‹ La vierge de FribourgChapitre 16 sur 23 · EDOUARD A M · texte numérisé non relu

EDOUARD A M

Mon cher ami ,

Je vous ai parlé, dans mes dernières lettres, de Genève, de Lausanne, de Morat et des grands souvenirs qu'y éveillent le nom de Charles-le-Téméraire, de Fribourg et de son pont mer-

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veilleux, jeté non sur la Sarine, maïs sur l'immense vallée qui sépare la ville de la montagne; de Neufchâtel et de ses magnifiques collines. Mon œil troublé, ébloui par tant de beaux et sublimes spectacles, avait besoin de se reposer sur un horizon plus rétréci, sur un tableau plus simple qui n'attirât pas mon ame, comme mes regards, tout en dehors de moi, mais qui lui permît de se replier sur elle-même pour sentir et savourer ses sensations. L'occasion est favorable ; nous sommes à Cerlier, sur les bords du lac de Bienrte ; devant nous, du sein des eaux, surgit cette île de Saint-Pierre, à qui il a suffit d'offrir durant deux mois un asile à Jean- Jacques, pour être à jamais illustre.

Je ne sais, mon ami, mais en songeant à Rousseau, à tout ce qu'une imagination trop ardente et trop impressionable lui a infligé d'angoisses et de tortures, je faisais un retour sur moi-même, sur moi qui suis né peut-être aussi victime dévouée d'avance à ce cirque terrible où nos propres passions jouent le rôle de bêtes féroces. Un pressentiment fatal m'agite. Quoi qu'en dise l'incrédulité du siècle, quand le moment du danger arrive pour nous, si nous écoutons notre ame, elle nous envoie un avertissement magnétique, nonseulement par l'inquiétude vague qui nous saisit alors, mais eucore en donnant aux objets extérieurs de faux semblants, de fausses nuances que nous ac-

cusons d'imposture, et qui ne sont autres que l'avis du ciel, l'ombre de l'événement qui s'avance.

Au moment de nous embarquer sur le lac, pour nous rendre à l'île, je crus tout voir vaciller autour de moi ; il me semblait que les rochers du rivage s'étendaient, se courbaient vers mon front comme pour le menacer, et je sentais, sur mon visage, comme le vent précurseur de l'avalanche.

Peut-être mon ame me disait-elle alors de fuir ces lieux, de les fuir au plus vite, mais je combattis mon propre instinct, je craignis les railleries de Cyprien, et nous montâmes dans le bateau où nos trois rameurs nous attendaient déjà.

Quoique le veut commençât à fraîchir et que nous l'eussions contre nous, nous avancions avec assez de rapidité vers notre but. De longues tiges de roseaux sortaient du lac, et Cyprien, à genoux sur un des bords de la barque, tout en me les nommant par leur nom scientifique, cherchait à les saisir, ce qui présentait une grande difficulté, car noire sillage poussait vers les roseaux une vague qui les submergeait momentanément, et c'est seulement derrière nous que nous les voyions se relever d'un air majestueux, comme pour uous narguer de notre impuissance.

Cyprien semblait tout entier absorbé dans ce jeu d'enfant, et moi, machinalement, je le regardais faire, lorsque,

tout-à-coup, un autre bateau nous croisa. Je levai les yeux. Il contenait deux hommes et une femme... une femme...

c'est-à-dire une jeune fille. Debout, et dans une attitude pleine de calme et de grâce, les yeux tournés vers nous, son voile flottant, elle semblait glisser sur les eaux comme une fée , comme une dame blanche ; son bateau, dont le mouvement semblait s'augmenter du mouvement contraire imprimé au nôtre, l'emportait avec une rapidité presque surnaturelle ; et mes compagnons n'ayant par aucun signe témoigné de l'avoir vue, je croyais presque à une apparition, lorsque Cyprien, toujours à la poursuite de ses roseaux et se tour-

nant à peine vers moi, me dit dans sa langue vulgaire :

— Elle n'est pas mal, la petite femme!

Pour bien comprendre ce que j'éprouvai alors, mon ami, il vous faut ma confidence entière. Cette jeune fille que je venais d'entrevoir ainsi sur ce lac qui l'entraînait loin de moi, en reflétant son image, sous ce ciel qui l'inondait de ses clartés, dans cette posture à la fois si gracieuse et si fière, je l'avais déjà vue une fois, une seule! Oui, à Fribourg dans une petite chapelle étroite et • sombre , dédiée à Sainte - Marie- TEgyptienne, je l'avais contemplée, prosternée aux pieds de la Vierge noire. A la lueur des cierges de l'autel, j'avais admiré sa figure empreinte des

splendeurs de l'extase, et lorsque involontairement , ses yeux s'étaient tournés de mon côté, ah! mon ami, une commotion électrique m'avait serré le cœur, un sentiment indéfinissable s'était emparé de moi! je n'avais pu m'arracher de ce lieu qu'elle sanctifiait, de ce lieu où j'étais entré en simple curieux, et où je restais en adoration !

Quand elle sortit, je sortis; je la suivis, mais de loin, avec respect, avec amour, craignant de la distraire de ses religieuses pensées, ou de l'effrayer par la vivacité de mes regards. Je la vis bientôt entrer dans une maison d'apparence modeste , mais qui ne manquait pas d'élégance, et je m'enquêtai

aux voisins, non point de son nom, je ne l'aurais osé, mais du nom de son père.

Il se nomme Tibierge.

Depuis, j'avais cru que cette vision s'effacerait facilement de ma mémoire et nous étions partis de Fribourg ; mais le jour dans mes rêveries et la nuit dans mes rêves, je voyais souvent la jolie iille de Fribourg , la pénitente de la Vierge noire. Jugez de ce que je dus éprouver en la retrouvant ainsi sur ce lac qui me l'enlevait ! Si j'avais écoulé ma volonté seule, j aurais dit aux rameurs : arrière ! qu'importent Rousseau et l'île Saint - Pierre , et, moimême, mettant la main a la rame, nous l'eussions poursuivie , ne fut - ce que pour la voir encore une (bis, la revoir

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un instant , à sa descente au rivage ! Mais le moyen d'agir ainsi ! quel prétexte donner ? Pour tout au monde, je ne voudrais pas que Cyprien fut au courant de ce qui se passe en moi; il traiterait mes émotions de folies, et peutêtre aurait-il raison.

D'ailleurs, il faut bien le dire, je n'oserais affirmer que la jeune fille du lac fut identiquement celle de la chapelle de Marie-l'Egyptienne. Cette figure est si bien empreinte dans mon cerveau et se reproduit si souvent dans mes rêveries, qu'il se peut faire que j'aie revêtu de ce masque gracieux le premier visage de femme qui est venu à passer devant nous. Ai-je donc eu le temps de l'examiner et de la reconnaître ? Elle a

fui si vite ! Allons, c'est cela ; je me suis trompé. C'est assez occuper mon esprit d'une pensée qui l'abuse; retournons à Rousseau et à ce beau pays dont j'ai promis de vous entretenir Redevenons touriste.

Du haut de l'île, qui s'élève de cent cinquante pieds au-dessus du lac, on distingue, au pied du Jura, Bienne, le Petenisca , de l'itinéraire d'Antonin ; puis, au milieu de sites enchanteurs, plusieurs villages et un grand nombre de maisons de campagne , toutes festonnées de pampres; les châteaux de Schlosberg et de Landeron; celui de Saint- Jean, qu'on aperçoit à l'embouchure de la Thièle.

Redescendus vers la maison située

au bas de l'île, on nous y offrît des rafraîchissements. Cette maison, qui a la forme d'un parallélogramme, est fort pittoresque. Dans l'intérieur de la cour, les toîtss'abaissentet s'avancent des trois cotés qui donnent sur l'île, et recouvrent des espèces de galeries communiquant aux différentes parties de la maison. Le grillage qui ferme le quatrième côté, appuyé sur un petit mur d'appui, est orné de fleurs charmantes ; ce sont de grands géraniums, et des capucines doubles , à la corolle écarlate, des filipendules au feuillage finement découpé, des hémérocalles à la tige flaccide, et de beaux fuchsias dont l'azur s'enroule sous une clochette de pourpre.

Au milieu de cette cour, assis sur des

bancs à dossiers, on nous servit du lait, tandis que nos bateliers buvaient du vin sur des tables vernies. Les femmes du logis, toutes ayant d'assez bonnes façons, allaient et venaient, parlant allemand à nos hommes, français à nous.

Le lait était exquis ; des pigeons venaient manger à nos pieds le pain que nous émiettions pour eux ; les feuilles des arbres nous environnaient d'un bruissement qui n'était pas sans charme, au milieu de cette île solitaire du lac; Cyprien faisait des dissertations philosophiques, entremêlées de questions à nos hôtesses sur les meilleurs vins du crû et sur l'excellence des auberges des environs; et moi, moi, je songeais au

bonheur qu'il y aurait d'habiter une telle solitude près d'elle.

Mais cette idée, je m'efforçai bientôt de la repousser. A quoi bon se préoccuper ainsi d'une image qu'on a entrevue a peine une fois et qu'on ne ne doit plus revoir sans doute. Non, non, me disais- je, la fée du lac, ce n'était point-elle ; elle est restée à Fribourg; mes yeux ne doivent plus rencontrer les siens, et je veux l'oublier.

Nous visitâmes ensuite le réduit habité par Rousseau pendant son séjour à Saint-Pierre. Oh! mon ami, c'est là qu'une grande émotion m'attendait encore, et, je dois le dire, l'illustre philosophe n'en fut ni la cause ni l'objet.

Une chambre carrée, basse et assez

sombre, mais dont la fenêtre s'ouvre sur le Jura, montrant alors ses croupes variées, teintes de toutes les nuances mobiles que leur donnaient le soleil couchant et un ciel diapré par l'orage qui se préparait, voilà ce que nous vîmes.

Les quatre murs, sauf quelques meubles misérables, n'out d'autres ornements que des noms et des inscriptions, tracés, crayonnés, charbonnés, sculptés par les visiteurs. Une table, des chaises et une espèce de petit secrétaire sont, prétend le propriétaire actuel du logis, tout ce qui reste du mobilier de l'auteur de Julie.

Il nous présenta ensuite un livre pour y inscrire nos noms, en les accompagnant d'une sentence, si tel était notre

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bon plaisir. Je m'y refusai pour ma part. Cependant Cyprien avait pris le livre, et le feuilletant d'un bout à l'autre, il me jetait de temps en temps un nom célèbre ou un nom ami : — Ancelot, — Scribe, — Paul de Laroche, — Lajaille, — Michel Masson , — Lamartine, — Auber, — Alphonse Karr, — Balzac, — baron Desnoyers, — Victor Hugo ! Peut-être voulait-il seulement exciter ma vanité pour me forcer d'apposer ma signature parmi celles de tant de notabilités littéraires et artistiques. Il y réussit. Je pris le livre a mon tour,mais le seul nom que j'y vis, ce fut un nom obscur, le dernier inscrit. Il ne m'eût plus été possible d'en voir un autre, car mes yeux s'étaient immobilisés, mon

regard se troublait ; j'avais peine à me soutenir.

Ce nom magique et qui produisit un si grand effet sur moi, c'était celui de François Tibierge , bourgeois de Fribourg.

Une folle vision ne m'avait donc pas abusé ! c'est bien elle que j'avais vue ! Une inscription accompagnait la signature, et cette inscription me sembla valoir mieux que toutes les sentences, maximes, telles ingénieuses qu'elles fussent , en vers , en prose, que pouvait contenir le livre ; la voici : — En route, avec sa famille, pour l'Oberland bernois !

Nous partîmes ; mais à peine étionsnous sur le lac que le vent tourna. Le

ciel se brunissait sur le Jura, dont les montagnes retentirent tout à coup d'un éclat de tonnerre assez violent. Bientôt les vagues firent sentir à notre frêle embarcation, leurs secousses sourdes et profondes, une pluie forte et froide nous atteignit et couvrit les eaux du lac d'un réseau brillant de perles; puis la nuit sembla soudainement tomber sur nous comme un voile de deuil. Les flots qui se croisaient, qui se heurtaient avec des râles plaintifs, les couleurs sombres et blafardes dont se teignaient le ciel, les montagnes et l'étroit horizon qui nous cernait, tout jusqu'aux paroles brèves, haletantes , entrecoupées de nos rameurs, nous annonçait un péril imminent; l'orage fut terrible. Vingt fois je

crus que notre misérable barque allait se déchirer et nous livrer au gouffre ; mais une idée me soutenait. J'avais le pressentiment de la revoir encore, et m'appuyant sur cette douce conviction, je conservai mon calme et mon sangfroid.

Quant à mon pauvre Cyprieu, il déguisait de son mieux ses terreurs sous un bavardage incessant. — Quoi diable baragouinent-ils là ? me disait-il en parlant de nos bateliers. Comment! toi qui as appris l'allemand pendant six mois, à deux leçons par semaine, ce qui te fait , à trois francs le cachet, près de cinquante écus de langue tudesque, tu ne peux les comprendre ? Il me semble cependant qu'avec cent cinquante

francs d'allemand bien employés on doit pouvoir causer couramment avec les bateliers du lac de Bienne!

Le fait est que je ne comprenais pas un mot de ce que disaient ces braves gens. On parle un allemand fort corrompu dans toute la Suisse.

Enfin nous vîmes la rive. On avait été fort inquiet sur notre sort à l'auberge, car un homme avait été envoyé sur le bord du lac et nous attendait dans des transes inexprimables. Aussi fîmes-nous sensation en entrant dans la salle commune, où elle était encore ; oui, mon ami, et cette sensation fut plus caractéristique chez elle que chez tout autre peut être. Accusez-moi d'erreur, d'orgueil , de folie, qu'importe!

mais je crus voir, je vis ses yeux s'illumiuer soudainement en s'arrêtant sur moi. En vain elle essaya d'affecter aussitôt un maintien de réserve et de calme, l'arc si pur de sa bouche se contracta malgré elle, l'émotion qu'elle tentait de refouler dans son cœur, son cœur la lui renvoyait au visage; son front se plissa, ses joues s'empourprèrent et les ailes légères et gracieuses de son nez, battis rent vivement et à temps égaux, comme au soleil les ailes dorés de la phalène qui vient de briser sa chrysalide. Mon Dieu ! la prédestination n'est-elle donc pas un vain mot ? Existe-t-il dans la nature morale comme dans la nature physique, une puissance attractive qui pousse certaines âmes l'une vers l'au-

tre? Je ne sais, je doute encore, mais l'avenir me doit une révélation, je l'attends.

Cependant, malgré l'attention générale dont je semblais être l'objet, malgré la présence de ma dame du lac, j'avais hâte de changer de vêtements, les miens ayant été quelque peu endommagés par l'orage. Quand je rentrai dans la salle, jugez de mon malheur, elle n'y était plus! Elle avait quitté Cerlier. Non sans peine, je décidai Cyprien à pousser jusqu'à Aneth, où j'avais l'espérance de la retrouver.

Cette fois mon pressentiment m'abusa, la voix intérieure avait menti. Si je ne devais plus la revoir!

Aujourd'hui je vous écris de Soleure ;

demain nous visitons le Weissenstein.

C'est l'affaire de deux jours au plus , mais TOberland ! l'Oberland ! les y rejoindrons-nous?

P. S. Je vous prie , mon ami , de conserver mes lettres ; peut-être vous les redemanderai-je à mon retour à Paris, pour me bien remettre en mémoire les principaux incidents de mon voyage , si je venais à en égarer les brouillons.

Solcurc , le 5 août 1809.

CYPRDEN A M***.

Mon cher camarade , Quoique celte lettre soit la pre-

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mière que je* t'adresse, je ne t'en écrirai pas long, d'abord parce qu'il me semble qu'Edouard à dû te mettre au courant, et qu'ensuite en voyage, on doit songer à user la semelle de ses bottes et non son papier Weyuen.

A Genève, j'ai visité le musée d'histoire naturelle, le jardin botanique, création du célèbre professeur de Candolle, les cabinets de MM. Jurine et Alphonse de Saussure. J'ai fait de plus en ichtyologie et en ornithologie deux découvertes fort importantes pour la science. J'ai étudié à fond une truite saumonée ( ordre des malacoptérygiens abdominaux ), et je rapporte la recette de la véritable sauce à la genevoise ! J'ai procédé de plus à la prépa-

ration et à la dissection d'une brochette de bec-figues (ordre des passereaux), et je déclare que M. de Buffon s'est complètement trompé dans la description qu'il a donnée de ce charmant animal. 11 avait sans doute mangé ce jourlà un bec-iigue (anthus), et un gobemouche ( muscicapa ) pour son dîner.

Il a pris l'un pour le mâle, l'autre pour la femelle, et les a confondus tous deux dans une même monographie. Ce que c'est que de manger sans savoir, et de n'avoir pas le sentiment des saveurs !

Comme un médecin goûte à toutes les potions qu'il ordonne, le vrai naturalite doit déguster lentement et sciemment tout ce qu'il décrit. Les assaisonnements font passer bien des choses.

Lausanne. — Ville française, comme Genève. — Collection de minéralogie du professeur Struve , mort en i836.

— Vues délicieuses. — Visite à Vevay, — à la Meillerie, — à Clarens. Edouard y a versé de douces larmes sur les malheurs de Julie et de Saint - Preux. J'y ai bu à leur mémoire d'un excellent petit vin blanc mousseux.

Morat. — Nous y avons passé de nuit. Je ne puis donc te rendre compte que de deux filles d'auberge, au Lion d'Or; dents très-blanches, yeux superbes, physionomie expressive et l'air vraiment presque aussi distingué que des femmes de chambre. Un Lion d'Or en Suisse ! quel contresens ! Ordinairement ce sont des enseignes à l'Aigle ,

au Faucon, à l'Ours. A la bonne heure !

A propos de Morat, Edouard ne t'at-il pas écrit une longue épître touchant les beautés pittoresques et historiques de cette ville, qu'il n'aurait pu bien voir qu'à la chandelle, car la lune même n'était pas à son poste. La lueur de mon cigare brillait seule dans la vaste profondeur des ténèbres.

Je crois que notre ami s'est mis en tête d'adjoindre à tous les métiers qu'il a déjà embrassés en perspective celui de littérateur touriste. Maintenant que la littérature maritime est tombée dans l'eau , les écrivains des grandes routes et des chemins vicinaux ont de la chance. Mais la concurrence est redou-

table. Od ne peut plus voyager aujourd'hui sans se heurter contre un homme de lettres qui prend des notes, se promène pour les plaisirs du public, et vous interroge à satiété pour (aire sortir de votre sac intellectuel tout ce qui peut entrer daus le sien.

J'ai tout lieu de croire que mon consciencieux compagnon mettra de l'art et de la science dans ses relatious, car il disserte beaucoup sur les tableaux que nous rencontrons chemin faisant , quoiqu'en fait de peinture il s'y entende comme moi. Il me questionne souvent aussi sur le nom des plantes et des fossilles dont je prends des échantillons. Ou je m'étonne fort ou il te régalera avant peu de rhododendrons.,

(Phéiian thèmes, de quartz, de mica, de cornes d'ammon, de gryphites, d'ostracites, de porphytes et de pectinites. S'il ne veut que faire parade, comme tant d'autres, d'un savoir qu'il ne possède pas, je fermerai mon sac, et toi fais lui une bonne semonce à ce sujet. Il faut savoir aimer ses amis franchement et rudement.

Fbibourg. — Le célèbre François Moorbrugger, le plus habile pâtissier de toute la Suisse, demeure à Fribourg. Réputation bien acquise. J'ai élé à même de l'apprécier.

Neucha/tel. — Petite république prussienne, que les montagnes relient à la Suisse et la langue et les usages à la France. — Depuis noire départ de Fri-

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bourg, Edouard est soucieux et maladif. Il rêve tout éveillé et gesticule beaucoup sans rien dire. Qu'il y prenne garde, s'il ne soigne pas sa santé, il va devenir poète.

Ile Saint-Pierre. — Souvenir de Rousseau. — Il n'a pas dû s'y occuper beaucoup de botanique, car je n'ai pas vu une plante digne du regard d'un honnête homme. Je voulais cependant y recueillir quelque chose en mémoire du grand écrivain, qui fut aussi un des nôtres. J'ai été forcé de me rejeter sur les insectes, et encore ils y étaient si rares, que j'ai dû me contenter d'un petit individu du genre cimex ! heu me miserum ! En reprenant le lac pour retourner à Gerlier ou Erlach , à ton

choix , nous avons reçu à plein dos , à plein visage, une averse de trois quarts d'heure, et le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en descendant sur la rive, nous y avons trouvé un garçon de l'auberge qui nous apportait un parapluie. O innocence helvétique, tu n'es donc pas un vain mot! L'auberge était à trois pas ; cependant , par distraction , Edouard prit le parapluie, et je le suivis en riant aux éclats, car hous étions vraiment transformés en grotesques ; nos chapeaux défoncés affectaient, par leurs bords, les sinuosités les plus bizarres, nos cheveux étaient collés a nos tempes ou retombaient sur nos yeux en longues mèches humides.

Nous ruisselions de partout. C'est en

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cet équipage que nous fîmes noire entrée triomphale clans la salle des voyageurs. Juge de l'effet !

Néanmoins, une demi-heure après nous nous remettions en route pour Aneth. Je n'ai jamais vu tant d'ardeur a Edouard. Le temps s'était remis au beau , et le soleil couchant nous indiquait les flaques d'eau à éviter, car nous vovagions en qualité de fantassins. Mais, cher ami, que j'eus à bénir la Providence , ou plutôt l'entêtement d'Edouard, qui nous avait fait aller de l'Onrs de Cerlier à l'Ours d'Aneth (car lus deux auberges portent la même enseigne). J'arrivai à Aneth avec un appétit vorace , et je ne savais vraiment comment nos nouveaux hôtes parvieo-

draient à le calmer, car nous étions seuls de voyageurs, et les fourneaux delà cuisine me semblaient s'être éteints en même temps que le soleil. Mais, ô belle Suisse! pays de ressource et d'hospitalité! sans répondre autrement aux appréhensions que je laissais déjà se manifester malgré moi , l'aubergiste , que dis-je ? le châtelain de l'Ours d'Anethfit placer deux couverts a l'extrémité occidentale d'une table oblongue qui pouvait bien en contenir vingt. Une vaste nappe en couvrit toute l'étendue, et un quart d'heure s'était à peine écoulé que cette même nappe avait disparu elle-même sous un nombre immense de mets de toutes sortes, gibier, volailles, poissons, légumes, le tout fu-

mant sous sa barde, nageant dans son beurre, embaumant l'air, réjouissant la vue et l'odorat avant de satisfaire à un troisième sens, beaucoup plus exigeant encore en pareille circonstance.

Je n'exagère rien, mon ami, je ne fais pas la réclame pour l'auberge d'Aneth ; je parle en gastronome reconnaissant, en gastronome dont l'estomac se souvient, et non en voyageur qui cherche la mille deuxième nuit. Voilà comment les choses se traitent dans la belle patrie de Guillaume Teîl, et cela à l'égard de deux pauvres touristes, arrivant à pied et crottés. En France, on nous aurait offert une omelette. Avaisje donc tort de dire que la Suisse est encore et toujours le pays de l'hospî-

talité, car ce repas, ce festin , pouvait être, à bon droit, comme ceux que faisait le duc de Brunswich au Rocher de Cancale , tarifé à cinquante écus par tête. Mais on ne nous le fit pas payer, on nous le donna généreusement, gratuitement, rien que pour soutenir le vieux fenom de la vieille Suisse, hospitalis Helçetia, quitte à chacun de nous, en se levant de table, à offrir galamment trois francs pour boire au garçon.

Soleure. — Il y a ici un chapitre de saint Ours , une église de saint Ours. 11 paraît que tous les habitants de la Suisse ont leurs représentants au ciel. Autre singularité. Dans ce pays, renommé pour sa race bovine,

il paraît que le bœuf ne s'y débite pas, et que la vache y est un personnage sacré, comme chez les ïndous. Quant aux moutons, ils font leur promenade d'été dans les pâturages des Alpes et du Jura ; aussi ne voit-on jamais de viande de boucherie sur les tables d'hôte , à l'exception des insipides côtelettes de veau , qui en sont toujours l'un des plus beaux ornements.

Nous partons pour visiter le Weissenstein , l'une des sommités du Jura.

Adieu, ami.

Soleure, 3 aoûi 1839.

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