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CHAPITRE QUATRIÈME

L'Hôtelier des Alpes. — Les Géants. — Remontrances dans un Chûlet. — Grindelwald. — — Duel à mort. — Le Trou du Bergelbach.

Non loin des bases de la formidable Yungfrau, qui porte son front à plus de douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer, après avoir, en côtoyant d'horribles précipices, gravi pendant

deux longues heures la Scheideck de Lauterbrunu, on découvre , au milieu des vastes pâturages dont se couronne la Wenger-Alpe, un modeste chalet , à l'aspect délabré, aux toitures basses , assujéties par de pesants quartiers de roc.

Du plateau sur lequel il est assis, la vue se perd dans la profondeur des vallées sans fin , comme sur les sommets étages des hautes montagoes qui, depuis TEiger jusqu'au Breithorn , forme une ceinture infranchissable , excepté pour les chamois et les Anglais.

Le maître de ce chalet, seule habitation humaine dont puissent s'enorgueillir ces solitudes, tient un restau-

raot, à l'usage de messieurs les pâtres, confinés durant les mois d'été dans ces déserts, et de messieurs les étrangers qui visitent ces mêmes lieux, pour y respirer le grand air, ou y recueillir des simples et des impressions de voyages.

Devant la porte de cet hôtel eccentric des Alpes, les tables sont toujours dressées, la nappe toujours mise, et richement damassée à grands ramages de fleurs et de verdure. Les sièges, de solide construction et bien fixés en place, ne risquent pas de se briser au moindre mouvement, leur force pouvant lutter contre la force d'action et de pesanteur des hommes les plus obèses,

puisqu'ils onl pour appuis les fondements mêmes du globe.

Ils sont de pierre, il est vrai, mais aux gens délicats qui ont â souffrir de leur dureté, il est loisible de s'asseoir sur la table.

L'intérieur du restaurant offre des sofas et des tabourets de même matière, mais mobiles; ses murs sont couverts, non de tentures de soie et de dorures, mais, ce qui est bien plus précieux, d'autographes et d'inscriptions de toutes sortes, car il est incroyable combien messieurs les touristes qui visitent la Suisse laissent de leur esprit en roule.

Quant à la bonne chère, elle y est saine et abondante, et les assaisonne-

menls y sont ménagés avec art. C'est la compensation des dorures qui manquent. Voici la carte :

Pain d'orge, mêlé de pommes de terre, sans levain ;

Fromage au lait de chèvre;

Fromage au lait de vache ;

Crème et lait ;

Lait caillé.

On se régale là d'une caillebotte comme autre part d'une matelotte.En fait de boisson , vous avez du petit lait, ou du lait coupé, ou de l'eau à discrétion. On peut s'y procurer de la glace ; la glacière est en face. Pour messieurs les pâtres, les prix sont fixés; messieurs les voyageurs le fixent euxmêmes.

Ce jour là, vers les dix heures de la matinée, le maître de l'établissement, guettant la pratique et ne voyant rien venir, tournait un regard triste et morne du coté de la petite Scheideck de Lauterbrnnn, lorsque ses traits se déridèrent tout-à-coup. Il venait d'apercevoir, dans un des vallons inférieurs, des ombres qui se mouvaient et s'allongeaient. Or, notre homme se connaissait en ombres, comme les Arabes de i'Hedjuz et les Indiens du Dalawarese connaissent en traces. Non-seulement ces ombres n'étaient pas projetées par des individus de la race bovine, mais il pouvait affirmer qu'il s'agissait ici de gens d'en bas et non de pâtres , quoique souvent patres et touristes

portassent à peu près le même costume, grâce à la blouse et à la casquette. Instruit par une longue expérience, il distinguait parfaitement, à leur silhouette rapide, le bâton ferré et le porte-manteau des uns, de la besace et de la houlette des autres. Il aurait pu, au besoin, par certains airs de marche et de tournure, dire si l'individu était natif de France ou d'Angleterre, de Berne ou de Soleure.

Les ombres, signalées par lui , se montrèrent encore quelques instauts plus tard, non plus dans le fond des vallées et couchées en long, mais droites, gigantesques, s'allongeant, grandissant sur les flancs rocailleux de la Wenger-Alpe. On eût dit des Titans

escaladant Ossa et Pélion, et s'aidant, pour leur marche, du grand mât d'un vaisseau de ligne qu'ils aurait pris en guise de canne. L'hôtelier des Alpes en compta trois. En effet, ces trois Titans étaient Edouard , Cyprien et leur guide, qui, un quart-d'heure après, avait une taille de Pygmées, apparurent au grand jour et en personne sur la crête d'un monticule éloigné.

— Quoi! seuls?

— Oui, seuls.

— Mais les autres suivaient donc?

— Non.

— Par quel événement inattendu ?

— Voici le fait :

Avant le lever du soleil, ce même jour, au village de Lauterbrunn, les

guides avaient été réveiller nos deux Parisiens et la famille Tibierge ; mais Hermann Wolf, le fumeur, l'allemand, le teuton, l'entomologiste, l'homme blond , à la raie de chair au milieu de la tête , je ne sais quels titres lui donner, et notre ami Edouard lui en eût donné bien d'autres et de plus expressifs, comme vous allez voir; Wolf, dis-je, ne s'avisa- t-il pas, lorsque tout se préparait pour le départ commun , de faire observer à son oncle et à sa cousine, que celle-ci, même à cheval, ne pouvait, sans d'horribles fatigues, supporter le voyage par la Scheideck.

II avait pris des informations, et le chemin ordinaire, qui passe par Zweyshululschinen ( je ne réponds pas du

mol) étant praticable aux voitures, lui devait convenir beaucoup mieux.

Le père se gratta l'oreille et sembla réfléchir; la jeune fille consultée, s'en remit naïvement h la sagesse de ses protecteurs naturels; Edouard qu'on ne consultait pas, aurait bien voulu donner son avis, mais il ne l'osa dans la crainte d% trahir le vif intérêt qui l'aurait fait parler. Il compta sur le secours de Cyprien. regardé comme un oracle par Wolf et par M. Tibierge, et il lui fit un signe expressif, que Cyprien parut comprendre parfaitement.

En effet , celui-ci parla, pérora et après avoir quelque temps débattu le pour et le contre, après avoir plaidé en faveur des vallées et en faveur des

monlagnes, le résultat du débat fut qu'il se rangeait complètement à l'avis de mein-lierr Wolfï

Edouard les aurait poignardés tous les deux.

Se contenir était cependant chose impérieuse; il se contint. On devait faire encore deux bandes , dont l'une prendrait par la Scheideck et l'autre par les vallées de Zwey... (dispensezmoi de récrire ce terrible mot) et se rejoindre le soir dans le village de Grindelwald , situé dans les Alpes, entre Lauterbrunn et IVleyringen.

C'était une journée de bonheur qu'on volait au poète; une journée sur trois! Il lui fallait une compensation. Montant dans sa chambre, il écrivit rapi-

dément un billet plein de passion délirante , et trouva moyen , tandis que tout le monde rassemblé dans la salle commune y procédait à la cérémonie des adieux et des poignées de mains, de le glisser subitement dans le gant de Julie, resté sur la table.

L'idée n'était pas mauvaise. — Du moins , se dit-il , elle emportera mon amour 'avec elle! Ce papier reposera sur son cœur; peut-être trouvera-telle plus d'un moment pour le lire et le relire durant la route ! en dépit d'eux tous , nous ne serons pas tout-àfait séparés !

Demeuré seul avec Cyprien :

— Daïgnerez-vous me donner le mot

de votre inexplicable conduite ? lui dit-il, d'un air digne et sévère.

— Mon inexplicable conduite est très-facile à expliquer, répondit Cyprien , sans plus se déconcerter qu'à l'ordinaire. — Si j'ai été de l'avis de maître Wolf, c'est que la raison était de son côté et que son conseil doit profiter h mademoiselle Tibierge comme à loi. A elle, en lui évitant un trajet auquel ses forces n'auraient peut-être pu suffire; à toi, en te donnant un instant de repos, dont tu as besoin pour ramener ta passion à des proportions honnêtes. Grâce à cette séparation momentanée , je ménage ta raison qui t'est nécessaire, ta bourse dont

nous pouvons avoir besoin, et je te sauve peut-être la vie.

— Comment renlendez-vous? Trêve de plaisanteries , s'il vous plaît , monsieur !

— Je ne plaisante nullement, sur ma parole ! Si mademoiselle Tibierge eût été avec nous, les yeux uniquement fixés sur ton astre, tu aurais bien pu te laisser choir dans un précipice, comme l'astrologue dans son puits; donc, remercie moi , ne reprends pas ton air Bjoihenflue et ne m'appelle plus monsieur, ce qui m'est très-honorable, mais ce qui te rend fort ridicule !

— Je ne tutoie que mes amis, répliqua Edouard avec hauteur.

— A ton aise, lui ditCyprien; alors

traite moi de monsieur, et même de monseigneur, si cela te fait plaisir; on te prendra pour mon domestique.

Leur guide vint les interrompre, ils reprirent le bâton de voyageur.

Arrivés haletants au chalet, Mentor et Télémaque s'y arrêtèrent pour se reposer de leurs fatigues ; force leur fut d'y déjeûner.

Çyprien se consola de l'excessive frugalité du repas, en se plaisant à reconnaître hautement que celte hôtellerie alpestre était du moins la seule en Suisse, où il n'eût pas entendu parler de côtelettes de veau, ce qui pour lui compensait bien des choses.

Cependant , la neige qui dans ces régions élevées est de toutes les sai-

sons, surprit tout d'un coup nos voyageurs durant leur festin, et les contraignit de prolonger leur dessert, composé de lait coupé. Cette boisson , quoique légère et fort saine , n'était pas capable de les entretenir en joyeuse humeur ; Edouard semblait plongé dans ses réflexions, Cyprien qui, ne sachant a quoi s'occuper, sentait l'esprit sermoneur se réveiller en lui, en revint à la semonce qu'il n'avait pu commencer la veille , et qui s'était trouvée interrompue le matin par la présence du guide.

— Ecoute, Edouard, dit-il à son ami ; au lieu de nous regarder de travers et de boire sans soif, veux-tu que

nous parlions raison un instant, tandis que nous n'avons rien de mieux à faire ? — -Si tu le peux, oui.

— Eh bien, examinons ensemble par quelle série de métamorphoses morales il t'a fallu passer pour arriver à celte idée fixe qui aujourd'hui te préoccupe exclusivement. Je remonte à notre départ de Paris.

— Je t'écoute.

— C'est déjà très- bien.

— Mais sois bref.

— Je tâcherai. Sous prétexte d'oncle mort, tu prends la résolution de visiter la Suisse. Il ne s'agissait que de chercher un adoucissement à ta douleur. Tu me fais part de ton projet, et à force d'en parler ensemble , comme

je voîs que ton voyage de deuil prend l'aspect d'un voyage d'agrément, je t'offre de t'accompagner et nous arrivons à Genève.

— Après ?

— Ici, nouveau revirement. Ce n'est plus pour te distraire de ton chagrin , ce n'eSt plus pour le plaisir de courir le monde que tu t'es mis en route ; c'est pour ton instruction, et te voilà écrivant et décrivant à propos de tout ce que tu rencontres, afin de classer dans ta mémoire les merveilles des vingtdeux cantons.

— D'accord!

— Puis la vanité le prend; ce n'est plus pour toi que tu écris , c'est pour les autres ; passe encore ! Il est quel-

quefois bon de s'essayer. Maïs tout-àcoup, (u te mets en tête qu'un peu d'amour jeté dans ta narration la rendra plus piquante aux yeux du lecteur.

Le voyage d'agrément, devenu voyage littéraire et scientifique, se transforme encore en voyage sentimental. Mon inconsolable neveu, mon joyeux compagnon, mon poète voyageur, va cherchant partout un objet quelconque à aimer, comme il cherchait la veille un objet quelconque à décrire.

Edouard fit un mouvement.

— Oh! ne le nie pas! Ton amour est tellement un rêve de ton cerveau , un souvenir de roman plutôt qu'une émotion ressentie, que ton héroïne ne fut d'abord, malgré toi, qu'un pâle re-

flet de celles de Waltèr-Scott. Rappelle-toi tes lettres à noire ami commun ; tu n'y trouves pour ta Fribourgeoise que les dénominations de Dame Blanche , de Dame du Lac , d'Anne de Giestiern !

A ce mot de Fribourgeoise, Edouard releva la télé.

— Cyprien, dit-il, je te prie de mesurer tes expressions!

— A la bonne heure ! il n'en est pas moins vrai que tu n'as, en premier lieu, cherché dans l'amour qu'un épisode à raconter, comme dans la science que des mots pour orner tes descriptions et te donner des allures d'homme fort.

— Si tu continues sur ce ton, je ne

t'écouterait pas plus longtemps, je le le déclare, dit Edouard.

— Moi, répondit Cyprien, je te déclare que je continuerai et que tu m'écouleras, premièrement parce que tu ne peux sortir d'ici sans risquer de gagner un rhume ou une fluxion de poitrine ; secondement, parce que je parle au nom de l'amitié que je te porte, et que s'il est bon par fois de dire des folies, il est toujours mauvais d'en faire. Je poursuis donc ! Et il poursuivit malgréles interruptions subséquentes d'Edouard.

— Oui, pauvre tête folle, l'objet de ta passion, tu l'as d'abord cherché dans le bleu ; la prétention littéraire t'a jeté dans le faux de l'amour comme dans

le faux de la science; tu as discouru sur ce que tu ne savais pas et sur ce que tu ne sentais pas. Prends-y garde, te voilà en plein dans l'affectation , le vice de tous les jeunes écrivains de notre temps. Il en est plus d'un dont tu t'es moqué toi-même et que tu imites aujourd'hui.

Veux-tu savoir où cela te conduit infailliblement? A regarder la place inférieure qui t'attend, et qui t'ouvre du moins une carrière sûre et peut-être honorable, comme indigne de toi; parce que tu es momentanément malade d'une surexcitation au cerveau, tu te crois appelé à devenir un grand écrivain, et tu ne seras peut-être, ainsi que tant d'autres, qu'un bavard, un brouillon, un mécontent, un de ces

génies méconnus qui prennent leur fièvre de vanité pour des accès de talent, qui font du style, du roman, du pathos et vendent leurs émotions pour vivre, donnant leurs mauvais principes pardessus le marché; criant contre la société qu'ils entravent et à laquelle ils sont inutiles; frelons qui ne veulent pas être abeilles, et qui bourdonnent sans cesse contre la ruche, pour avoir leur part du miel qu'ils n'ont pas fait l Je sais que si ta tête est faible , ton cœur est honnête, mais crois-tu qu'on puisse impunément faire de l'art, de la poésie , de la science et de l'amour, quand on n'est ni artiste, ni savant, ni amoureux ? Erreur ! Tout cela mène au ridicule et le ridicule quelquefois tue

son homme à bout portant. Tu as quelqu'imagination, delà chaleur de sang, de la pensée peut-être, c'est possible!

mais de la à ce rude métier de poète qui demande tant d'éludé et de persévérance, la distance est grande. La pourras-tu jamais franchir, toi dont le faible courage s'est déjà brisé dix fois dans des entreprises d'états qui ne demandaient qu'une aptitude vulgaire!

Tiens, Edouard, méfie-toi de ton imagination, car elle est réellement chez toi la folle du logis ; c'est elle qui maintenant donne à ton amour une importance qui me fait trembler, car je le connais, une importance qu'il n'aurait jamais eue si ta raison avait été un instant consultée. Cet amour, dont tu t'es

d'abord fait un jeu, peut devenir chose sérieuse et te tenir lieu d'une affection véritable , basée sur des convenances et sur des sympaties réciproques. Mon premier mouvement, je l'avoue, à été de rire en moi-même de cette passion pour une jeune fille que tu n'avais encore vue que comme une apparition fantastique , au milieu des ténèbres mystérieuses d'une église, ou glissant sur un lac, ou se ralliant à toi dans un nuage. J'ai pensé que la moquerie suffirait pour la combattre avec avantage, et, plus tard, que la vision s'évanouirait devant la réalité. Il n'en a pas été ainsi, à ce qu'il paraît. C'est ce qui m'étonne, car, crois le bien, lu n'es pas amoureux de la Julie, fille de M. Ti-

bierge, bourgeois de Fribourg, mais bien d'une Julie que tu as créée et composée toi-même , sous forme de sylphide ; dont tu l'es épris, non en la voyant, mais en y pensant. Quoiqu'elle soit, du reste, assez belle fille et bien prise de taille , si ton cœur a résisté h sa vue prolongée, c'est que ton imagination est encore vivement ébranlée de son travail récent ; tu la contemples avec les yeux de l'esprit plus qu'avec ceux du corps; tu la rêves enfin même en la regardant. N'en doute point, cet amour doit disparaître un beau matin, comme il est venu, et tu t'en réveilleras en sursaut comme d'un songe *, mais il peut durer assez longtemps pour être dangereux. Juliff ne

peut l'aimer, elle ne ic connaît pas, mais elle est fille à marier, coquette peut-être, peut-être sans fortune, et la perspective de devenir parisienne en à séduit plus d'une en Suisse. De plus, je dois te prévenir que je soupçonne fort le cousin Wolf de ne pas être toutà-fait insensible aux charmes de sa cousine...

Edouard avait semblé écouter la dernière partie de cette longue mercuriale avec une patience surnaturelle; mais à l'audition de cette dernière phrase, il poussa un hurlement de hyène blessée, et s'élança tout-à-coup du banc de pierre sur lequel il se tenait assis, comme s'il en avait été repoussé par un ressort puissant.

— Lui ! s'écria-t-il , H l'aimerait!

— Et ne t'y fie pas, dit Cyprien, car il est plus spadassin qu'il n'en a l'air. A Paris, il fréquentait la salle de Grisier, presqu'aussi souvent que l'amphithéâtre de Duméril.

— Malheur à lui, s'il l'aime! Mais qui t'a dit qu'il l'aimât ?

— Ma foi, au bout du compte, je n'en n'ai d'autres preuves que mes propres observations durant le dîner à la soupe au safran, fait chez sa mère à Reichenbach, et certain madrigal qu'il m'a débité sur sa cousine.

— Qu'est - ce donc ? demanda Edouard, le visage fortement contracté.

— Oh ! rien de plus innocent et de

plus entomologique, répliqua Cyprien.

Elle a, m'a-t-il dit, les cheveux d'un noir de méloé et de ténébrion, les lèvres rouges comme la criocère du lys, la taille d'une guêpe, et la tipule n'est pas plus légère ; neque tipulœ levius ■pondus est. Tu vois que ses madrigaux n'en font pas un séducteur bien redoutable; mais reprends ta place, et puisque tu étais en si bonne disposition, laisse-moi achever ce que j'ai à te dire. Je veux te prouver que si le ridicule est au bout de ta fausse science, le malheur est peut-être au bout de ton faux amour.

— Ecoute à ton tour, Cyprien, dît Edouard en s'avançant vers lui; et, lui prenant la main, il la pressa avec

les signes d'une vive émotion. — Malgré quelques reproches injustes, j'ai compris ce qu'il y a de fraternel dans tes réprimandes. Oui, tu as raison, mon esprit a souvent changé d'objet ; mais, ainsi que mon cœur, il est fixé pour toujours ! Elle ne m'aime pas, dis-tu ; permets que je me taise sur ce point durant quelques jours encore.

Tu t'étonnes de me voir redevenu si calme. C'est que j'ai là, dans l'ame, une pensée de bonheur! Mon ami, je vais bientôt me retrouver près d'elle!

De grâce, ne te ligue pas de nouveau avec mon ennemi pour troubler les instants les plus décisifs et les plus doux de ma vie !

Télémague imposait a Mentor. Cyprien ne sut que répondre.

La neige avait cessé, le soleil brillait de tout son éclat. On reprit le bâton ferré, et pendant une marche de quatre heures , nos pèlerins contemplèrent cette nature si âpre, si riante, ces contrées si sauvages et si belles, où à force d'admiration l'a me tombe de lassitude ; puis ils jouirent enfin d'une vue qui, pour l'un d'eux, surpassait toutes les autres en splendeur, en magnificence. C'était le petit et sale village de Grindelwald !

D'après les calculs d'Edouard, la famille Tibierge y devait être installée depuis longtemps déjà. Ravi, transporté, contenant à peine sa vive émo-

tion, dans son impatience irréfléchie , laissant Cyprien en arrière, en contemplation devant les glaciers, il pressa le pas; mais une fois devant l'auberge de l'Aigle-Noir, il s'arrêta tout court, et regarda à diverses reprises derrière lui, n'osant entrer seul et s'étonnant de la lenteur de son compagnon.

Celui - ci n'avait été nullement surpris de la vivacité de la marche d'Edouard,

Un garçon de l'auberge se tenait devant la porte de la cour, les bras croisés, le nez en l'air. Edouard lui demanda si deux messieurs et une jeune dame, venant de Lauterbrunn par les vallées, n'étaient pas arrivés.

— Il n'est encore venu personne au-

jourd'hui, dit le garçon, sinon un chasseur qui se chauffe en ce moment dans la grande salle.

Edouard, désolé, entra. Le chasseur, c'était Wolf. Tous deux tressaillirent en se voyant.

— Monsieur Luguet , dit Wolf, je suis bien aise de vous voir, et de vous voir seul, car c'est pour vous que je suis venu.

Edouard le regarda fixement et attendit l'explication.

— Monsieur, reprit Wolf, sans autre préambule, hier, pendaut le souper, vous m'avez marché sur le pied.

— A vous ! s'écria Edouard décontenancé...

— Oui, monsieur, à moi, unique-

ment à moi. Je sais que ce n'était pas votre intention, et c'est justement cela que je blâme.

— Expliquez-vous plus clairement, monsieur.

— De plus, continua le jeune homme avec impassibilité, voici un petit billet adressé à ma cousine.

Il se mit en devoir de le déplier; Edouard le lui arracha des mains et tous deux se lancèrent un regard provocateur.

— Qui vous a mis en possession de ce papier, lui demanda Edouard, la tête haute.

— Le hasard , répondit l'autre , en reprenant sa contenance de calme habituel. Il est tombé d'un gant qu'on

avait oublié sur la table. Je venais vous le rapporter.

— Je vous comprends, monsieur; vous aimez mademoiselle Tibierge ?

— De tout mon cœur, dit l'honnête Suisse, sans paraître autrement s'émouvoir.

Quittez ce ton qui de vous à moi ne peut convenir dans un moment pareil ! reprit Edouard avec violence.

Vous aimez Julie et je suis votre rivai ! Où sont vos armes?

— D'abord, monsieur, lui répondit son paisible adversaire; criez moins fort, il est inutile de mettre les gens de l'auberge dans notre confidence.

— Où sont vos armes? vous dis-je.

— Je dois ensuite vous faire obser-

ver qu'il est malséant à vous de nommer Julie tout court une personne avec laquelle vous n'avez jamais eu de relation, ni par attouchement de pieds, ni même par correspondance, car, je vous le répète, c'est moi seul qui ai reçu votre provocation sous la table, comme seul aussi j'ai lu votre le! tre.

— Vos armes?

— Quant à mes armes, j'ai mon fusil. En voici un autre dans le coin de cette chambre ; c'est assez l'usage des voyageurs ici d'aller tirer quelques oiseaux sur la montagne, en attendant le dîner. Ainsi, personne ne fera attention à nous.

— Mais nous ne pouvons nous bat-

tre avec de la cendrée, dit Edouard, en s'emparant du fusil.

— J'ai dans mon carnier de quoi fournir une double charge à balle, répondit son adversaire. Donc, je suis à vos ordres.

— Eh bien! partons, dit Edouard , partons sur-le-champ! si Cyprien survenait, il s'opposerait à ce duel!

— C'est fâcheux, dit Wolf. Il est notre ami à tous deux ; il aurait pu nous servir de témoin ; mais entre gens honnêtes et quand il s'agit de l'honneur d'une dame, on peut s'en passer.

Pour être moins remarqués, pour éviter la rencontre de Cyprien , prenaut par le jardin de l'auberge, dont

la porte s'ouvre sur un sentier, après un quart d'heure de marche, ils arrivent à l'endroit où la Lutschine noire, descendue des glaciers, se confond avec le torrent du Bergelbach,

Là, au milieu des déchirures de la montagne, sur les rocs éboulés, le torrent et la rivière se confondant, bouillonnent ensemble au fond d'une vaste excavation en forme d'entonnoir. Par l'effet d'un long massif de sapins jeté aux approches du précipice, la neige tombée le matin, celle des jours précédents , n'ayant pas été touchées par le soleil, en obstruaient encore l'ouverture et les parois où elles formaient un entassement de plus de vingt pieds de profondeur.

Dans tout autre moment il eût été curieux d'observer le contraste formé par les eaux qui, traversant cette montagne d'argile décomposée, sortaient noires et bourbeuses de dessous ces couches éblouissantes de blancheur; mais nos deux rivaux avaient tout autre chose à faire qu'à admirer les effets pittoresques de la Lutschine, el Wolf proposa à Edouard de s'arrêter en ce lieu pour y terminer leur différend.

— Un duel au fusil et sans témoins, lui dit-il, n'est pas chose ordinaire. A une distance de quinze ou de vingtcinq pas, distance ordinaire des duels au pistolet, nous nous brûlerions la figure avec la bourre. 11 me vient une idée.

Edouard l'examina avec surprise.

— Il nous faut un espace de cent cinquante pas, reprit Wolf ; or, c'est à peu près la largeur de cette excavation. En nous mettant à chacun des bords opposées, nous serons donc à distance convenable.

— Qu'il en soit ainsi, dit Edouard.

— Uaffaire est sérieuse, n'est-il pas vrai, monsieur? reprit Wolf.

— Renoncez à Julie , ou c'est un combat à mort! lui répondit Edouard d'une voix sombre.

— Je ne pourrais renoncer à ma cousine quand bien même je n'aurais pas d'amour pour elle; je l'ai demandée en mariage.

— Vous!

— Il est vrai qu'elle l'ignore, mais son père consent et vous comprenez qu'un honnête homme...

— Ah ! vous vous êtes ligués tous deux pour contraindre son choix! s'écria Edouard exaspéré, en l'interrompant. Eh bien n'attendez de moi ni pitié, ni merci ; car, fussiez-vous blessé, incapable de vous défendre, je vous achèverais en vous jetant dans cet abîme! Faites de même pour moi!

— Nous n'aurons, sans doute, cette peine ni l'un ni l'autre, monsieur, articula lentement, sans s'émouvoir, sans emportement, l'impassible prétendu de Julie; tout homme grièvement atteint d'une balle, tombe la face en avant ; et, d'après la position que nous

devons occuper sur les bords de ce

précipice, celui qui sera frappé doit

presque infailliblement rouler au fond.

Edouard sentit un frisson lui courir

entre les deux épaules; mais il s'agissait de délivrer Julie, Julie qu'il aimait et dont il était aimé, d'un poursuivant odieux qui pouvait s'armer contre elle de l'autorisation même d'un père.

— Finissons-en, dit-il.

Wolf pouvait avoir un avantage en se servant de son fusil à percussion, à capsule, à rainure visuelle, tandis que l'autre fusil, vieux meuble de guerre, ne faisait encore feu qu'à la manière des briquets, au moyen du silex et du fer. Il prévint l'objection en offrant généreusement à Edouard de faire dé-

cider par le hasard, à pile ou face, qui des deux aurait le droit de choisir entre l'ancien et le nouveau système. Le hasard favorisa Edouard, dont le choix ne fut pas douteux.

— Vous ferez attention, lui dit Wolf en lui remettant son terrible instrument à percussion, à capsule, à rainure visuelle , qu'il détourne un peu à gauche.

Edouard le regarda de nouveau sans savoir que penser. Il s'était fait à l'avance une telle opinion de son adversaire, qu'il ne savait pas encore s'il devait prendre le sang-froid déployé par lui dans toute cette affaire pour du courage ou pour de la bêtise.

Le hasard décida encore à qui tire-

rait le premier. Cette fois le sort prononça en faveur de Wolf, qui chargea tranquillement son arme, et quand son adversaire eut pris place au bord opposé de cet horrible trou fangeux, neigeux, qui devait leur servir de tombe à l'un ou à l'autre, il rejeta en arrière ses longs cheveux qui pouvaient nuire à la sûreté de son coup d'œil, il leva lentement de terre son fusil, en examina la batterie, frappa légèrement sur le bassinet pour bien faire pénétrer l'amorce, passa son ongle sur la pierre, puis enfin , le doigt sur la détente , il ajusta.

Cependant, Cyprien, suivi du guide, était arrivé à l'auberge de Grindelwald, et ne voyant ni Edouard ni la famille

Tibierge, il prit des informations auprès du garçon de l' Aigle-Noir, qui se tenait encore, les bras croisés, à la porte de la cour. Il apprit de lui qu'Edouard était quelques instants auparavant en grande conversation avec un jeune chasseur. Il demanda la description du chasseur et dès que le descripteur en fut aux cheveux blonds et à la raie de chair au milieu de la tête, une idée de crainte saisit Cyprien, qui multiplia ses questions et sentit sa crainte s'accroître de plus en plus quand le garçon lui dit qu'ils étaient sans doute sortis ensemble par le jardin , car il ne les avait par vus franchir la porte de la maison.

— Oh! je sais où ils sont! s'écria

tout-à-coup le futé Grindelwaldais, en désignant du geste un des coins de la chambre.

— Où sont-ils?

— Tenez, voyez-vous, là? Eli bien, le fusil n'y est plus !

— Quel fusil ? mais dites toujours.

— Vous ne comprenez pas ? L'autre en avait un, celui-là point ; il n'avait qu'un bâton; voilà son bâton; il n'y a plus de fusil , le fusil est parti, le bâton est resté ; tous deux ont un fusil maintenant, donc ils sont allés chasser ensemble; c'est clair!

Cyprien , toujours accompagné de son guide, s'élança plein d'anxiété vers la porte du jardin. Une pauvre femme qui ramassait des broussailles leur in-

diqua la route suivie par les prétendus chasseurs ; ils pressèrent le pas en appelant, en criant, mais rien ne leur répondit; enfin, dans un abaissement de la vallée, à travers un double escarpement de roches, sous un noir amas de sapins, qu'un rayon égaré du soleil couchant venait d'éclairer à leur base, ils crurent apercevoir deux hommes armés et dont l'attitude menaçante trahissait les intentions; coupant court, ils franchirent les cavées, les ravins et les haies de ronces et d'épines, s'engagèrent en courant dans l'étroit et raboteux sentier frayé entre les rochers, et comme ils atteignaient la montagne de Bergelbach, une horrible détonation se fit entendre, mille fois répétée comme

tous ces grands bruits des Alpes ; Cyprien en trois bonds escalada la hauteur, et pâle, haletant, saisi de terreur, il arriva sur le lieu du combat.

Edouard venait de disparaître dans le gouffre.

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