‹ La vierge de FribourgChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Un ami de Louage.— Dévoûment.— Meyringen. Retour à Untersecn. — Demande en Mariage.

— Fuite

Il faut maintenant que nous parlions un peu d'un de nos acteurs secondaires qui , jusqu'à présent , n'a joué dans notre drame que le rôle modesle de comparse, se tenant obscur et inaperçu

sur le dernier plan de la scène, où il serait injuste de le laisser plus longtemps. II s'agit du guide qui, depuis deux jours, lient le fil d'Ariane pour nos jeunes voyageurs au milieu du dédale des Alpes. Dès ce moment, nous l'inscrivons sur la liste des personnages sous son nom de Christian Roth.

N'est-ce pas une corporation vraiment merveilleuse que celle des guides en Suisse , de ces hommes qui, moyennant une légère rétribution , vous servent de conducteurs, de cicérone, de protecteurs et de valets; qui portent votre bagage et vous porteront vous-même au besoin, vous tirant à eux lorsqu'il faut gravir une montée trop rude, vous soutenant lorsqu'il

faut descendre une pente trop rapide, marchant toujours près de vous du coté du précipice, en guise de gardefou ; de ces hommes qui vous entourant sans cesse de soins et de surveillance, vous traitent comme si vous étiez à la fois leur maître et leur enfant et qu'on semble avoir pris à gage plutôt pour vous aimer que pour vous servir? Vous plaît-il de chercher vos émotions dans les périls ? ils les affrontent gaîment avec vous et plus que vous; pour obéir à votre curiosité, ils descendent dans les entrailles de la terre, dans les abîmes, dans les cavernes ténébreuses, profondes, inexplorées, semées de lacs d'eaux mortes et pestilentielles et de reptiles veni-

meux, et ils y descendent les premiers. Ils gravissent, si tel est votre bon plaisir, les montagnes les plus abruptes, les plus sauvages, et jusqu'à la cîmc des glaciers, prenant leur double part du danger, marchant en avant, vous (rayant une route à travers les pentes glissantes et les interstices béants de ces blocs, de ces tours, de ces palais de cristal, dont les profondeurs s'illuminent de tous les feux du diamant, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et où n'habitent que le vertige de la mort. Sans se plaindre, ils souffriront du froid, de la fatigue, de la faim, si votre manteau vous protège suffisamment, si votre estomac se tait, si vos pieds ne sont pas encore endoloris par

le contact des cailloux. Dans ces déserts où vous marchez seul avec votre guide, sans autre garantie que son honneur et sa loyauté, (car la police du pays n'a pas inscrit son nom et le votre sur un registre, au moment du départ, pour lui demander compte de son voyageur au moment de l'arrivée), si votre ceinture, pleine d'or, vous pèse, vous pouvez la lui confier sans crainte, quoique d'un geste, d'un coup de coude, il ait mille fois l'occasion de se débarrasser de vous. Mais avec lui votre vie et votre bourse sont en sûreté. Et comme prix de tant de services rendus, de tant de soins et quelquefois de tant de périls courus pour vous, que demande un pareil homme ?

six francs par jour et une poignée de main au moment de l'adieu. II faudrait être bien pair d'Angleterre pour refuser de souscrire à cette dernière clause.

Christian Roth est de cette race fidèle et dévouée. Quoiqu'âgé de plus de cinquante ans, il a conservé sa vivacité, sa vigueur, sa vigilance; l'œil sans cesse aux aguets pour éclairer la marche de ses pupilles, il n'est pas un coin de terrain caillouteux , crevassé ou mouvant, qu'il n'ait étudié quand ils s'y aventurent. Leste encore et le jarret nerveux, il sautera, s'il le faut, de douze pieds de hauteur et dégringolera, à la ramasse , droit sar ses talons, le revers d'une colline croûtée de neige.

Mais je dois l'avouer en historien véridique, si Christian Roih a les principales qualités du bon guide , il en a aussi les défauts. Nul n'est parfait sur la terre/ Il est enclin à la vanterîe; aucun guide, mieux que lui, ne sait les affaires des Alpes, ce qui se passe dans les auberges, comme ce qui se passe dans les glaciers ; il a été le premier danseur de Berne, le premier nautonier de Brienz, le premier lutteur de l'Entlibuch ; il a remonté la Lutschine à la nage, il a été adoré des plus jolies filles du canton, il a étouffé des ours dans ses bras. Vous jugez si les plaisanteries de Cyprien ont dû pleuvoir sur cette foule de triomphes, plus merveilleux

les uns que les autres. L'honnête Christian ne lui en a pas gardé rancune.

Quoiqu'il ne fut avec eux que de la veille, il avait pris en affection les deux jeunes gens, à cause de leur âge et de leur pays, car il avait conduit beaucoup de Français, tous grands seigneurs, ou peut s'en faut. Il admirait la gailé de Cyprien, mais Edouard l'intéressait surtout par son air soucieux et rêveur.

Aussi en arrivant à Grindelwald , quand il put soupçonner que celui-ci courait le moindre danger, il s'en alarma d'autant plus que ce n'était point là un péril qu'il eut l'habitude de conjurer. Etre modérateur dans une querelle ou témoin dans uu combat sin-

gulier, voilà un rôle dont il craignait avec raison de se mal tirer, mais quand après la détonation, arrivé presqu'en même temps que Cyprien , il apprit qu'Edouard mort ou vif venait de tomber dans l'excavation du Bergelbach, le guide reparut tout entier en lui. Il s'avança, courbé sur l'abîme, vit un trou creusé dans la neige, puis une trace de sang et n'hésita pas un instant.

Un sapin découronné, brisé, torturé par le vent des montagnes, étendait une de ses basses branches au-dessus du gouffre ; Christian s'élança, l'atteignit près du tronc, et s'aidant tourà-tour de ses deux mains pour en parcourir l'étendue, de rameau en rameau, il parvint à l'extrémité de la

branche qui , pliant sous le poids dont elle était surchargée , le descendit lentement dans cette monstrueuse cavité.

Cyprien , pâle, les muscles crispés, contemplait, avec d'horribles angoisses, cette entreprise dont le succès lui paraissait impossible. 11 voulait jeter à Christian quelques paroles d'encouragement, pour l'aider du moins de la voix, et, brisé par le désespoir, ce n'était que des cris rauques et des sanglots qui s'échappaient de sa bouche.

Toujours sur l'autre bord, tenant entre ses bras son fusil qu'il venait de mettre au repos , Wolf restait immobile. Son front plissé5sa bouche béante, ses yeux grands ouverts annonçaient

plutôt la surprise que l'émotion, et l'on eût pu le croire complètement insensible, s'il n'eût tout- à-coup joint les mains et levé son regard vers le ciel.

Cependant l'audacieuse tentative du guide restait inutile; la branche, maigré sa longueur démesurée, n'avait fait que le suspendre dans les airs, sans lui permettre d'approcher même de cette ouverture où la neige se mouvait et d'où sortaient par intervalles quelques râles plaintifs. Christian sentait ses forces l'abandonner, et, perdant l'espoir de sauver le malheureux jeune homme, il commençait à trembler pour luimôme, quand, réalisant ses craintes, un craquement prolongé se fit entendre.

La branche se sépara lout-h-conp du ironequi la soutenait, et tombant dans le précipice, entraîna Christian avec elle ; mais ce qu'il croyait devoir le perdre, fut ce qui le sauva, ce qui les sauva tons deux !

Grâce au nombre et à la force de ses rameaux, à l'épaisseur de son feuillage, la branche ne s'enfonça qu'à moitié dans la neige dont le temps avait durci les couches inférieures. Christian s'en servit comme d'un pont, comme d'un appui pour se rapprocher d'Edouard, qu'il saisit par ses vêtements; il le fit asseoir près de lui sur l'immobile radeau, le frotta de neige, luisouffla dans les narines, le serra contre sa poitrine pour le réchauffer, et quand

il fut revenu de son engourdissement , de son évanouissement , de sa torpeur, de son agonie, il le chargea sur ses épaules. Debout au milieu de l'abîme, il en mesura de l'œil la hauteur et les sinuosités, profita de quelques pentes favorables, de quelques touffes d'ajoncs et de pruniers sauvages, des fortes racines qui en sillonnaient les parojs, des rochers qui les étageaient , et parvint à quelques pieds du bord, non sans des efforts incroyables, non sans avoir vingt fois senti ses forces faillir et le terrain manquer et s'ébouler sous lui.

Là, un dernier obstacle peut l'arrêter encore longtemps : l'entonnoir resserré dans sa partie supérieure, formait

voûle sur sa tête. Cyprien, aide de Wolf, qui Ta rejoint, noue fortement les uns au bout des autres leurs mouchoirs, leurs cravates, leurs blouses ; Wolf se cramponne au tronc du sapin le plus proche , tend sa main à Cyprien, qui, penché sur la crête du précipice, fait arriver jusqu'à Christian le cordon libérateur; puis quand le danger fut passé, quand Edouard, atteint seulement d'une blessure légère à l'épaule, est là, en sûreté, assis au pied d'un arbre, faible encore, mais se ranimant, cherchant à sourire à son ami et lui tendant la main comme pour lui demander pardon, Cyprien entre à son tour dans une fureur épouvantable contre les deux adversaires, les acca-

ble de reproches , veut abandonner Edouard, se battre avec Wolf, et, se ruant sur ce dernier, il lui arrache son fusil, le brise en morceaux, et ne reprend sa raison que lorsqu'il entend le jeune Teuton lui dire avec son imperturbable sang-froid : — A votre aise, à votre aise , ce fusil n'est pas à moi ; il est a l'aubergiste.

Le soir, Edouard, couché dans un mauvais lit bien bassiné , frissonnait des pieds à la tête, claquait des dents, appelait Julie à grands cris. La fièvre le tint ainsi cloué trois jours à Grindelwald. Cyprien avait compté d'abord que l'immersion dans la neige

aurait calmé son amour ; il espéra en- 1G

suite qu'il disparaîtrait avec la fièvre. On avait fait chercher un médecin pour panser sa blessure, mais le docteur ne passait dans le pays que deux fois par semaine, et il était venu la veille. Christian le suppléa; il bassina la plaie avec de l'eau et du sel, y mit une compresse d'absinthe hachée menue, et quand ses fonctions d'Esculape furent terminées, il prit humblement celle de garde-malade, veillant jour et nuit auprès de son malade , lui faisant boire, à grande tasse, force infusion de petite centaurée et lui contant ses anciennes prouesses, afin de l'endormir.

La fièvre avait cessé, nos trois amis se mirent en roule pour gaguer Meyringen, et de là Unterséen, où les soins

du moins ne manqueraient pas a Edouard. J'ai dit nos trois amis; n'allez pas croire qu'il s'agit encore de Wolf. Non, Wolf est retourné à Lauterbrunn, tirant des bergeronettes, écoutant siffler les marmottes chemin faisant, et rajustant sa raie de chair, un peu dérangée parles événements de la journée.

Le lendemain, M. Tibierge, qui avait été mis dans la confidence du billet surpris, sous prétexte de rhumatisme, retourna à Fribourg avec sa fille et son neveu. Julie avait paru fort contrariée de voir ainsi s'interrompre ce voyage de POberland, projeté depuis des années.

Notre troisième ami n'est donc autre

que Christian Rotli. Vous comprenez qu'après ce qui s'était passé dans le trou de Bergelbach, il n'était plus possible de le regarder simplement comme un domestique de louage.

Cette fois, Edouard, vu sa faiblesse et sa blessure, voyage à cheval, en vrai paladin du bon vieux temps ; son écuyer Christian tenant la bride, et son page Cyprien marchant à son côté, en essayant par gais propos et joyeuses réparties de le distraire de ses ennuis d'amour.

Cyprien croyait vraiment y avoir réussi. Ils s'étaient arrêtés pour contempler le glacier du Welterhorn, lorsqu'un homme vint leur demander s'ils ne désiraient pas le visiter : Edouard

n'était pas en état de le faire , mais il engagea son ami à ne pas se priver de celte vue, lui disant gaîment : — Fais pour moi au Wetterhorn ce que j'ai fait pour loi à la Rothenflue; je te promets de ne pas me moquer de ta description comme tu l'es moqué de la mienne, et même de l'insérer en bon lieu.

Enchanlé de son air de bonne humeur, Cyprien suivit le Tortoni de l'endroit ; c'est ainsi qu'il appela l'individu chargé de faire les honneurs du slacier. Christian ne pouvait laisser un de ses pupilles s'exempter de sa surveillance dans une semblable occasion; après avoir aidé le convalescent à descendre de cheval, l'avoir vu s'asseoir

au soleil sur un bon lit cardé de mousse, il rejoignit les autres. Une demi-heure après, lorsqu'ils revinrent, ils trouvèrent Edouard la tête entre ses mains et pleurant à chaudes larmes. Cyprîen fronça le sourcil, mais il ne fit pas un reproche; seulement il murmura à demi-voix : — Voyage d'agrément !

Ils suivirent la grande Scheideck, et furent forcés de s'arrêter et de séjourner à Rosenlaoui. La fièvre était revenue; le médecin du lieu conseilla la saignée d'abord, puis les bains ferrugineux. Rosenlaoui est un établissement de bains.

Le lendemain, nos voyageurs arrivèrent à Meyringen, village charmant,

situe dans une délicieuse vallée égayée par le bruit continuel de trente-six cascades, plus ravissantes, plus pittoresques les unes que les autres. Elles ne présentent qu'un léger inconvénient :

les montagnes, autour de Meyringen, se fondent sous tous ces cours d'eau, et déjà trois fois le village a été englouti sous des torrents de fange ; chaque fois, le village s'est reculé respectueusement devant cet envahisseur de nouvelle espèce. Ou l'a reconstruit un peu plus loin. L'église seule est restée eu place. Autrefois on y montait, aujourd'hui on y descend. Les habitants de Meyringen trouvent leur pays le plus beau du monde et le mieux situé qu'il y ait sous le ciel. Le médecin du lieu

conseilla a Edouard la saignée d'abord, puis les bains de bourbe.

— Notre tournée dans l'Oberland Bernois, écrivait Cyprien à M***, peut se résumer ainsi : Avalanches de neige, avalanches de rochers, avalanches de boues et avalanches de côtelettes de veau.

Prenant par le Hasliberg et les hauteurs du Brùnig, le malade, ainsi que ses deux compagnons, traversa le lac de Brienz et arriva enfin Unterseen, où il comptait séjourner quelque temps.

Le médecin du lieu trouva sa blessure légère et déjà en bonne voie de guérison; mais il lui conseilla la saignée d'abord, puis les bains de petit lait. Les

bains de petit lait sont en grande vogue à Unterseen.

La touchante unanimité des trois facultés de Rosenlaoui, de Meyringen et d'Unterseen, en faveur de la saignée, décida Edouard ; il tendit son bras au phlébotomiste.

— Tu le vois, disait-il à Cyprien , en souriant ; la saiguée pour guérir de l'amour .'c'est ton système qui se propage-

Mais Cyprien ne rit plus. Il a lu sur

les traits, dans les regards d'Edouard ; il a épié sa pensée secrète dans son sommeil comme dans sa veille, dans ses gémissements comme dans ses sourires, et juge maintenant son mal plus grave qu'il ne le croyait d'abord.

En effet, à la fièvre vaincue succéda chez le malade une tristesse morne et sombre, un abattement extrême, un dégoût de toutes choses. Il n'essayait même plus de prendre parfois un air de calme et de raison pour tranquilliser son ami; il avait laissé là ses notes et sa relation interrompue ; le nom de Julie avait même cessé d'être prononcé par lui.

— Il existe une cause morale de perturbation, disait le médecin à Cyprieu.

— C'est un amour rentré, répondait celui-ci.

— Il a tort de ne pas prendre des bains de petit lait, ajoutait le médecin;

c'est un traitement qui convient parfaitement à ce genre de maladie.

M. le docteur percevait une remise sur les bains de petit lait.

Un jour, Cyprien trouva Edouard assis sur son lit, silencieux, immobile, l'œil fixe. II se plaça devant lui, croisa les bras et le regarda quelque temps dans celte position, sans qu'Edouard parut seulement faire attention à lui.

Enfin, rompant brusquement le silence : — Mais Julie ne t'aime pas !

s'écria-t-il.

— Plût à Dieu qu'il en fût ainsi!

mais elle m'aime! et son amour est égal au mien , peut-être. Sans doute en ce moment, pour moi, elle résiste aux supplications de mon rival, aux ordres

de son pcre ! Ali ! si elle ne m'aimait pas, je le jure, ma raison en révolte contre elle me donnerait la force de fuir les contrées qu'elle habite et de l'oublier !

Edouard s'était levé, son geste devenait expressif, sa figure s'animait. Il était sorti de sa torpeur au nom de Julie, comme un serpent engourdi se dresse sous un rayon du soleil. Il raconta alors à Cyprien , avec feu , avec passion, avec éloquence, quelles preuves irrévocables il avait de cet amour.

11 lui parla de la scène muette 'qu'il avait eue avec mademoiselle Tibierge, dans l'auberge de Lauterbrunn. Il lui peignit le trouble de la jeune fille, sa rougeur, ses sanglots, quand, se croyant

seule, elle avait laissé, dans un moment de transport, s'échapper le nom de son amant! Il mit à ce récit tant de chaleur et d'onction, que les convictions de Cyprien en furent tout-à-fait ébranlées.

— Puisque lu es aimé, lui dit-il résolument, il n'y a plus qu'un parti à prendre. Se marier jeune et surnumé^ raire est un malheur sans doute, mais mourir jeune et à moitié fou en est un plus grand. Tu as encore un assez joli reste de patrimoine; le père Tibierge ne me fait pas l'effet d'avoir jamais été grand landamann de Suisse; a en juger par sa tournure, c'est quelque épicier retiré des affaires ; il n'a pas le droit d'être difficile. Veux-lu que j'aille

le trouver de ta part et lui demander sa fille en mariage pour toi ?

Le regard d'Edouard s'illumina spontanément. Cependant, il s'éteignit aussitôt sous sa paupière qui s'abaissa. L'amoureux sembla s'absorber un instant dans ses réflexions. Durant cet instant suprême, à quoi songea-t-il ? il songea à un conte d'Hoffmann ; dans ce conte, un jeune mélomane épouse une célèbre cantatrice dont la voix l'a séduit au théâtre; mais une fois dans son ménage, cette voix ravissante, cette voix flexible qui monte jusqu'au si, qui descend jusqu'au sol, qui ne semblait créée que pour broder des fioritures et l'aire vibrer en modulations les plus doux sentiments de l'ame, ne retentit

plus à son oreille que pour gronder des servantes, crier contre des fournisseurs, et jette les sons les plus faux et les plus discordants à propos d'un verre cassé ou d'une papillotte roussie.

— Il en sera peut-être de même pour toi, disait à Edouard une voix intérieure, celle de sa raison. — Ton idole a été placée par toi sur un piédestal si haut qu'on ne peut l'en faire descendre sans la briser; lu as aimé au pays de Sylphide et les Sylphides ne sont pas bonnes à voir en camisole et en pantoufles ; n'épouse pas !

— Epouse! répliquait une autre voix, celle de son amour ; Julie n'estelle pas la femme exceptionnelle? ce que tu souffres ne te dit-il pas ce

qu'elle vaut? la posséder est pour toi la santé, la vie et le bonheur! et n'espère par la séduire, car Julie est la perfection , la vertu comme la beauté.

Triomphe de ton rival avec ses propres armes; épouse! épouse!

— Holà! prends garde! disait un troisième personnage intervenant , la poésie : — Peux-tu songer au mariage?

veux-tu donner à une passion si pure , si noble, si éthérée, un dénouement aussi vulgaire? Les amours malheureux sont l'aliment du génie; ils le font naître , ils l'inspirent ! immortalise toi par ta douleur, meurs-en , s'il le faut , et songe que le poète exerce un sacerdoce qui demande le célibat : la gloire

ne se galvaude point avec des pères de famille; n'épouse pas!

Hélas! la raison ne faisait que répéter ce que Cyprien avait dit naguère:

la poésie ne faisait que remuer dans le cerveau d'Edouard ses anciennes idées; l'amour répondait mieux qu'elles aux exigences du moment; il devait l'emporter, il l'emporta. Quand Edouard rouvrit les yeux : — Va , dit-il à Cyprien, pars! hâte toi! et songe que tu tiens mon bonheur entre tes mains !

Christian ne s'était pas encore séparé de nos Parisiens. Par dévouement, il avait offert de rester près d'eux en qualité de garde-malade, durant leur séjour à, Unterseen. Il ne réclamait qu'une demi-solde de guide. Cyprien

lui confia Edouard et partit. Le lendemain, il était à Fribourg. Cinq jours après il écrivait à M***.

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