RiBBRA : Vie de sainte Térèêe, liv. II, chap. xvui
cute, c'est le Château de Vâme i qu'il est opportun de méditer. Par ce traité d'ascèse le grand docteur qu'est sainte Térèse prouve que la présence de Dieu en nous constitue la vie intérieure. Avec son extraordinaire puissance de vision, elle aperçoit l'âme comme un « château bâti d'un seul diamant ou d'un cristal très pur, digne du grand monarque qui l'habite ». Dans ce diamant comme au ciel il est plusieurs demeures. L'humilité est la première, on avance par le sacrifice, on s'élève parla persévérance. Au centre se trouve la plus belle demeure où sont ménagés les entretiens les plus intimes, où s'épanchentles plus douces effusions entre Dieu et ses bien-aimés. Par une ascension lente, par une montée graduelle on pénètre dans des habitats successifs qui sont comme les étapes de l'âme avant de conquérir l'enjeu céleste. — La vierge séraphique nous guide à travers les salles de ce
1. Cf. 'L'Itinéraire de Vâme à Dieu, de saint Bonavenlure et V Échelle sainte, de saint Jean-Climaque.
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château magnifique dont si peu songent à pousser la porte ; elle signale à notre ardeur cette échelle mystique qui nous aide à escalader le ciel. — La sainte nous enseigne qu'après avoir atteint les régions bienheureuses où le cœur purifié par le feu de Famour se délecte de Tunion divine, Vkme doit moins songer à jouir des faveurs de Dieu qu'à se constituer son esclave et à porter la marque de cet esclavage — la croix.
C'est dans ce livre qu'elle apparaît tout entière, dépouillée d'elle-même et plus surnaturelle encore, là, où elle a montré tous les aspects de son génie, répandu ses dons, fait jaillir ses angoisses et ses délires. Tantôt elle se replie sur elle-même pour analyser ses émotions les plus intimes et savourer son union avec Dieu, tantôt elle donne l'envol à ses pensées, s'espace, s'abîme en ces délices et ne cesse d'écrire que haletante de cette course céleste et désespérée de si mal raconter l'histoire de ses ravissements. Ses orai-
sons, ses douleurs, ses ivresses, tout aboutit à cette œuvre qu'elle termina seulement cinq ans avant sa mort. Ce livre est plus qu'une somme de pages éloquentes, c'est une partie de sa substance, la synthèse de sa doctrine, le cri de son amour ; ce chef-d'œuvre l'explique, la résume, la magnifie, et cette conviction s'impose à notre esprit que sainte Térèse a si bien exprimé l'amour divin parce qu'elle était femme. Jamais plus nobles passions ne suscitèrent dans une âme de plus terrifiantes tempêtes ; jamais l'enfantement d'une œuvre ne fit éclater cris de douleur plus sublitnes.
Elle portait en son ardente poitrine, avec une conviction profonde, la flamme des passions méridionales et le feu de l'amour supraterrestre.
A ses félicités succèdent parfois l'abattement, le mépris de soi, la vue de son imperfection. Elle ne s'estime jamais assez mortifiée. « Il semble, dit-elle, que je vis seulement pour manger^ pour dormir et pour ne me
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mettre en peine de rien ; ce qui ne m'est pas une petite peine et me fait parfois appréhender, je le répète, d'être dans l'illusion <. » Ce portrait d'elle-même est tracé un an et demi avant sa mort, au moment où, épurée par tant de pénitences et d'amour, elle touchait au terme de son exil. Jusqu'à la fin de sa vie, elle est la proie de pareilles désespérances, comme l'atteste ce cri : « Je souhaite seulement savoir si je marche à présent dans le bon chemin et si je puis faire quelque chose pour Dieu 2. » — A l'intervalle de quelques pages, elle chante sa joie et proclame son indignité! Elle apostrophe Dieu, se lamente de n'aimer pas assez, s'humilie de sa sécheresse, réclame comme punition de sa tiédeur les souffrances les plus aiguës ; elle se porte alors à d'excessives austérités, et, secouée par des séditions intérieures, résume sa vie
1. Lettres, t. III, p. 330. Traduct. du P. M. Bouix, Paris^ Lbcoffrb.