoiselles Guéret, que j'ai eu l'occasion de nommer, filles d'un ami, mort pauvre, de Sedaine, qui les recueillit et leur fit donner des leçons par leur frère en adoption, David. Ces deux toiles ont figuré au Salon de 1793, ainsi mentionnées sur le livret : « N° 473. Portrait de la citoyenne Sedaine l'aînée, par la citoyenne Guéret l'aînée. — N° 474. Portrait de la citoyenne Sedaine la jeune, par la citoyenne Guéret la jeune. » Le second est reproduit en tête de ces pages <'\ Des « citoyennes » Sedaine, l'une allait avoir trente ans, l'autre dix-neuf.
Une jolie lettre de M. le marquis de Brisay, au sujet de l'aînée, a paru dans le Figaro du 12 février 1887. Arsène Houssaye venait de conter dans le même journal, quinze jours auparavant, l'histoire prétendue d'une fille
sources manuscrites... (II, 250, n» 2151) : « Procès-verbal de dépôt [le 22 mars 1791, au commissariat de police de la Butte-du-Moulin], par Auastase Sedaine, des tableaux des confesseurs de la paroisse de Saint-Roch, sur lesquels les noms des prêtres assermentés avaient été remplacés, et que le public ameuté voulait détruire. »
(i) La citoyenne Guéret la jeune exposait, au même Salon, sous le n» 605 : « Une femme sur un canapé. » Les deux sœurs ont figuré aussi aux Salons de 1795. 1798 er 1801. avec des portraits et des scènes d'intérieur. Elles demeuraient alors, ayant fini leur éducation et quitté le toit de Sedaine, 109, rue de la Verrerie. M. Paul Lacombe a fait obligeamment pour moi ces recherches, dans la rare bibliothèque qu'il possède. — Je rappelle que d'admirables portraits de Sedaine, de son fils et de sa femme ont été peints par David ; on a vu les deux premiers à l'Exposition des Alsaciens-Lorrains, en 1874 (Catalogue supplémentaire, n°^ 759 et 760). Ils appartiennent à M. le comte de Brisay, ainsi que celui d'Agathe Sedaine par M"'' Guéret. M. Charles Saunier, dans la Galette des Beaux- Arts du i^' mars 1905 (« La mort de Sénèque » par David) parait avoir indiqué le portrait de M"' Sedaine sous le nom de sa fille.
de Sedaine, qui, s'étant énamourée de David, aurait été prise d' « une fièvre brûlante », à la nouvelle du mariage du peintre avec la sœur de l'un de ses compagnons d'étude en Italie, Pécoul, et serait morte, exactement et poétiquement, le lendemain de la mort de son père. Le técit était fabriqué de toutes pièces, comme la fin de cette histoire le prouvera amplement. M. le marquis de Brisay, très qualifié pour cela, le contredit tout de suite, dans une brève réponse où j'emprunte les lignes suivantes :
J'ai son portrait sous les yeux [celui de M"* Sedaine l'aînée, par Mlle Guéret]. C'est une grande femme brune, dont la tête est couverte d'une abondante chevelure aile de corbeau. Le regard est dur, l'œil pers, très scrutateur, le nez long et droit, la bouche grande, la lèvre inférieure en saillie, l'ovale de la figure allongé, les pommettes saillantes. Tout cela forme un ensemble où paraît plus de décision que de charme. . .
Suzanne n'a jamais voulu se laisser conter fleurette. Elle avait très peu des goûts de son sexe ; mais quelque chose de masculin perçait plutôt dans son caractère. Elle aimait la chasse, maniait adroitement les armes à feu, et son portrait la représente portant sur les genoux un bel épagneul brun, Suzino, le toutou favori de la maison. Mordante, lançant très volontiers l'épigramme, aimant et recherchant la société des gens à conversation brillante, et même, paraît-il, un tout petit peu épineuse.
On voit à quel point M""^ de Vandeul était fondée à la rapprocher de son père. Suit une anecdote fort agréablement contée :
M"e Sedaine, âgée de dix à douze ans, — Suzanne la luronne, — visitait l'atelier du peintre David. C'était alors un homme déjà mûr ; sa carrière artistique battait son plein ; mais il ne trahissait rien encore de ses tendances politiques, que son bienfaiteur a toujours blâmées, et qui devinrent plus tard le motif d'une séparation définitive.
David dit à l'enfant :
« Je vois à votre pied que la jambe est mal faite.
« — Mais non !
« — Oh 1 que si ! Faites voir seulement le bas. » Suzanne relève un tantinet sa robe.
« Oui, ouï, dit l'artiste, vous avez la cheville épaisse. Vous devez
être cagneuse.
« — Allons donc ! Ce n'est pas vrai. » Et elle remonte le cotillon jusqu'au mollet.
« C'est le genou, lui dit David, le genou qui est dévié.
« — Pas davantage, je vous assure.
« — J'en demeure convaincu jusqu'à preuve contraire.
« — Eh bien ! jugez-en mieux alors. » Et elle découvre son genou.
David rit beaucoup de l'espièglerie, et taquina longtemps la jeune fille sur ce qu'elle avait été si hardie de lui montrer sa jambe.
Nulle occasion, nulle trace, en ce badinage, d'une « fièvre brûlante ». Et point ne fut abrégée la vie de Suzanne, qui, tout au contraire, se prolongea au-delà des plus longs espoirs. Agathe, seule des enfants de Sedaine, s'est mariée, émue d'un amour qui naquit, à Saint-Prix, dans des circonstances assez romanesques.