Lettreêj t. II, p. 166, ouv. cité
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Joseph, qui a, me dit-elle, de grandes défaillances. Dites-lui d'en manger ; mais vous, ne donnez rien à personne de celle que je vous destine ; je vous supplie de la manger vous seul, pour l'amour de moi. Dès que vous Taurez achevée, prévenez-moi. Elle est très bon marché à Tolède, et d'ailleurs ce n'est pas avec l'argent du couvent que je me la procure K » Bien qu'absorbée en ses hautes pensées elle savait fort bien tourner une lettre sur le ton de la gaieté malicieuse ; cette exhortation à son frère n'en témoigne-t-elle- pas :
« Je vous envoie un cilice dont vous vous servirez, quand vous vous trouverez trop dissipé durant la prière ; écrivez-moi comment vous vous trouverez de cette bagatelle ; on peut bien l'appeler ainsi, quand on se souvient de ce que Jésus-Christ a souffert pour nous. Je ne puis m'empêcher de rire, lorsque je pense que pour les confitures et l'argent
1. Lettres de sainte Térèse^ trad. du P. Grégoire de Saint-Joseph, out. cité, 1. 1"% p. 269.
que vous nous avez envoyés, je vous fais présent d'un cilîce. i>
Les qualités si opposées d'administrateur et de mystique ne furent point en elle incompatibles , et jamais peut-être plus rare exemple de dons divers ne fut offert à notre réflexion. A ces dons elle alliait aussi la volonté agissante, la persévérance, une âpre ténacité. « La patience obtient tout, répétaitelle souvent. » Dans la lutte pour sa réforme, elle va déployer ces vertus incomparables et montrer qu'elle était vraiment douée pour la conquête des âmes. L'histoire de ces luttes c'est son histoire même ; ne pas raconter ses tribulations ce serait ignorer la phase la plus émouvante de sa vie et comment Dieu forgea cette âme.
Pendant ces douloureuses années, les intrigues vinrent traverser ses desseins, les perfidies et les ambitions hurlèrent derrière elle de leur voix haineuse. Ce grand œuvre des Fondations fut un perpétuel souci; il réclama tous ses efforts et absorba sa vie.
Pour édifier des monastères — ces ruches de prière et de pénitence — elle fut contrainte de parcourir TEspagne de Burgos à Grenade, de Salamanque à Valence. C'est plus qu'une mission qu'elle remplit, plus qu'un apostolat qu'elle exerce, c'est une croisade mystique qu'elle organise. En tous lieux, sa présence est nécessaire, car elle est l'unique chef de cette armée du sacrifice. Ses prières seules
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obtiennent des capitaux, ses ordres seuls font entreprendre des travaux. Partout sa direction est indispensable, la diffusion du Carmel s'opérant à la fois dans toutes les provinces. Tolède Fattend, Valladolid la demande, Médina la réclame, Malagon la supplie, Pastrana rimplore. Sans trêve, elle se dévoue à cette cause; elle conseille, blâme ou loue, réconforte les défaillantes, exalte les ferventes, tandis qu'elle dissimule ses propres souffrances. Entraînée par la parole divine qui, comme une manne nouvelle, soutient son courage, elle se montre confiante dans les destinées de son Ordre. Elle puise même dans les épreuves des énergies nouvelles, communiquant à tous son espoir, dispensant ses lumières et son ardeur. A ceux qui se seraient plaints de cette existence de combats, elle aurait volontiers répété cette parole d'un ancien : « Homme, de quoi te plains-tu? de la lutte ? C'est la condition de la victoire ; d'une injustice ? Qu'est cela pour un immortel ! »
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Certes, les injustices ne lui furent pas ménagées; ainsi la fondation de Saint-Joseph d'Avila suscite une telle révolution en la cité des saints que les autorités civiles et ecclésiastiques se concertent pour détruire cet établissement. c< Le corrégidor, les principaux magistrats, plusieurs membres du chapitre de la cathédrale et les personnages d'Avila se réunissent à Thôtel de ville : séance tumultueuse, vote unanime de destruction, après lequel le gouverneur bien escorté se rend aussitôt à Saint-Joseph où il comptait par sa seule présence mettre les quatre novices en fuite. Celles-ci le reçoivent au parloir et à travers leurs doubles grilles; avec un courage digne de celui de leur Mère, elles répondent qu'elles ne sauraient reconnaître à Tautorité civile le droit de les chasser d'une maison où elles sont établies par ordre de l'Évêque.
— Eh bien ! répond le corrégidor irrité, si vous refusez de m'obéir, j'enfonce vos portes, et de vive force je vous fais sortir d'ici.
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— Il est vrai, gouverneur, vous pouvez user de violence, réplique Tune des jeunes sœurs.
Mais, dans votre intérêt, je vous engagea n'en rien faire, car une pareille action aurait un juge sur la terre. Sa Majesté Philippe II, et au ciel un autre juge que vous devez craindre bien davantage, le Seigneur tout-puissant, vengeur des opprimés * . »
Le corrégidor vaincu rentre à Thôtel de ville et convoque, pour le surlendemain, une assemblée à laquelle doivent assister : les députés des ordres religieux, des hommes de lettres, les délégués du peuple. Le corrégidor y prit la parole et termina ainsi son discours : « Cette fondation est une nouveauté, donc elle est suspecte. La fondatrice est une femme qui se dit depuis longtemps favorisée de révélations particulières, cela suffit pour que Ton se méfie de ses œuvres. Avila compte un assez grand nombre de communautés, dignes
1. Cf., à ce sujet. Histoire de sainte Térèse, ouvrage cité, 1. 1, pp. 295 et suiv.
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de tous les respects; une maison de plus serait un fardeau, surtout parce que cette maison, fondée sans revenus, tomberait naturellement à la charge des citoyens... La ville veut-elle se ruiner pour une pareille entreprise?... Enfin le gouverneur accuse dofia Térèse de Ahumada d'avoir ouvert sa maison sans le consentement de la ville. Ce délit rend Texistence du monastère tout à fait illégale. En conséquence, il demande que le Saint- Sacrement soit enlevé de Téglise, les religieuses expulsées du cloître et les murailles démolies en vertu d'un vote de la junte ^. »
Après consultation de l'assemblée, la majorité approuve les conclusions du gouverneur^ l'arrêt sera donc exécuté, quand soudain un dominicain, le P. Dominique Bafiez, demande la parole et défend la cause de sainte Térèse avec une telle conviction qu'il fit rapporter l'arrêt. Le couvent était donc sauvé. Pourtant
1. Cf., à ce sujet, Histoire de sainte Térèse^ ouvrage cité, 1. 1, pp. 299 et suiv.
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de nouvelles cabales se formèrent et durant six mois les intrigues se nouèrent avec une inlassable ténacité. Mais le conseil du roi ayant infligé un blâme au gouverneur, la victoire restait à sainte Térèse.
Plus tard, quels combats elle eut encore à livrer pour la fondation de Médina ! La sainte, pour se rendre dans cette ville, ne disposait que de mauvais chariots. Le voyage s'effectua par des chemins pierreux et sous un climat torride. A minuit, le cortège arrive enfin devant les portes de Médina. La sainte, bien loin de se reposer après tant de fatigues, visite le couvent, donne des ordres, prend des dispositions pour que la chapelle soit prête au jour. « Vite aidée de ses filles, elle enlève les décombres qui recouvrent le sol, balaye la cour, nettoie les murs décrépits. Le majordome de doîSa Marie de Herrera apporte toutes les tapisseries de sa maîtresse et un beau lit de damas ; ce sont des trésors, mais pour les utiliser, il faudrait des clous, on en
manque. On en cherche aux murailles, on arrache ceux que Ton peut trouver, et les tentures sont fixées. Le P. Antoine dresse Tautel sous le vestibule... un autre religieux pend la cloche. Mais l'espace est si étroit, le porche si délabré, l'obscurité si profonde, que Ton ne peut savoir au juste si la chapelle est disposée dans la maison ou dans la rue... Puis il s'agit de faire constater par un notaire que le couvent est érigé avec la permission de l'autorisation diocésaine. L'acte est dressé et au lever du jour la petite clochette tinte l'angelus et sonne la première messe K »
Quelques années après, elle arrive à Malagon au moment où le couvent venait d'être transféré dans un lieu de silence. Comme il importait que les travaux fussent bientôt achevés, Térèse en prend elle-même la direction. En dépit de ses fatigues, elle s'occupe de toutes les installations, surveille leç
1. Hintoire de sainte Térèse, ouvrage cité, 1. 1, pp. 395 et suiv.
ouvriers depuis le matin jusqu^à onze heures du soir. £n quatorze jours, tous les travaux furent terminés. — Sa présence n^étant plus nécessaire à Malagon, elle va fonder un couvent à Valladolid dont elle était éloignée de soixante lieues. Elle part malgré les chaleurs et ses infirmités. A Tolède, elle est contrainte de s'arrêter. La duchesse de la Cerda la soigne dans son palais. A peine guérie, elle se remet en route, et arrive en Avila, où ses souffrances la retiennent un mois. Puis, elle se dirige vers Valladolid, accompagnée de la sœur Antoinette, de plusieurs religieuses de Médina et de Tlncarnation d'Avila qu'elle comptait installer dans la maison de dom Bernardin. — Nouveau déboire.
— Elle trouve dans un beau jardin une habitation malsaine, mais ses énergies triomphent de ce mécompte et bientôt le couvent est fondé.
Dieu, toutefois, pour éprouver son héroïsme, devait continuer à ne pas lui ménager les tri-
bulations. Quel voyage émouvant en péripéties que celui de Salamanque : on chemine en pleine obscurité par des routes impraticables, un àne porteur d'un sac de cinq cents ducats s'égare dans la nuit, le lendemain seulement on le retrouve ; la nuit suivante, la sainte mère se perd dans des sentiers inconnus. On touche enfin à Salamanque où un Carmel est fondé dans la propriété de Pierre de la Vanda. Tous ces soucis ne lui font cependant point oublier les pauvres Carmélites de Pastrana.
Elle leur envoie Julien d'Avila et Antoine Gaylan avec la mission de lui ramener ses filles. Mais les habitants de Pastrana, qui étaient attachés à ces religieuses, résolurent de s'opposer à leur départ. Pour déjouer leurs desseins, la prieure et ses filles quittèrent le couvent à minuit et s'enfuirent dans des chariots qui les attendaient au dehors de la ville.
Si, par ses fondations, sainte Térèse eut à vaincre tous les obstacles qui peuvent héris-
ser la route d*un apôtre, elle connut de 1575 à 1581 toutes les amertumes, dans ses luttes contre les Carmes Mitigés, qui s'efTorcèrent de ruiner la réforme entreprise par elle. — Le P. Tostado, délégué du Père Général des Carmes, vint en Espagne avec la mission de sauvegarder Texistence de l'Ordre contre les novateurs. Les Carmes Déchaussés, de leur côté, se préparent à la défensive ; leur désir était de continuer à mener une vie plus pauvre que celle des Mitigés; leur résistance était noble, puisqu'ils revendiquaient non un adoucissement à leurs austérités, mais le droit à la pénitence. Sur ces entrefaites, trois prieurs, les PP. Jean de Jésus, Didace de la Trinité, Élie de Saint-Martin, convoquèrent une assemblée au cours de laquelle des mesures furent prises contre la Réforme, mais Philippe II les annula. Le P. Gratien, à son tour, ne resta pas inactif; à son instigation, le premier chapitre des Carmes Déchaussés s'ouvrit à Almadovar del Campo. « C'est une guerre
qui nous est livrée, s'écria-t-il, et livrée, non par des ennemis, mais par nos amis et nos frères, non par des méchants, mais par des justes et des saints : voilà pourquoi la lutte nous sera toujours si douloureuse. Le chapitre de rOrdre nous condamne, notre Père Général nous repousse, le Cardinal protecteur ne veut pas nous entendre, parce qu'il soutient nos adversaires... Ceux qui nous poursuivent ont de bonnes intentions ; ils veulent défendre leur profession, la règle mitigée du Carmel, mais de notre côté, n'est-ce pas avec plus de justice encore que nous voulons garder notre règle primitive ^ ? »
Le seul moyen d'apaiser les esprits aurait consisté à accorder aux Carmes Mitigés et Déchaussés une juridiction spéciale, d'en former deux Provinces, suivant l'expression du droit ecclésiastique. C'est du reste la mesure que l'on adoptera après plusieurs années de luttes.