CHAPITRE TROISIÈME
Thoune. — L'Oberland bernois. — Le rat du Nil. —Émotion et larmes. — Le Staubach.— Mentor et Télémaque.
Le lendemain, partis de Berne à cinq heures et demie du matin, par la diligence, nos deux voyageurs arrivaient à Thoune vers la dixième heure du jour.
Thoune est une jolie ville, située sur le bord du lac qui porte son nom, et dans une situation pittoresque, cequ'Edouard ne put connaître que par ouïdire, car pendant le temps qu'ils y passèrent , il demeura les yeux constamment fixés sur la route de Berne qu'il venait de parcourir, tournant irrévérencieusement le dos au lac, aux montagnes et à toutes les sublimités du pays. Il commençait a voyager beaucoup plus en amoureux qu'en touriste.
Cyprien lui avait affirmé que la famille Tibierge devait se mettre en route ce jour même, et ne l'ayant pas trouvée dans la diligence, ce qui avait été un grand désappointement pour lui, il regardait s'il ne la verrait pas venir. En-
fin ils se dirigèrent vers le bateau destiné à leur faire traverser le lac et à les conduire à Unterséen; Edouard conservait l'espérance de retrouver là l'objet de ses recherches, qui pouvait les avoir précédés à Thoune, mais dans le bateau, pas de famille Tibierge.
Cependant les voyageurs étaient arrivés, l'heure sonnait ; la cloche du départ se fit entendre ; on partit.
Pendant la traversée, qui dura trois heures, Edouard resta plongé dans une méditation profonde, ou creuse. En vain les deux rives du lac, pour attirer ses regards, déployèrent tour-à-tour leurs grâces coquettes ou leurs beautés graves et terribles, il resta insensible; à peine s'il daigna tourner un peu la tête
pour voir les ruines de la petite ville de Ralligen , détruite autrefois par la chute d'une montagne, et dont il ne reste qu'une maison , habitée encore; à peine si sou front se dérida un instant, par convenance, lorsque le plaisant du coche raconta, eu vue de Merlingen, les milles naïvetés balourdes de ses habitants, qui mirent en hilarité toute la population du bateau. Pendant le reste de la traversée, il demeura tellement sombre et immobile sur le lac tranquille et calme, que, Cyprien put sans peine, esquisser son portrait et le lui montra, pour le mettre à même de juger, lui dit-il, combien on a l'air bête lorsqu'on pense trop.
Rendons cependant cette justice à
notre amoureux dolent, qu'une fois arrivé dans la charmante, la délicieuse, l'incomparable petite ville d'Unterséen, que nous nous garderons bien de décrire, car si on la connaissait bien, toute la fashioii, tous nos élégants fumeurs de Paris y émigreraient et en feraient un insupportable estaminet ; une fois à Unterséen, disons-nous, Edouard se sentit ranimé, réveillé; il lui échappa même un éclat de rire, lorsqu'à l'auberge, où ils étaient descendus pour déjeûner, à cette question de Cyprien au garçon : — Qu'est-ce que vous avez à nous donner? Celui-ci répondit sans hésiter : — Monsieur, d'abord, des côtelettes de veau.
— Il paraît, dit Cyprien , que nous n'avons pas encore franchi la zone des côtelettes de veau.
Ils déjeûnèrent donc assez gaîment, visitèrent la ville et les ponts sous lesquels i'Aar coule en cascades écumeuses, puis après avoir fait choix d'un guide pour la durée de leur voyage dans l'Oberland , légers de bagage, armés chacun d'un long bâton ferré, ils se mirent en route pour Lauterbrunn.
La famille Tibierge devait nécessairement passer par Lauterbrunn pour visiter l'Oberland ; et Cyprien par condescendance, avait consenti a ce qu'ils l'y attendissent un jour, si, par cas fortuit, ils tardaient jusque là. Cette con-
cession avait lout- à-fait rendu Edouard un bon compagnon.
Les ruines d'Unspunden, le village de Wilderswyl, construit de quartiers de rocs, sur un sol nu, chauve, désolé, que bouleverse incessamment la rivière, ou plutôt le torrent de Saxeten; la Lutschine blanche et la Lutchine noire, autres rivières torrentueuses, descendues des glaciers supérieurs, et coulant, roulant, criant, hurlant cote à côte, puis se confondant au milieu des éboulemenls de la montagne, avec les arbres entiers qu'elles déracinent et qu'elles entraînent, offrirent d'abord à nos voyageurs des tableaux capables d'épouvanter une imagination parisienne. Mais Cyprien s'occupait à ra-
masser des échantillons géologiques de toules sortes, que les deux Lutschine avaient la complaisance d'arracher elles-mêmes des entrailles de la terre, et de charrier à grand bruit pour les déposer poliment à ses pieds, et il était ravi.
Edouard étourdi de tout ce fracas, mais planant en esprit au-dessus des collines des Alpes et des nuages, sentait s'agrandir sa mission de touriste et pensait que sa relation de : Un tour en Suisse, allait pouvoir rivaliser avec les voyages au mont Rrapachs, aux Alleganys ou aux Cordillières. Comparé à lui, M. de Humboldt n'était plus qu'un mirmidou voyageur, un diseur de rieus.
Il prit des notes sur un village élevé
sur leur gauche, à plus de six cents pieds de hauteur, et auquel on ne peut arriver, bêtes et gens, que par un escalier de bois.
— A l'époque des grandes neiges, leur dit leur guide, tous les camarades de là haut n'ont plus de communication qu'avec Dieu ; l'escalier est enfoncé sous vingt pieds de farine des Alpes, et il leur faut attendre parfois un mois avant de pouvoir faire enterrer leurs morts ; car le cimetière est en bas.
— Alors, voilà un pays où l'on doit
être plus vite oublié qu'enterré, dit
Cyprien ; chez nous, d'ordinaire, ces
deux choses là se font en même temps.
Après cette réflexion philosophique,
c'est-à-dire triste et fausse, par conséquent peu dans ses habitudes, Cyprien se mit a entonner une chanson que vingt échos autour de lui répétèrent en chœur. Bientôt ils virent de loin la fameuse cascade du Staubach, les cîmes argentées del'Eigeret de la Yungfrau.
Une demi-heure après ils étaient à Lauterbrun.
lis allèrent aussitôt visiter de près ce gigantesque Staubach, cette rivière aérienne, lune des merveilles de la Suisse, et dont les eaux abondantes et majestueuses tombant, sans toucher terre, de neuf cents pieds du haut de la montagne de Mùren dans la vallée, ne forment cependant à l'endroit de leur chute que des nuages de poussière hu-
mide et de faibles petits ruisseaux qui se disséminent obscurs, sous des touffes de cresson, de salicaires et de bécabunga.
Edouard, tout en prenant note des salicaires et du bécabunga (car il connaissait le cresson), fit cette observation que le Slaubach pouvait se comparer à ces hauts et puissants génies, qui, faute d'occasion de se montrer, ou manquant d'un théâtre digne d'eux, se condamnent à des travaux futiles, et ne laissent après eux que des pièces fugitives , lesquelles ne doivent même pas porter leur nom.
Il prit note aussi de sa comparaison.
L'église , ou plutôt le temple de
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Laulerbrunn, car le protestantisme règne dans l'état bernois, attira ensuite leur attention, non par la beauté de sa construction, mais par sa périlleuse singularité. C'est un grand bâtiment nu , désolé, chancelant, construit de cailloux larges et ronds comme des galets, auxquels un torchis grossier sert de ciment. Des planches, posées sur des fragments de roc, forment des bancs où chaque dimanche la population de Lauterbrunn et des chalets environnants vient rendre à Dieu ses actions de grâces.
Ces bancs composent à peu près tout le mobilier et la décoration de l'intérieur, l'autel étant construit des même matériaux que les murailles.
Il est impossible d'entrer dans ce
temple sans un secret mouvement de terreur; car il pourra bien un jour devenir soudainement le cimetière de tout le village ; aussi les prières qu'on y adresse au ciel sont ferventes, car on doit toujours s'y croire près de l'instant de la mort.
Au milieu de toutes ces horreurs de la nature et de l'art, il existe à Lauterbrunn une excellente auberge. Nos amis y rejoignirent leur guide, et Cyprien donna des ordres pour le dîner.
Tandis qu'en l'absence d'Edouard, déjà retiré dans sa chambre, il discutait avec le cuisinier, essayant de faire substituer une viande quelconque à l'inévitable côtelette de veau, on vint comme
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il est d'usage dans presque toutes les auberges suisses, lui présenter le registre où messieurs les voyageurs d'élite, lui fut-il dît, font à leur hôte l'honneur d'inscrire leurs noms et leurs qualités. Cette politesse n'est sans doute qu'une simple mesure de police.
Cyprien prit donc le registre, et tout en le parcourant pour y chercher des noms connus , comme à Saint-Pierre, il y lut ces lignes caractéristiques : « — M. Emile Perret, peintre distingué de la ville de Lyon, a visité ces lieux pittoresques et romantiques, pour y étudier la confection du fromage. »
— Parbleu! se dit Cyprien, Émiie Perret, mon cher compatriote, il ne sera pas dit que vous seul aurez cher-
ché à égayer cette longue et ennuyeuse nomenclature de voyageurs, qui ne sont même pas classés par ordres et par espèces. 11 prit la plume et écrivit :
— MM. Edouard Luguet et Cyprien Fournier, jeunes naturalistes, envoyés par le Muséum de Paris à la recherche de richneumon, ou rat du Nil ; Ich- ?ieumonPharaoiiis< Cet animal, quoique pas plus gros qu'une mouche ordinaire, porte six livres de graisse sur le croupion. Ennemi naturel du crocodile, il s'introduit dans la bouche du monstre , sous le prétexte spécieux de lui curer les dents, et à celle fin de lui donner plus sûrement la mort. Si on le rencontre, on est prié d'en avertir les-
dits jeuues naturalistes, à leur domicile, sommet de la Yungfrau, n° t.
Cyprien était loin de prévoir quelles seraient les conséquences de cette plaisanterie, bonne ou mauvaise.
Son tribut payé au registre, le menu du dîner réglé avec l'hôte, pensant qu'Edouard était monté à sa chambre pour prendre un peu de repos, il en fit autant, se jeta sur son lit, où il s'endormit en attendant le dîner.
Pendant ce temps, chaud encore des émotions du voyage, Edouard composait une longue lettre, adressée comme les autres à son ami M***. Après une copieuse description de la ville de Berne et de la ville de Thouue, faite avec le secours de Richard et d'Ebel ,
il y entamait une savante dissertation sur la peinture en général et sur l'école suisse en particulier; le tout à propos de la collection de PAvoyer de Mulinen. Il citait Volmar, Lorer, Dinkel , les grands peintres d'histoire ; Kœning, Lafond, Lory père, les célèbres peintres paysagistes; il examinait leur faire , leur galbe j admirait dans celui-ci la morbidesse de ses chairs, le flou de son pinceau, X accentuation vraie de sa lumière, reprochait à celui-là le lâché de sa manière, le cotonneux de ses tons, l'absence du chic. Il devait se mettre en garde contre le vanloo , le rococo, le pompadour ; enfin, il tranchait du jugeur en épuisant le vocabulaire des rapins. Rappelé à sa vocation
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de touriste, il traversait le lac, décrivant tout de droite et de gauche ; Unterséen lui arrachait les exclamations les plus poétiques, les métaphores les plus brillantes; puis, venait sa pérégrination laborieuse au milieu des éboulements de Wilderswyl, sur la rive grondante des Lutschine, où il avait étudié les bouleversements antérieurs du globe, non pas simplement comme Cuvier , dans la vallée de la Seine et dans une carrière de Montmartre. Fi ! c'est en sondant les anfractuosilés, les déchirements des montagnes alpestres, qu'il a retrouvé les traces des mondes anciens, des six mondes témoignant des six jours de la création. Alors il parle des terrains d'alluvions marines ou fluiva-
tiles, des terrains secondaires, tertiaires, des empreintes végétales, des palmiers de la zone torride on des lichens du cercle polaire; il suit pas à pas les vestiges des siècles, des volcans, des déluges, décrit les couches superposées de calcaire primitif et de calcaire de transition, de pétrifications, de fossiles , de spath , de gneiss , de mica , de gryphites et de pectipites, etc., etc. Il terminait sa lettre en déclarant à M***, que décidément il comptait publier sa relation, ne voyant pas pourquoi à une époque oii chacun met au grand jour ses impressions de voyage, n'eussent -elles été ressenties que de Paris au Pccq, par le chemin de fer, il se refuserait cette satisfaction, lui qui
était sorti de France, et parcourait, la Suisse, plus encore en Philosophe et en artiste qu'en simple explorateur de grandes routes. D'ailleurs, n'était-ce pas là le seul moyen de se rendre digne de Julie? Julie pouvait -elle n'être pas fière de l'amour de celui qui bouleversait les Alpes sans plus de façons, qui tenait le secret de la création dans son portefeuille, reconstruisait le monde à ses moments perdus , et pouvait traiter d'égal à égal avec Dieu ?
Ici, au souvenir de' Julie, la passion de l'amant éclatait avec plus force et de franchise qu'on n'en eût pu trouver dans les connaissances de l'artiste ou dans la science du philosophe. C'est
que l'amour n'exige pas de longues études préparatoires.
Encore plein des derniers sentiments qu'il vient d'exprimer, songeant à mademoiselle Tibierge, à l'espoir qu'il a de la revoir bientôt , Edouard se demande si son amour peut être partagé.
A-t-elle compris ses regards dans la chapelle de Fribourg! l'a-t-elle vu la suivant jusque chez elle avec un respect qui tenait déjà du culte ? au Weissenstein, est-ce bien un instinct sympathique qui les a rapprochés l'un de l'autre, comme d'anciens amis qui se retrouvent? Pourquoi non? — 3N'ai-je pas senti battre son cœur? n'ai-je pas lu dans son regard? L'amour ne peutil spontanément s'allumer au cœur des
jeunes filles tout aussi bien qu'au cœur des hommes? Ah ! plus facilement mille fois! aimer, n'est-ce pas là leur sublime mission sur la terre !
Edouard , sa lettre terminée, réfléchissait ainsi en se promenant à grands pas dans sa chambre, lorsque, jetant ies yeux du coté de la fenêtre, 6 bonheur! il aperçoit, devant l'auberge, Cyprien en compagnie de M. Tibierge et de l'homme blond. Mais elle n'est pas avec eux? n'aurait-elle pu les accompagner? est-elle malade, souffrante?
Plein d'inquiétude , le cœur palpitant de crainte , il s'élance hors de son logis, se soutenant à peine sur l'escalier, se cramponnant aux rampes, sentant les marches vaciller sous ses pieds.
Qu'il était loin de prévoir ce aui l'attendait?
Arrivé sur le pallier, il entend comme des sanglots, des soupirs étouffés, sortir d'une chambre dont la porte est entr'ouverte. ïl écoute ; son nom est prononce..., oui, son nom, distinctement prononcé. Il ouvre, il entre. Puissance du ciel! Julie est là i elle est seule. A l'aspect d'Edouard , elle jette un faible cri et se détourne pleine d'émotion. Plus tremblant qu'elle-même , il fait quelques pas vers la place oii elle se tient , la poitrine haletante et son mouchoir sur les yeux ; mais Julie s'est un instant dévoilé le visage; il y a vu la rougeur du trouble, la trace des larmes; il veut parler, sa bouche s'y re-
fuse; il lui tend la main. Alors Julie le regarde avec un sentiment indéfinissable d'hésitation, de pudeur et de reproche ; et s'élançant tout-à-coup vers la porte, elle disparaît.
Pour le triomphe d'Edouard, qu'importe sa fuite! Maintenant il est sûr d'être aimé ! l'univers est à lui ! Qu'ils étaient bien nés l'un pour l'autre ceux à qui il a suffit d'un regard pour se comprendre! Mais parlera-t-il a Cyprien de la douce certitude que le hasard vient de lui envoyer ? Non ! maintenant, ce n'est plus seulement son secret, c'est celui de Julie.
Il pérorait ainsi avec lui-même, quand entrèrent daus la chambre où il se tenait encore, le père et le cousin de
Julie, accompagnés deCyprien. Celuici présenta Edouard à M. Tibierge, et les deux jeunes gens l'un à l'autre.
— Je souhaite, leur dit-il, en lançant un regard de travers à Edouard, que mes deux meilleurs amis s'aiment un peu en l'honneur de moi; puis, entreprenant aussitôt Téloge de ce dernier, il ajouta : — Mon ami, M. Luguet, doit vous convenir sous tous les rapports, mon cher Wolf; il a des connaissances variées et s'occupe même d'histoire naturelle. De plus, il possède aussi une certaine somme d'allemand...
Il n'avait pas achevé la phrase, que
Wolf s'adressait à Edouard, dans cette
langue, avec une volubilité telle qu'il
était difficile à un commençant, qui n'en n'avait que pour cinquante écus, selon le dire de Cyprien, de pouvoir reconnaître un seul mot au passage.
M. Tibierge, qui savait l'allemand aussi, mêla ses sons gutturaux à ceux de son neveu. Edouard les salua à plusieurs reprises, sans répondre autrement; on se donna des poignées de main, on se promit de ne pas se quitter durant le voyage dans i'Oberland, et il fut décidé par acclamation que le jour même on souperait ensemble.
Edouard étouffait de bonheur.
Toutes les présentations faites, on convint d'aller, tandis qu'on préparait le souper, faire un tour vers le Stau-
bach, que la famille Tibierge n'avait pas encore visité.
M. Tibierge et le jeune Wolf avaient l'habitude de la pipe ; ils se mirent en devoir de fumer pour traverser le village. Cyprien tira aussitôt un cigare et se hâta de leur tenir compagnie.
Edouard seul n'avait pas encore mis l'infection au nombre des plaisirs, et ce jour là il eut la récompense de sa retenue et de son bon goût, car le père l'engagea à donner le bras à sa fille. Julie fit d'abord quelques difficultés, mais ne trouvant pas assez tôt un prétexte pour colorer son refus, elle prit le parti de se soumettre.
Certes , l'occasion est belle pour
Edouard, me direz-vous ; il peut maintenant risquer un aveu.
Ah! Monsieur, que vous le connaissez mal ! Edouard croit que ce qu'il ressent serait profané si, pour l'exprimer, il lui fallait se servir de ces moyens vulgaires, communs aux autres hommes. Un seul langage peut dignement traduire ce qu'il éprouve ; c'est un signe, un regard, un sourire, une ïarme! Langage mystérieux et sacré des amants, qui peint toutes les nuances de la passion, sans autre secours que la passion elle-même, sans frapper l'air d'un vain bruit, dont l'éloquence est muette, auquel le silence donne un charme de plus , et qui ne demande , pourêtrebien compris, que deux cœurs
qui se répondent et un rayon de lumière !
Aussi ces paroles vagues qu'il adresse à Julie, qu'est-ce autre chose qu'un cliquetis trompeur de sons, servant à dérouter les curieux et les indiscrets, et sous l'abri duquel leurs pensées se confondent tout bas? Ce qu'il écoute des réponses de Julie, ce ne sont pas les mots, croyez-le bien ; c'est seulement le son de sa voix, si doux à son oreille! Qu'a-t-il encore à savoir, à apprendre, à désirer ? Il a surpris le secret de son amie , pour la seconde fois il presse ce bras gracieux et arrondi, pesant à peine sur le sien, et communiquant cependant à tout son être uue chaleur qui le ranime et lui lait oublier les fatigues de
cette longue journée; il respire dans cette atmosphère d'amour dont Julie est enveloppée ; enfin, il s'imprègne de ses effluves ! comme dirait certain romancier moderne, parfois plus chimiste qu'il ne convient.
Edouard nageait donc au milieu des rêves dorés et des arcs-en-ciel de l'amour ; la vallée sauvage de Lauterbrunn lui semblait un séjour enchanté, il voyait des fleurs partout, des sourires sur tous les visages, les Alpes sautaient de joie devant lui, Julie était la plus belle des femmes, et lui le plus amoureux comme le plus fortuné des hommes !
Dans ce moment, de l'enfoncement d'une roche qui barrait une partie du
chemin , des chants éclatent-tout-à coup, et des jeunes filles, en chaperons fleuris el les pieds nuds, chantant en chœur un air des montagnes, vienneut offrir aux voyageurs un bouquet de rosages desAîpes. Edouard seul ne s'étonne pas de cette gracieuse singularité. ]N'est-ce pas son jour de bonheur, sou jour de fête , et le monde entier ne doit-il pas hommage à l'homme aimé, à l'homme heureux ? Il fouille dans sa poche et donne à chacune des chauteuses, non une vile monnaie de billon, non un sou de France, non un batz de Suisse, mais bien de X argent blanc!
N'est-il par riche ? le cœur de Julie lui appartient!
— Oh! oh! dit à part Cyprien, qui
se mit à observer, si cela continue, l'amour va nous ruiner; notre voyage de deux mois n'en durera pas un , et nous retournerons à Paris par les pataches !
On visita de nouveau le Staubach et les autres cascades ; Edouard une main au gilet, l'autre pendante le long du corps, les yeux voilés par les paupières, la tête penchée (pose anglaise), faisait face à la colonne d'eau ; un Lauterbrunois lui fit observer qu'il serait plus sûrement sur le côté, car le torrent entraîne par fois avec lui des pierres de la montagne. Edouard sourit, fit un léger mouvement d'épaules, et ne répondit rien. Le Staubach se
serait-il permis de s'attaquer à l'amant de Julie !
— Holà! se dit Cyprien, qui, sans être amoureux, comprenait parfaitement le langage des gestes ; si le désordre s'introduit dans nos finances, si nous en sommes venus à ce point de mépriser le danger, notre cœur bat plus fort que ne le comporte d'ordinaire une passion de voyage. Il est bientôt temps de jouer mon rôle de Mentor avec ce Télémaque.
Durant le souper, Julie, placée entre son père et son cousin, avait devant elle les deux amis. Le repas fut d'abord assez silencieux, chacun mangeait sans ouvrir la bouche, comme me disait un jour une dame de beaucoup d'esprit ;
mais chacun ne mangeait pas de même.
Wolf ', le jeune Teuton, dévorait tout ce qui se présentait à lui avec un bruit formidable de mâchoires; M. Tibierge cherchait à s'ouvrir l'appétit au moyen de longues tartines de beurre ; Cyprion agissait avec lenteur, mais avec choix, ne voulant pas que le premier service nuisît au second. Quant à Edouard, il posait encore ; il mangeait avec grâce, peu et du bout des dents, étouffant du mieux qu'il pouvait le bruit de la mastication, pour donner à Julie une idée de sa distinction à table, surtout comparée à la manière tout allemande de Wolf. Cependant il avait une faim que sou système n'était pas apte à satisfaire, mais de quels sacrifi-
ces n'est- on pas capable quand on aime! Julie s'était fait apporter un thé. S'imposait-elle aussi un sacrifice en faveur de la distinction?
Enfin la parole , puis la gaîté, leur arrivèrent à tous, lorsque l'hôte apporta et déposa sur la table un plat , à l'aspect duquel Cyprien bondit sur sa chaise , comme à la vue d'un serpent :
— Mais je les avais frappées d'interdiction ! s'écria-t-il.
■ — Monsieur, dit l'hôte sans s'émouvoir, il y a surcroît de compagnie, et les côtelettes de veau ue feront pas peur sans doute à ces messieurs comme à vous.
On voulut avoir l'explication de ce
débat; Cyprien dit mille folies sur ses antipathies culinaires et sur la cuisine helvétique; on raconta des histoires d'auberges ; M. Tibierge, pour se tenir tout-a-fait en joie, fit venir deux bouteilles de vin blanc du Rhin ; on but, on mangea, et tout alla le mieux du monde sur la table et même bientôt dessous; car Edouard, chez qui tout, dans ce moment, tournait à l'amour, aussi bien le vin qu'il buvait que l'air qu'il respirait, s'avisa de continuer le langage des gestes, non pîus celte fois avec un rayon de lumière, mais dans l'obscurité. Son pied rencontra celui de Julie... une première attaque resta sans réponse; cependant le front de la jeune fille ne s'était pas rembruni... au
contraire, un sourire comprimé contracta légèrement ses lèvres lorsque Edouard la regarda. Que d'indulgence, que d'amour, que de choses dans ce sourire! Aussi la seconde attaque eûtelle plus de succès. On y répondit doucement, et à plusieurs reprises.
Il était donc venu ce tendre aveu, cet aveu positif que vous lui reprochiez tout-à-l'heure de n'avoir pas sollicité plus tôt. Vous le voyez bien, Monsieur, grâce à l'éloquence muette, en le sollitant il n'a pas risqué de se servir d'une expression maladroite, de faire quelque lapsus linguœ , capable de tout reculer, de tout compromettre, de tout perdre ! Si peu de chose suffit pour paralyser la passion extatique ! O lan-
gage inarticulé de l'amour, langage des yeux, des pieds et des mains, que vous êtes expressif et sublime !
Enfin, vint le moment de la séparation. Cyprien aurait bien voulu faire sa petite semonce morale le soir même; mais le sommeil le gagnait, et Mentor, comme Télémaque, chacun alla se coucher.