EDOUARD A M
O mon ami ! je ne sais comment maîtriser mes idées pour vous faire con-
EN VOYAGE kl
naître mou bonheur ; mais permutiez que je rassemble un peu mes esprits , afin de mettre chaque chose a sa place et de donner d'abord quelque suite à mon récit de voyageur.
Hier, à trois heures et demie de l'après-midi, partis avec un guide du hameau d'Oberdorf , près de Soleure , nous escaladons le mont Weissenstein par une chaleur accablante. Les fondrières, les vallées, les bois de sapins se succèdent derrière nous. Il existe un chemin tracé pour les voilures sur les croupes de la montagne, mais nous l'avions dédaigné. A sept heures, uue boule de neige que Cyprien m'envoya bravement dans la figure me mettait à même d'apprécier à quel hauteur
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nous étions parvenus. Nous venions d'atteindre le sommet de la montagne.
Rien de plus merveilleux que le spectacle qui se découvre du plateau du Weissenstein. Sept lacs, trois fleuves, cinquante-deux villes ou villages sont là , parsemés sous vos pieds, avec un rempart visible de cent quarante montagnes. Un instant , ce tableau sublime m'absorba tout entier. La nuit, en me l'enlevant, me ramena à mes rêveries et je songeai à elle , toujours à elle!
Néanmoins, je dois l'avouer, pendant le souper que nous fîmes à la magnifique hôtellerie, construite aux frais de la ville de Soleure, Cyprien parvint h m'égayer, ainsi que le reste des convi-
ves, parla naïve admiration qu'il témoigna en faveur de la civilisation suisse, lorsqu'à plus de quatre raille pieds an-dessus du niveau de la mer, non loin du séjour des grandes neiges, il vit servir un dessert composé des friandises les plus recherchées dont on couvre les tables de Paris dans les jours de gala.
Il fut convenu que le lendemain toute la compagnie irait voir le lever du soleil sur la Rothenflue, autre montagne à demi - lieue du Weissenstein et plus haute que celui-ci de près de quatre cents pieds.
A trois heures du matin un valet de l'hôtellerie vint nous réveiller; mais Cyprien refusa de sortir du lit. 11 pré-
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lendit avoir un rêve à finir, connaître suffisamment le soleil, à son lever comme à son coucher, que du reste il s'en rapportait à ma bonne foi pour savoir comment les choses se seraient passées, et autres folies semblables ; je vous en parle, mon ami, afin de vous faire comprendre par quelle série d'incidents le destin devait me conduire seul a la bonne fortune qui m'attendait.
Certes, d'ordinaire, Cyprien, je lui rends cette justice, est toujours le plus alerte de nous deux et le premier levé. Ce jour-là, mon bon ange voulut qu'il fut dormeur et insouciant.
En société de nos convives de la veille, dont une bonne moitié se composait d'Anglais, me voila donc en roule
pour la Rothenflue ( mot qui, en allemand, signifie roche rouge ). Le valet nous servait de guide.
Comment vous représenter l'éblouissant tableau qui nous attendait ! Autour de nous la nature entière semblait ensevelie sous une mer de vapeurs grisâtres ; mais un ruban d'azur vient ceindre l'orient, qui se dore, s'empourpre, s'illumine, et un soleil gigantesque, décuplé par l'effet lenticulaire des couches atmosphériques, éclaire tout à coup un magnifique panorama, déroulant à nos yeux la chaîne entière des Alpes, depuis les confins du Tyrol jusqu'au Mont-Blanc. Les vallées du Jura, une partie de la Foret -Noire , les montagnes des Vosges et de la Côtc-d'Or, la
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Suisse, la Savoie, la France et l'Allemagne, sous les feux du ciel, rayonnent ensemble clans cette vaste arène. Le Piémont lui-même semble s'y faire représenter par la flèche élancée du Mont-Cervin, qui se montre au sud, audessus des cimes étagées du Mont-Rosa.
Au sein de ces profondeurs verdoyantes, semées de villes, de lacs et rivières, au sommet de ces pics, géants formidables, debout sur les montagnes entassées, et dont les flancs se couvrent d'un manteau de neiges éternelles, l'ame se plonge, s'élève, se dilate, comme pour toucher à la fois a tous les points de cette immensité , puis lasse de son impuissance, elle se rejette vers Dieu et l'appelle !
Pour me servir d'une comparaison, puisée dans un ordre bien inférieur sans doute, puisque rien n'approche de la sublimité de celui-là, c'est ainsi qu'à la fin d'une représentation théâtrale, on demande l'auteur, afin d'entrevoir un instant celui qui vient par son œuvre d'émouvoir et de bouleverser nos sens.
Voilà ce que j'éprouvai d'abord, mon ami ; mais bientôt à l'idée de Dieu, une autre idée succéda dans mon cœur, et mon regard, involontairement, rétrécissant l'horizon autour de moi , n'embrassant plus qu'un seul point du tableau , s'arrêta obstinément vers le Weierhorn et la Yungfraz, où le doigt étendu de notre guide m'avait indiqué TOberland! L'Oberland! c'est de ce
côté qu'elle se dirige maintenant, me disais-je; et il me semblait que la route qu'elle suivait devait se manifester à mes yeux par une trace lumineuse!
Pardon, mon ami, de vous entretenir sans cesse de ces folles pensées, mais elles me poursuivent, elle me possèdent malgré moi. J'en suis convaincu , mon avenir heureux ou malheureux est lié d'avance à celui de cette jeune fille, et votre incrédulité à ce sujet sera ébranlée, quand vous saurez ce qui me reste à vous dire.
J'étais encore en proie à cette pensée, lorsque je sentis comme un froid me tomber sur les épaules, et tout s'obscurcit autour de moi. Le soleil s'était soudainement voilé de nuages.
Le spectacle changea alors , mais n'en fut pas moins sublime. Le globe de feu , tout à coup brisé et morcelé , s'agrandissant encore, se déchira comme un volcan qui laisserait voir au fond de ses entrailles où bouillonne la lave; des nuées noires, mêlées aux flammes, s'échappaient de tous ses cratères. On eût cru qu'un immense incendie venait de s'allumer à l'extrémité des cieux, ou que, le dernier jour arrivé, l'ange des ténèbres luttait victorieusement contre celui de la lumière. En effet , les ténèbres l'emportèrent. D'épaisses colonnes de fumée s'élançant simultanément de toutes les cavités des Alpes , bondissant sur le flanc des montagnes, s'élevant, se croi-
sant, se mélangeant, envahirent le ciel et la terre et nous entourèrent d'une obscurité presque complète.
Ce phénomène est commun dans ces hautes régions; aussi nos compagnons, avertis à temps, n'en attendirent pas l'entier accomplissement pour se hâter de regagner le Weissenstein et l'hôtellerie sur les pas de notre guide ; mais moi, dans une sorte d'étonnement stupide, j'étais resté en place, n'entendant rien, voyant à peine, et prenant pour des êtres animés les figures vagues et incohérentes que dessinaient les nuages autour de moi.
Quand je sortis de ma torpeur, j'eus la sensation de mon isolement. J'appelai , on ne me répondit point. J'es-
sayai de me mettre en route seul, mais il fallait descendre sans cesse, et plus d'une fois je m'aperçus que la pente que je suivais était celle d'un précipice. Je m'arrêtai , résolu d'attendre la fin de l'obscurité; mais l'obscurité s'épaississait de plus en plus.
J'ai omis de vous dire, mon ami, qu'à notre arrivée à la Rothenflue, nous y avions trouvé, établie sur le gazon, une bande nombreuse et joyeuse de jeunes bergères du Jura; oui, mon ami, ne vous moquez pas de moi , des bergères, ou du moins, des jeunes filles appartenant aux quelques rares hameaux disséminés sur les versants inférieurs des montagnes. C'était jour dominical, et elles étaient accourues
en grande parure de fleurs naturelles, avec leurs larges chapeaux couronnés de gentianes et de rhododendrons, pour assister, comme nous, au lever du soleil. Peut-être, reléguées loin des églises, viennent- elles, imbues des mœurs bibliques, prier sur les hautes montagnes, choisissant, pour remplir ce saint devoir, le moment où la nature se réveille, et où Dieu se manifeste par le signe le plus éclatant de sa grandeur.
Quoi qu'il en soit, quand perplexe , égaré, ne sachant que devenir, j'interrogeais d'un pied hésitant le sentier qui pouvait me conduire au gouffre, un léger bruissement de voix humaines arriva à mon oreille ; j'entendis quelque chose s'ébattre à travers les buis-
sons, et toute la joyeuse volée passa rapidement devant moi.
Je n'avais pas d'autre parti à prendre ; me mêlant à la bande des jeunes filles, je leur demandai ma route en français d'abord, puis, ne recevant pas de réponse, en allemand, a peu près ; mais soit qu'elles ne comprissent ni le français vulgaire , ni l'allemand classique, elles demeurèrent muettes, marchant toujours à travers les sentiers de la montagne, qu'elles paraissaient parfaitement connaître, et je pensai que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de les suivre.
Je cheminais donc au milieu d'elles, ne sachant où j'allais, lorsqu'une haie s'agita devant nous. L'obscurité com-
mençait à devenir moins épaisse, el je vois, à travers le brouillard, sortir du feuillage ébranlé, qui? O mon ami ! le croirez - vous? c'est elle! ma jolie Fille de Fribourg, ma Pénitente de la Vierge noire, ma Fée du lac, qui, comme Anne de Giestern , marche d'un pied sûr au bord des précipices et dans les ravines de la montagne. Interdit, je n'ose d'abord en croire mes yeux, je doute, je m'accuse d'erreur, de songe, d'hallucination. N'était-elle pas déjà sur les chemins de l'Oberiand? Comment peut-elle se trouver ainsi sur ma route, dans l'obscurité, loin de toute habitation ?
Je l'entendis alors s'expliquer ellemême sur sa mésavenlure. Elle était
arrivée le matin au Wesseinstein avec son père. Elle avait voulu, elle aussi , épier non le lever du soleil, mais le réveil des fleurs et les splendeurs de la nature. Les nuages l'avaient surprise, enveloppée ; se trompant de sentier, elle s'était éloignée de plus en plus de l'hôtellerie en voulant s'en rapprocher, et maintenant, saisie de terreur, elle venait chercher un asile au milieu de l'essaim de jeunes filles. Celles-ci semblèrent l'écouter avec attention; sans entendre le sens de ses paroles, elles la comprirent mieux cependant qu'elles ne m'avaient compris, et lui firent signe de rester dans leurs rangs.
Osant alors me rapprocher d'elle, j'essaye de la rassurer, je lui offre mon
bras pour la soutenir. Elle l'accepte sans hésitation, et moi, moi, qui tout-àl'heure tremblais en m'aventurant dans les montagnes, je me sens fort de l'appui que je lui prête, je marche d'un pas assuré comme en plein soleil , et quoique toujours me laissant diriger par la joyeuse bande des bergères , il me semble que je suis au milieu d'un Eden, seul avec mon inconnue!
En effet, quel tête à tète pouvait être préférable? La présence des autres jeunes filles rassurait sa pudeur et l'enhardissait à se confier à moi, et de fait n'élions-nous pas isolés des autres par un langage qui n'était commun qu'à nous deux? J'aurais voulu dans ce moment lui témoigner de mon amour
que, sans avoir besoin de baisser la voix et de déguiser la vivacité de ma passion sous des phrases obscures ou incomplètes, elle serait toujours restée secrète entre nous.
Mais pouvais-je abuser ainsi de ma position, et perdre, en trop risquant, l'heureux sort que je venais de me faire? Non; le temps n'allait pas me manquer pour dévoiler mes sentiments.
Notre escorte jurassienne se rendait sans doute dans quelque hameau situé dans les basses vallées ; force nous était de l'y suivre. Que de doux moments allaient s'écouler, pendant lesquels elle ne serait qu'à moi! Faut-il un siècle pour dire qu'on aime, pour le laisser deviner, pour lire soi-même dans un regard
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la réponse qu'on souhaite et qu'on pressent? En puîs-je clouter, ce lien magnétique, nié par l'indifférence, cette attraction céleste que les âmes ardentes subissent sans chercher à la définir, a seule joué son rôle dans tous ces hasards providentiels qui, depuis si peu de jours , nous jettent saus cesse sur la même voie. Je n'en veux pour garant que le naïf abandon avec lequel elle s'est mise , presque d'elle-même , sous ma protection, le tressaillement expressif de ce bras contre ma poitrine, son sein qui se soulève d'émotion , ses yeux baissés vers la terre , et qui semblent craindre de se tourner vers moi ; car un sentiment vague, mais instinctif de terreur, accompagne toujours IV
mour naissant. Ah ! où est-il , où est-il ce village alpestre, où nous allons peutêtre tous deux laisser s'échapper à la fois les mille secrets du cœur qui nous oppressent et nous agitent!
Ainsi, non content des jouissances pures du présent, j'appelais celles de l'avenir quand le nom de Julie, plusieurs fois répété, retentit près de nous. Pour ma charmante fille, répondre à ce cri, retirer son bras de dessous le mien, m'adresser, par un geste, un remerciaient, un adieu , ou plutôt un signe ineffable d'intelligence qui disait : au revoir! et s'élancer en avant, tout lut l'affaire d'une seconde.
Le brouillard s'était dissipé, je levai
les yeux ; nous étions à quatre pas de l'hôtellerie du Weissenstein !
Hélas! mon ami, c'était là tout simplement le but que voulaient atteindre nos bergères. Il paraît qu'il est d'usage parmi elles de passer la matinée du dimanche au Weissenstein, et nous avions pris pour revenir à peu près le même chemin que pour aller.
A peine apparue ici, Julie Tibierge est partie avec son père et un autre individu ; un membre de la famille sans doute; son frère peut-être. Comme ils voyagent en voiture et nous à pied, je dus renoncer à l'espoir de l'accompagner en route : qu'importe! Maintenant, je sais son nom, son bras s'est enlacé au mien, j'ai pleine confiance dans
l'avenir. Je la reverrai! Julie! mon ami , elle se nomme Julie ! Comprenez-vous?
Encore palpitant des émotions que je viens d'éprouver, je vous écris dans la chambre que nous occupons à l'hôtellerie, et où je n'ai point trouvé Cyprien à mon retour. Ma première lettre sera sans doute datée de l'Oberland.
De l'auberge du Weisscnstein.