‹ La Vierge de Miséricorde; étude d'un thème iconographiqueChapitre 100 sur 158 · hade, XVIII · texte numérisé non relu

hade, XVIII

Aille au milieu des airs, sous le manteau d'une Vierge colossale, a semblé, depuis, une imagination absurde : l'art classique fait redescendre sur le sol les priants et la Vierge, et il donne à celle-ci la même taille qu'aux gens qui l'implorent. La vérité terre-à-terre est respectée, mais une vérité d'un ordre supérieur a disparu, la A'érité de l'apparition prodigieuse dont Bonfîgli donnait l'idée.

Les peintres Ombriens du début du xvi'' siècle, Domenico Pecori, Bernardino di Mariotto, archaïques attardés, « étranges oiseaux de nuit ' ». traitent encore, à l'époque de Raphaël et de Léonard, le thème traditionnel de la Vierge au manteau. Mais comme on ne saurait échapper tout k fait àl'influence dutempsoù 1 on vit. ils ont tout de même un peu de gêne à représenter la Vierge abritant sous son manteau, comme une poule ses poussins, les membres d'une confrérie ou la population d'une ville. Ils modifient le vieux thème :1a Vierge descend du ciel, son vaste manteau flotte dans les airs ; le peintre nous laisse entendre que les gens agenouillés en bas du tableau, sur la terre, trou- A'eront un abri sous le manteau virginal. C'est la solution ingénieuse qu'adoptent le Pordenone pour sa Vierge du Carmel, et l'auteur anonyme de l'ex-voto de François II, au Musée Lorrain fpl, XX).

Dès le milieu du trecento. Lippo Memmi avait imaginé, pour honorer la Mère de Miséricorde, de la surélever un peu, de la placer sur une sorte de marche ou de socle bas -. Au milieu du xv*" siècle, en Italie, ce socle grandit, prend la forme d'un piédestal antique ; on y peint une invocation à la Vierge, en caractères imitant les inscriptions latines '. Cette innovation italienne, où l'on sent 1 influence de l'humanisme, devait plaire au goût classique. Le Tintoret s'en souvient pour son tableau de Confrérie. Ce tableau du Tintoret est d'ailleurs l'une des plus faibles images de la Mère de Miséricorde : la Vierge s incline avec grâce, telle une actrice sous les bravos ; et, comme le socle où on l'a juchée est assez étroit, elle prend garde de ne pas tomber.

Il était réservé k Fra Bartolommeo, l'un des peintres les

1. L'expression estdc BurckliarcU. à propos de Bernardino Le Cicérone, trad. fr., t. II. p. 592 .

2. Cf. encorda Vierjre de Bart. Vivarini.et celle de la famille Pergenstorfer. .}. Fresque du Pesiof.supra.p. 55 ; de la famille Vespucci. Cf. le saint Sébastien de Gozzoli.àS. Gimignano pi. XVI .

plus académiques qu'il y ait eu, de trouver pis encore. Un Dominicain lui avant commandé une image de la Mère de Miséricorde, il ne put esquiver 1 obligation de traiter le thème traditionnel, auquel TOrdre des Prêcheurs, dont luimême faisait partie, était si attaché. Il imagina de placer la Vierg'e sur un trône à plusieurs marches, au pied duquel il disposa les priants, quelques-uns au premier plan, agenouillés, ceux du fond, debout. La Vierge, dressée dans un grand élan, invoque son Fils. Des angelots font flotter son manteau, qui semble une toile emportée par le vent : il ne couvre plus les priants, il n'est plus là que pour mémoire. Cette composition tant célébrée jadis nous laisse froids aujourd'hui, justement parce qu'on y sent trop la recherche académique. Combien les images naïves des archaïques expriment mieux que ce « tableau vivant ", que cet arrangement théâtral, la confiance des foules en la pitié de Marie !

Ni Fra Bartolommeo, ni le Pordenone,niTintoret, ni l'auteur de l'ex-voto de François 11 n'ont choisi de leur propre gré le thème de la Vierge au manteau : il leur fut imposé, à Fra Bartolomeo par un Dominicain, au Pordenone parles Carmes, au Tintoret par quelque Scuola, au peintre de François II jsar la dévotion des princes lorrains pour la Vierge de Bonsecours-lez-Nancy. A partir du xvi"^ siècle, l'art ne représente plus la Vierge au manteau que d'une façon exceptionnelle, et qu'à contre-cœur. Le vieux thème était trop naïf, l'art nouveau trop savant, trop dédaigneux des images qui avaient ravi le moyen âge.

Et puis, à partir du xvi*" siècle, l'iconographie catholique ne pouvait plus se permettre d'être naïve, de faire sourire. Pour s'expliquer l'oubli où est tombé le vieux thème qui nous occupe, il faut tenir compte des scrupules que les attaques furibondes des Réformés contre la Vierge, les Saints, et les images ont inspirés au catholicisme. La Réforme a bafoué et brisé les images. Contre beaucoup, elle avait beau jeu. Vn des dessins dont Holbein a illustré V Éloge de la folie représente un paysan en prière devant une grande image de saint Christophe, peinte à fresque confiée un mur. Holbein intitule son dessin « la folie de la superstition » K Les chanoines de N.-D. de Paris qui, au xydi"^ siècle, firent détruire leur grande statue de saint Christophe, avaient sur les images du géant chré-

Page 1