CHAPITRE DEUXIEME
Berne. — Grande Découverte Scientifique. — L'acarus de l'Amour. — Reichenbach. — Nouvelle apparition. — Confidence.
Je dois ici , pour varier l'allure de cette intéressante narration , interrompre la correspondance de nos voyageurs; nous la reprendrons peut-être
plus tard, en approchant de la catastrophe.
Edouard allait plier et cacheter sa lettre, lorsque Cyprien rentra.
— Eh bien ! le soleil, comment s'estil comporte ?
Edouard, enchanté de trouver l'occasion de faire connaître son talent descriptif à son ami, lui lut ce qu'il venait d'écrire touchant les magnificences de la Rotheuflue, en ayant soin de passer sous silence les lignes consacrées au souvenir de Juiie. Toutefois, voyant l'attention flatteuse avec laquelle l'aidenaturaliste écoutait sa prose poétique de voyageur, il se reprochait de ne pas lui confier le reste de ses aventures de la matinée, et même ses pre-
mières rencontres avec elle ! Il hésitait, lorsque Cyprien lui dit d'un ton grave et pénétré: — Je trouve ton lever du soleil superbe , et bien supérieur à celui de Jean-Jacques Rousseau.
— Oh ! fit Edouard, d'un air de modestie.
— Non, vrai, la comparaison qui le termine me semble surtout très-heureuse, mais elle est incomplète.
— Comment? dit le poète en redressant la tête d'un air plus rébarbatif qu'interrogatif.
— Oui, reprit Cyprien, et tu as trop de talent pour que je m'amuse à te louanger sans restrictions. Cette idée de comparer Dieu , qu'on appelle , à un auteur qu'on demande après la re-
présentation de sa pièce, est juste et belle, mais elle pouvait être plus développée.
— Voyons, voyons; et comment t'y serais-tu pris? articula lentement Edouard, d'un ton quelque peu dédaigneux.
— D'abord, poursuivit le sévère critique, j'aurais uu peu plus insisté sur la partie de l'aurore. Ton aurore est manquée; c'est une aurore écourtée, tronquée, rabougrie, rachitique. Il fallait lui donner un grand développement de nuances et de couleurs. L'aurore les a toutes; tu avais le choix. Quand j'aurais eu en son honneur déchargé ma palette descriptive, c'est à ce moment que j'aurais fait demander l'auteur;
mais de même qu'au théâtre les auteurs bien appris ne se présentent pas en personne , et qu'on voit s'avancer vers la rampe l'humble régisseur, qui les représente, alors, et seulement alors, j'aurais fait sortir de la coulisse, c'està-dire de l'horizon, le soleil, régisseur général du grand théâtre du monde, qui vient devant tous proclamer la puissance créatrice de celui qu'il représente. Puis, le grand rideau de nuages se serait baissé sur cette magnifique annonce, et l'image était complète !
Edouard plia vivement sa lettre, la cacheta, et, se tournant ensuite vers Cyprien avec un mouvement d'épaules :
— Tu es un imbécile el ui> impie, lui dit-il.
— Ni l'un ni l'autre, Dieu merci, répliqua Cyprien, sans se déconcerter.
J'ai seulement voulu te faire comprendre poliment que la comparaison est stupide, et que l'impie c'est toi, car Dieu n'a pas de comparatif.
Après cette légère altercation , les deux amis se disposèrent à descendre le Weissenstein comme ils l'avaient monté. Durant la route, Cyprien raillait, Edouard boudait et se promettait bien de ne jamais exposer aux brocards de l'insupportable moqueur, le chaste amour qu'il renfermait religieusement dans son sein.
Une fois à Berne, Edouard avait à
îa hâte rassemblé ses notes de voyageur ; il avait acheté chez les marchands de gravures des vues délicieuses qui devaient l'aider dans ses descriptions. Il s'était muni du Guide du Voyageur, de Richard; du Manuel d'Ebel, du Voyage dans V Oberland, par Wyss, de la belle carte de Relier, du catalogue de la collection de tableaux de l'Avoyer du Mùlinen, et fier de ses richesses , pouvant désormais écrire sur la Suisse aussi bien à Paris qu'à Berne, il ne songeait plus qu'à l'Oberland.
Il se disait : le poète voyageur ne doit au public que ses émotions ; Berue est une ville ravissante sans doute; j'y trouverai le motif de plus d'une page
vive et colorée , mais c'est dans l'Oberland surtout que les émotions m'attendent. Partons pour la contrée où l'amour et la poésie me réclament!
Il se disposait donc à aller retenir deux places à la diligence de Thoune, lorque Cyprien l'arrêta court par la manche de son paletot.
, — Je conçois, cher ami, toute l'impatience que tu ressens de voir enfin les Alpes, non plus de loin et seulement comme encadrement du tableau , mais comme le tableau lui-même. Cette impatience, je la partage; cependant nous consacrerons cette journée à visiter les environs de Berne, qu'on dit merveilleux. D'ailleurs, poursuivit-il en relevant le col de sa cravatte avec uu dan-
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dysrue parfait, j'ai une invitation; oui, de bonnes gens que j'ai promis d'aller voir. Peut-être même accepterais-je leur diner, quand ça ne serait que pour juger de quelle façon se nourrit la bourgeoisie à Berne. Brillât Savarin, le grand philosophe culinaire, a, non sans raison , avancé cet aphorisme : — Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. C'est une manière comme une autre d'étudier les mœurs d'un pays, et, selon moi, c'est même la meilleure. Donc, fais ta barbe, renonce pour aujourd'hui à ta chemise de couleur et à ton paletot fripé, dépouilletoi surtout de cet air boudeur et enrhumé que tu as gagné au sein des brouillards de la Rolhenflue et je t'emmène ,
je te présente à mes Helvétiens et la dînes avec moi. Ça te va-t-il?
Edouard crut à une nouvelle plaisanterie, garda obstinément sa barbe, son paletot et son air boudeur, et ce fut à grand'peine qu'il consentit à accompagner son ami jusqu'à la délicieuse promenade del'Enge, située à un quart de lieue de la ville.
Mais à peine hors des murs, à la vue de ces sites pittoresques , de ces belles vallées où l'on retrouve partout l'Aar, ce fleuve serpent, dont les mille replis ondulent au pied de toutes les côtes, à travers toutes les prairies, le long de toutes les roules, Edouard marchant sur un chemin doux et bien sablé, comme dans un va.ste parc anglais, voyant
s'élever devant lui les montagnes de l'Oberland elles glaciers des Alpes,se prend à aimer les environs de Berne, et, sans contrainte cette fois, il continuesa marche jusqu'à Jolimont.
Là, sous les pieds de nos Parisiens, l'un rêvant à sa belle, l'autre fumant son cigare, s'offrent deux sentiers; le premier, sur la gauche, se dirige vers la forêt de Bremgarten, le second, en droiture, conduit à un petit bois de sapins, puis à Reichenbach. Ils suivent celui-ci, Cyprien déclarant que c'est au château de Reichenbach qu'il est attendu, et sans doute avec impatience, par ces dames.
Edouard commence à prendre la plaisanterie en bonne part, et déclare à
son tour qu'il se fera un vrai plaisir de conduire son ami jusque là, et de l'y laisser, cette heureuse occasion devant lui procurer l'inapréciable avantage de pouvoir enfin passer un jour seul et livré à sa fantaisie. Il se trouvait de trèsbelle humeur en ce moment.
Les voilà donc marchant à travers le petit bois, Cyprien s'arrêtant, se détournant pour observer, pour interroger les mousses, les fleurs , les cailloux de la route, nommant à son camarade, la mouche qui bourdonne, l'oiseau qui chante ou qui passe, lui racontant leur vie et leurs mœurs.
Edouard, tout en lui prêtant la moitié de son attention, s'occupait d'une autre part à construire des châteaux
en Espagne, ou plutôt des chaumières en Suisse.
— Ah! disait-il, qu'il serait doux d'avoir en ce lieu un chalet ! .
— Et vingt mille livres de rentes, ajoutait Cyprien.
— D'y vivre près d'une femme aimée, tout à la poésie et à l'amour !
— Avec un bon cuisinier, des portes bien closes, des tapis partout et des cheminées kapnofuges !
Ici s'engagea entre les deux amis une haute dissertation philosophique dont Cyprien fit tous les frais, et que nous ne pouvons omettre, vu son importance relativement aux progrès de l'esprit humain.
— Heureux insouciant! on voit bien,
murmurait Edouard , que l'amour a toujours été chose inconnue pour lui.
Et il laissa s'échapper un long soupir.
— C'est ce qui te trompe, pastor fidOj dit Cyprien, toujours fumant son cigare; je connais l'amour beaucoup mieux que tu ne peux le connaître toimême! et il expira une longue bouffée de tabac.
— Toi, tu connais l'amour?
— Comme si je l'avais fait! Si jusqu'à présent je n'en ai pas parfaitement ressenti les effets, j'en ai découvert la cause.
— Toi?
— Oui, moi! la cause vraie, la cause positive, la cause physiologique! répondit l'aide- naturaliste. Signaler la
source du mal, n'est-ce pas en indiquer le remède ? Bientôt, grâce à moi, je l'espère, on se traitera pour l'amour comme pour la fièvre , et on en guérira.
— Quelle folie! l'amour est une souffrance de Pâme, un sentiment...
— Routine! interrompit Cyprien , jetant alors son cigare loin de lui, comme lorsqu'il se disposait à parler raison, ou qu'il s'animait par sa loquacité même. Routine ! routine! D'abord nos médecins n'admettent pas des âmes, quoiqu'ils en déplacent beaucoup, ou peut-être à cause de cela!
Donc il faut ici raisonner catégoriquement et non sophistiquement. Dire que l'amour est une souffrance de l'a me, un
sentiment, c'est prendre l'effet pour la cause, c'est le traiter comme on a traité la fièvre , qui, elle-même, n'est pas la maladie, mais en est le résultat, la conséquence. Une écharde, un panari, une blessure, suffisent pour la donner; or, l'écharde , le panari, la blessure sont à la lièvre ce que l'amour est à la souffrance, au sentiment de plaisir ou de douleur qu'il détermine.
— Mais, enfin, explique toi! s'écria Edouard , en s'arrêtant et se croisant les bras, au milieu de la route. Qu'estce donc que l'amour selon ta science?
— L'amour, — répliqua Cyprien en se posant d'un air grave et doctoral; — l'amour est un insecte ! de l'ordre des aptères, c'est-à-dire sans ailes, ce qui
démontre d'abord combien les anciens s'en étaient fait une idée fausse. Oui , un insecte, un insecte microscopique, un animalcule , un ciron ! de la famille des parasites, genre acarus ou sarcopte! Ris, mon cher, ris à ton aise; c'est déjà un excellent résultat de ma découverte, et je m'en applaudis.
— D'honneur, dit Edouard, en s'asseyant sur la mousse, le système est trop curieux pour que je ne veuille pas le connaître à fond. Et c'est toi, grand homme, qui es l'inventeur de Vacarus de l'amour ?
— Oui , l'inventeur, dans le sens étymologique du mot, et je m'en fais gloire.
— Mais, reprit Edouard, j'ai déjà
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entendu parler (.Yun acarus, d'un ciron, qui exerce, dit-on, ses ravages , non dans le cœur, mais sur la peau de l'homme ?
— ^icarus scablei, l'acarus de la galle, dit Cyprien sans se déconcerter; j'en suis fâché pour celui de l'amour, mais ils sont cousins germains.
— Voilà un parenté que je n'admettrai jamais î
— Un instant! tu reviendras de tes préventions peut-être plus facilement que tu ne penses. Et d'abord , en examinant les choses de sang froid et sans attacher aux mots plus d'importance qu'ils n'en ont réellement, n'existe-t-il pas entre ces deux maladies certaines analogies faciles à saisir?
— Comment ?... quoi ?...
— Du calme, monsieur, du calme ; vous avez voulu savoir, vous saurez !
Je le répète, les deux cousins produisent, en certains cas, des effets assez semblables. Tous deux causent un vif mouvement du sang qui trouble le sommeil, altère l'appétit. Ce double fait est acquis à la cause. Tous deux se communiquent par l'attouchement, la fréquentation des personnes, et c'est ici que l'on peut comprendre l'influence d'un serrement de mains... sans gants ! et les dangers de la vie intime, lorsqu'on est en état de prédisposition.
Dans l'une et l'autre maladie, il y a des alternatives de sensations douces et de sensations pénibles. Tu en doutes, faute
d'avoir observé; mais le savant Desgeneties me disait, à moi-même, qu'en voyant dans une des salles du Val-de- Grâce, dont il avait la tutelle, les figures épanouies de bonheur , des gens attaqués de Vacants scabiei, lorsqu'on les laissait se frictionner de l'ongle, il lui prenait envie de faire mettre audessus de la porte une inscription portant ces mots : — C'est ici le séjour de la volupté! Quelle preuve à l'appui de mon système!
— Puissé-je n'être jamais à même de comparer, dit Edouard.
— D'accord ; aussi je t'abandonne ces analogies plus ou moins exactes, et j'arrive au positif de ma découverte. Si Vacants scabiei se multiplie sur l'en-
veloppe extérieure de l'homme, c'est dans toutes les parties de son corps, à sa surface, comme dans ses profondeurs, dans le sang enfin que s'est établi Yacarus amoris. C'est là que, grâce au puissant microscope, à triple objectif, de Vincent Chevalier, je l'ai surpris, découvert, conquis à la science, et pour le bonheur de l'humanité!
— Je ne vois pas trop, jusqu'à présent, ce que l'humanité gagnera à avoir des acarus au lieu de sentiments, dit Edouard.
— L'un n'empêche pas l'autre, au contraire ; je te le répète, Yacarus est la cause, le sentiment n'est que l'effet. Mais, n'est-ce pas déjà une chose honorable pour les poètes que de prou-
ver qu'ils avaient vu plus clair dans la question que les physiologistes et les phrénologues, et que l'amour passe par le cœur avant d'arriver à la tète? Maintenant, prête-moi bien toute ton attention ; voici l'explication du phénomène !
— J'écoate les yeux fermés ; mais, sois bref, car le sommeil pourrait bien me gagner avant la foi.
— Je t'avertis que si tu dors, je le réveille et je recommence tout.
— Va!
— La partie rouge du sang se compose, comme tu le sais, ou quoique tu ne le saches pas, de globules, imperceptibles à l'œil , affectant la forme d'un sphéroïde aplati , la forme d'une len-
tille enfin. Chacun de ces globules est percé à jour dans son milieu, fait authentique, mais dont on n'avait pu reconnaître encore l'utilité. Eh bien, c'est dans ce trou, dans ce percement qu'habite l'animalcule en question, et que je l'ai trouvé perché comme un perroquet dans son anneau de fer ; c'est de là qu'il excite, qu'il mordille le globule qui lui sert de retraite, car le métier de tous les acarides est de piquer, de mordre la chair, et le sang est une chair coulante, comme l'a si bien dit un illustre. Or, de ces morsures, de cette excitation , que doit-il naturellement résulter? réchauffement, l'inflammation du globule , sa dilatation ; donc , activité désordonnée du saug, vapeurs
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brûlantes s'élevant du cœur au cerveau, de l'autel à la voûte du temple.
— Tu es poétique, dit Edouard en ouvrant les yeux.
— Ne m'interromps pas!
Edouard referma les yeux, etCy-
prien poursuivit :
— Alors réaction de la puissance physique sur la puissance morale, sympathie du sang et des nerfs. Je ne chercherai point à t'expliquer comment la sensation devient idée, malgré l'abîme qui les sépare, abîme sur lequel les plus fins, et Cabanis lui-même, n'ont osé jeter un pont. C'est le secret d'en haut : mais tu vois déjà, grâce à Vacants, perché dans son globule, l'imagination s'éveiller, s'exalter et commu-
niquer son exaltation à tous les sens ! Alors une femme se présente, qui attire a elle le bénéfice de cet état maladif et nerveux où nos facultés sensitives sont décuplées; les yeux ne la voient qu'à travers un prisme de grâce et de pureté qui l'embellit ; le son de sa voix arrive à notre oreille avec une douceur nonpareille ; le parfum de ses cheveux nous enivre ; on tressaille rien qu'en louchaut sa main, et l'ambroisie est sur ses lèvres! Voilà bien les cinq sens abusés. On rêve éveillé, et l'on dirige ses rêves; c'est une fièvre sans crises apparentes, mais qui mine, qui brûle, toujours en concentrant la pensée vers ce même objet. Tu comprends ?
— Non!
— Mauvaise volonté. JN'importe , jo vais recommencer avec plus de développements.
— J'ai compris!
— A la bonne heure ! Donc, tous ces effets n'ont d'autre cause que celle signalée par moi ; c'est ce qu'on appelle aimer d'amour, c'est-à-dire avec un transport au cerveau et un redoublement d'activité dans le sang, l'un dérivant de l'antre, et le tout n'ayant d'autre mobile réel, vivant, incessant, que mon acarus \ acarus amoris , insecte microscopique de la cinquante-cinquième famille, dite des parasites, ordre huitième ou des aptères, d'après la classification de Duméril!
— Est-ce tout ? dit Edouard.
— Non pas! cependant je te fais grâce de la description de l'insecte.
— Je t'en sais gré.
— Je dois te dire néanmoins que j'ai déjà découvert trois variétés de Yacarus amoris, nomenclaturées ainsi.
Premièrement : Acarus mobïlis. Il n'a ni suçoir, ni mandibules et chatouille plus souvent qu'il ne mord. On le trouve presque toujours dans la tête, rarement dans le cœur. Les poètes y sont sujets.
Secondement : Acajous tenax. II a de petits crochets sous le ventre et la trompe en forme d'hameçon. ( Trèsrare ).
Enfin : Acarus férox, pilosus, hirsatus, horridus. Celui- là doit être la
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cause première des meurtres et des suicides amoureux. Maintenant, cher ami, arrivons aux conséquences probables de ma découverte.
L'amour, tu le vois, n'est plus le maître à tous, le Dieu insaisissable et irrésistible. Avec le temps, sans doute on pourra le faire naître et le multiplier, ou le combattre et l'anéantir, selon le besoin des personnes. Pourquoi ne parviendrait-on pas a se l'inoculer ? On s'est bien inoculé la peste et la petitevérole, qui peut-être ne sont aussi que des acarus.
Quant aux moyens curatifs, il en est de naturels et d'artificiels. Dans la première classe , MOYENS CURATIFS NATU- RELS, les uns sont spontanés; ainsi,
de même que le sang a d'abord réagi sur le cerveau, il arrive que, par des circonstances inattendues , l'imagination , refroidie lout-à-coup , réagit à son tour sur les puissances physiques.
Alors, il s'imprime aux globules une contraction de la circonférence au centre, qui suffit pour détruire la cause de tout ce désordre ; Vacants est étouffée dans son cercle. De là, ces amours qui s'éteignent inopinément, et le nombre en est grand. Les autres moyens cnratifs naturels sont lents et progressifs, tel que le temps, le temps qui use et détruit tout, les mondes et les cirons! En avançant en âge, l'homme sent généralement le mal cesser de luimême : car le trou des globules s'o-
blitère et l'insecte ne trouvant plus à se loger et a se nourrir, ne tarde pas à disparaître.
Seconde classe! — moyens curatifs artificiels. — Parmi ceux-ci , l'absence, comme on l'a fort bien observé, peut être mise au premier rang. L'objet sur lequel se sont concentrées les sympathies nerveuses et qui seul faisait rayonner l'imagination, venant à manquer, le cerveau cesse d'être entretenu dans son état d'exaltation et, peu à peu , réagit sur l'autre système , comme je l'ai dit, article des moyens curatifs spontanés de la première classe; à moins que la maladie ne soit passée à l'état chronique.
Dans les cas ordinaires, on peut l'af-
faiblir avec des saignées. En diminuant la niasse du sang on diminue nécessairement le nombre des acarus. Plus tard, l'expérience nous indiquera sans doute des remèdes végétaux , autres que la décoction de nymphœa , les préparations de camphre, employées autrefois avec succès dans les couvents. En attendant, le plus sage est de prendre son mal en patience.
Eh bien ! Pylade , que t'en semble , n'ai-je pas fait-là une magnifique trouvaille? Newton découvrant l'attraction, Copernic la rotation du globe, Jenner la vaccine et M. Geoffroy Saint- Hilaire l'organisation de l'homme dans celle d'une carpe ou d'un scarabée, devaient-ils être plus fiers que moi?
Ne seras-tu pas le premier à proclamer mon triomphe, quand on en sera venu à se guérir radicalement de l'amour, ou du moins à le rendre supportable, non pas par des moyens violents, par le fer, le (eu ou le poison , mais simplement avec de la tisane ou une application de sangsues ? J'ai dit.
— Ce n'est pas malheureux, répondit Edouard , en se levant et en se secouant comme quelqu'un qui commençait à sentir les premières atteintes du sommeil.
— Je crois que tu n'es pas émerveillé ? Alors, mon ami, tu es amoureux !
— Pas de ta découverte, du moins, dit Edouard en rougissant.
— Ignorant! Je l'ai cependant racontée, comme je viens de te la raconter à toi-même, à des gens graves, sans passion et sans préjugés, et ils en ont été ravis ; ils l'ont trouvée tout-à-fait digne de la science moderne, digne d'être avouée par nos lions de toutes les académies à microscopes et à télescopes! Voir un animal dans la lune, c'était beau ! mais en voir un dans un globule imperceptible , quelle sûreté du regard, quel magnifique emploi de l'instrument !
— Allons! tu ne crois pas un mot de tout ce que tu m'as si longuement décrit, et je t'en complimente.
— H n'appartient qu'à messieurs les \ oyageurs, dit Cyprien, de décrire Ion-
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guement ce qu'ils n'ont pas vu. Nous autres savants, nous nous abstenons.
— On t'attend à Reichenbach , répondit Edouard, comme s'il n'avait pas compris, et ils se remirent en marche.
Le bois traversé, une petite vallée, riante et fleurie, s'offre à eux. Cinq maisons, enserrées entre de légères collines, couvertes de futaies et de pâturages , renferment toute la population du pays. Ce pays , c'est Reichenbach.
L'habitation principale , qui leur fait face, sans avoir une apparence palatiale , fait naître l'idée du bien-être et du confortable. Au devant s'élève nn perron, décoré d'hortensias et d'orangers nains, et que couronne une légère
galerie de bois , toute festonnée de plantes grimpantes. Située sur une hauteur, cette maison et la plate forme sur laquelle elle est assise, se découvrent facilement à la vue, malgré le mur qui enclôt \a propriété, mieux protégée encore par un bras de l'Aar, lui servant de seconde enceinte et n'ayant pas plus de quinze pieds de largeur en cet endroit.
— Où donc est ton château ? et pourquoi ces dames ne sont-elles pas venues au-devant de toi, dit Edouard, qui , à son tour, veut devenir railleur.
— Ma foi ! les dames et le château se sont sans doute cachés derrière cette
jolie habitation ; je vais aller les y re-
trouver. Décidément, tu ne veux pas venir avec moi ?
— Non, mon ami ; je préfère avoir le plaisir de te quitter; puis, je n'ai pas été invité, moi.
— Viens donc, je le présenterai. Je t'assure que tu seras bien reçu, malgré ta barbe de quarante-huit heures , ta chemise rouille et ta blouse paletot, qui te donnent plutôt l'air d'un brigand que d'un commis-voyageur en littérature, faisant l'article Rothenflue pour la maison Charles Gosselin ou autre.
— Allons, allons, dit Edouard en se mordant la lèvre ; il est temps que nous nous quittions, je le vois.
— Tu le veux ?
Cyprien, alors, à la grande surprise d'Edouard, tira de sa poche une paire de beaux gants jaunes , qui ne lui avaient encoreservi que plusieurs fois, et se les passa dans les mains ; il enleva ensuite du buisson une rose églantine qu'il mit à sa boutonnière , donna un coup de manche à son chapeau , releva sa cravate et , s'élancant dans un petit bac amarré à la rive, et qui servait à traverser le bras de l'Aar au moyen d'une corde tendue d'un bord à l'autre : — Adieu donc! dît-il; et le fleuve les sépara.
— Adieu! dit Edouard, en se mettant en marche ; adieu, mauvais plaisant, qui voudrais me faire croire à tes
relations mystérieuses avec les dames de Berne ou des environs!
A peine a-t-il fait quelques pas, s'atlendant à être incessamment rejoint par son impitoyable ami, qu'un coup de cloche le fait se retourner, et que voit-il? la porte de clôture de l'élégante habitation s'ouvrir soudainement devant Cyprien.
— Parbleu ! se dit-il, c'est pousser l'effronterie un peu loin ! Puisqu'il a résolu de me donner la comédie , profitons-en, examinons; cela pourra peut-être me fournir un épisode pour ma relation.
Au bruit de la cloche, plusieurs personnes étaient sorties de la maison, et Cyprien s'avançait gravement vers
«lies; mais quelle ne fut pas la stupéfaction d'Edouard en voyant apparaître sur le seuil du perron , qui ? Julie Tibierge, elle-même, en compagnie de son père et du jeune homme qu'il avait déjà vu près d'eux. Il fut pris d'un frisson subit. Cyprien semblait les connaître parfaitement tous trois , car les deux hommes vinrent à lui en lui tendant la main, et il prit galamment ensuite celle de la jeuue fille pour y déposer un baiser. Cela est encore d'usage en Suisse , et Cyprien, qui observait les mœurs, n'avait pas été sans s'en apercevoir.
Edouard resta pétrifié. Pour le coup le merveilleux s'en mêlait réellement.
Ou pouvait , à la rigueur, comprendre
comment M. Tibierge, en se rendant vers l'Oberland, s'était arrêté dans les environs de Berne, chez quelque ami sans doute. Mais Cyprien, Cyprien !
comment a-t-il connu Julie? A Fribourg ? rien n'avait annoncé qu'il eût quelque rapport avec un habitant de la ville, quelqu'il fût; sur le lac de Bienne , lorsque les deux bateaux se croisèrent, l'exclamation même dont il avait salué le passage de Julie, prouvait bien qu'il la voyait pour la première fois; au Weissenstein ? il dormait lors de son arrivée ! Depuis, les deux amis ne se sont pas quittés! C'était à en devenir fou !
— Et il m'a proposé de réintroduire dans cette maison où elle est! Je pou-
EN VOYAGE. ill
vais passer la journée là, près d'elle, et j'ai refusé! Ah! la faculté de pressentir s'éteint-elle donc en moi ?
Comme Edouard se démène au milieu de ces tristes réflexions, il aperçoit le long de la plateforme de la maison , dans une belle allée sablée, verdoyante, Cyprien donnant le bras à Julie, et qui, se tournant légèrement vers lui , le pouce appuyé sur la pommette de sa joue , par un léger balancement du reste de la main, lui envoie, à la dérobée, un salut moqueur.
— L'aimerait-il? se dit Edouard avec un rude battement dans sa poitrine d'homme, comme on dit au boulevart, et quelquefois en meilleur lieu. Pour m'avoir si bien caché cette liai-
son , il faut qu'il en soit ainsi ! Il a deviné mon amour! mais comment?
D'ailleurs, à plusieurs reprises, ne m'at-il pas engagé à l'accompagner! N'importe! j'accepte son invitation ! J'irai , je me présenterai moi-même! Mais par quel moyen franchir cette rivière , maintenant que le bac est de l'autre côté? Parbleu ! à la nage, s'il le faut! Oui, mais serai-je alors dans un état favorable à une présentation ?
Il regarde vers le lieu où il vient d'apercevoir Cyprien, pour lui (aire entendre par signes télégraphiques qu'il accepte l'invitation faite et le prier de lui envoyer le bac; mais Cyprien et toute la société sont rentrés au logis. Edouard alors fait un ictour sur lui-
même, s'examine à l'intérieur comme h l'extérieur, et comprend enfin qu'avec un amour aussi chaste dans le cœur, une chemise aussi ridicule sur le corps, sa timidité naturelle et sa barbe trop longue, forcer l'entrée du sanctuaire, c'est trop risquer à la fois. Navré de dépit et de rage, il regagne le petit bois, puis la forêt de Bremgarten , s'enfonce dans ses profondeurs, et passe une partie de la journée à maudire le destin et h chercher des rimes. La prédiction de Charles s'accomplissait ; il devenait poète !
La nuit approchant, Cyprien, après avoir pris congé de ses hôtes de Reichenbach, regagnait la route de Berne, jouissant de la vue des Alpes, éclairées
par un soleil couchant , lorsqu'un homme sort tout-à-coup d'un halh'er et le saisit au collet.
— Me diras-tu d'où tu viens, ce que tu as fait là toute une journée? Tu la connais donc? tu l'aimes donc?
Cyprien fit un soubresaut et se mit tout d'abord sur la défensive, car les vêtements d'Edouard étaient encore plus en désordre que le matin, sa barbe, nécessairement plus longue, et huit heures de tourment, d'impatience, de poésie et de jeûne , donnaient à sa figure un caractère menaçant.
— Le diable t'emporte ! lui dit—il ; si nous n'étions pas en Suisse , je t'aurais pris pour une émeute! Tu me connais poltron et tu me lais une peur
pareille quand tu me sais en état de digestion! Voilà certes une plaisanterie de plus mauvais goût que toutes les miennes, et tout-à-fait contre les lois... de l'hygiène.
— Voyons, mon bon Cyprien, dit Edouard en se calmant, parlons raison ; réponds-moi avec franchise.
— Comment ! que je te réponde ! à quoi ? Ne me demandes-tu pas d'où je viens? Tu le sais aussi bien que moimême : tu m'as vu entrer, et tu me guettais à la sortie. Je viens de Reicheubach. Ce que j'y ai fait? J'y ai dîné, et même assez mesquinement, car nous étions quatre inattendus , et la côtelette de veau, jouait un principal rôle dans ce festin, comme sur nos
tables d'hôte depuis quelques jours.
— C'est bien, mais...
— Non pas, c'est mal !
— Mais... il ne s'agit pas de cela.
— Si fait, c'est de cela qu'il s'agit au contraire. Je déteste la côtelette de veau , je la regarde comme une perversité du goût. La preuve en est que partout où nous en avons vu, on nous a servi d'abord pour potage, d'une effroyable soupe au safran. Tout s'enchaîne, vois-tu; les sens sont solidaires les uns des autres, et les êtres humains adonnés à la soupe au safran et à la côtelette de veau...
— Mais je te demande, interrompit brusquement Edouard, comment tu la connais ?
— Comment je la connais ? qui ?
quoi? la côtelette de veau ou la soupe au safran ?
— Ah! Cyprien, je crois à la fin que tu es gris !
— Je le voudrais bien, parbleu ! mais il n'y avait qu'une bouteille de vin sur la table, encore n'ëtait-elle pas de mou côté! et à moins que la côtelette de veau ne m'ait monte à la tête, ou que la soupe au safran ne soit alcoolique, je suis parfaitement sain de corps et d'esprit. Décidément, mon ami, trois fois honneur à l'ours d'Aneth! L'hospitalité de la Suisse s'est réfugiée dans une auberge !
— Mais je te parle d'elle !
— Elle? la bouteille de vin ou l'auberge d'Aneth ?
— Elle ! Julie Tibierge ! cria Edouard avec une violence telle que Cyprien s'arrêta tout court et que le célèbre écho de Worblaufen, posté justement sur la route qu'ils suivaient alors, répéta le nom tout entier et à plusieurs reprises.
— Diable ! diable ! murmura Cyprien, en prenant son camarade par le bras, avec un geste de curiosité. Toimême, comment la connais-tu ?
— Je te le dirai lorsque nous serons de retour à Berne, à notre logis; car c'est une histoire qui demande du temps. Réponds d'abord à ma question.
— Rien de plus simple, mon cher
Pylade ; voici l'affaire en trois mois et plus. Tu te rappelles qu'après avoir navigué entre deux eaux sur le lac de Bienne, rentrant dans l'auberge de Cerlier, tu allas changer de costume surle-champ, mesure fort prudente, mais dont je n'usai pas aussitôt que toi, car je venais d'être accosté dans la chambre commune par un gros garçon blond, le visage tout marqué de taches de rousseur et qui porte la raie de chair au beau milieu de la tête , comme les marchands de salade du moyen-âge.
C'est un brave Suisse- Allemand, un jeune Teuton que j'avais connu autrefois à Paris, au Jardin-des-Plantes, où il suivait le cours d'entomologie de M. Duméril. Nous avions naguère
herborisé des insectes ensemble , comme il disait dans son langage tudesque et grotesque tout à la fois. II semblait ravi de me revoir, mais comme tandis qu'il me parlait , je sentais un ruisseau couler le long de mon dos , se diviser ensuite en deux courants parais lèles dans les manches de mon pantalon, pour faire uu réservoir de chacune de mes bottes, je le laissai à son ravissement et allai , comme toi, me vêtir plus sèchement. Néanmoins, avant de nous séparer, il me présenta a son oncle et à sa cousine, en qualité de son meilleur ami. Les choses en restèrent la pour cette fois. Je changeai d'habits et n'y pensai plus. Mais au Weissenstein, tandis que tu allais explorer le
soleil, je les retrouvai; la connaissance se fit plus intime, et je reçus l'invitation formelle, si je passais à Berne sous quelques jours, de me présenter à Reichenbach, chez madame Wolf, la mère de mon meilleur ami et la sœur de M. Tibierge ; mon roman est simple, tu le vois , et ne m'a valu jusqu'à présent, en fait de bonne fortune, qu'un mauvais dîner, ouvert par de la soupe au safran et fermé par des côtelettes de veau.
— Ah ! ce dîner, j'aurais donné de mon sang pour le partager avec toi?
— Plaît-il?
— Mais, Cyprien, pourquoi ne pas m'avoir parlé plus tôt de cette liaison... de cette rencontre ?
— La chose ne me semblait pas fort importante, et tu sais bien d'ailleurs que depuis ma dernière entrevue avec mon herboriseur d'insectes, tu as eu ton air rothenflue, ce qui interrompit momentanément entre nous toute conversation confidentielle.
— Et Julie, qu'en dis-tu? reprit Edouard, non à la manière de Rutile à Manlius, mais d'une voix faible et tremblante.
— Julie Tibierge ? charmante, mon ami, délicieuse! D'abord, j'aime les Suissesses, moi.
— Tu l'aimes donc?
— Je l'adore! Pourquoi pas? Depuis notre arrivée en Suisse, je n'ai
encore pu adorer que des servantes d'auberge , et je serais bien sot de ne pas profiter de l'occasion qui s'offre a moi de porter mon cœur un peu plus haut. Ah! vraiment, je crois que Vacants commence à me galoper et à meubler mes globules en son honneur.
— Ne plaisante pas ainsi , mon bon Cyprien, dit Edouard, d'un air suppliant et en pressant la main de son ami ; car si un semblable malheur devait arriver, si réellement tu aimais Julie , si Julie t'aimait ! tu n'aurais pas au monde un plus cruel ennemi que moi, et cependant je t'aime, oui, je t'aime, malgré la légèreté de ton caractère et tes éternelles moqueries.
Pour cette fois, la curiosité de Cyprîen était tout à fait excitée. Aussi allait-il demanderune explication frauche et sur l'heure, mais ils venaient d'entrer à Berne, et l'hôtel de la Couronne faisait resplendir, au loin, devant eux, son portique illuminé.
Edouard ne pouvait relarder plus longtemps la confidence promise. Le soir, après avoir soupe, retiré dans sa chambre, assis devant une petite table surmontée de deux bougies et d'un verre d'eau sucrée, il lut à son ami, sur le brouillon des lettres adressées à M***, tout ce qui avait rapport à Julie Tibierge et à son amour pour elle.
Après l'avoir écouté avec une grande attention, Cyprien resta quelque temps
dans une attitude méditative; puis, relevant la tête :
— Acarus mobills, mobilissimus !
dit-il.