‹ La Vierge de Miséricorde; étude d'un thème iconographiqueChapitre 111 sur 158 · I. Spec . hum. salral.. cli. xxxvi. 1. 87-8S · texte numérisé non relu

I. Spec . hum. salral.. cli. xxxvi. 1. 87-8S

Il existe à la pinacoteca communale de Montefalco, en Ombrie, un tableau ^ d'un peintre inconnu de la fin du quattrocento (Pl.XXVlII, 1), où la Vierg-e au manteau est représentée d'une façon bizarre. Sous le manteau de Marie est ag-enouillée une jeune mère en pleurs, les cheveux épars ; le Démon tâche de lui prendre son enfant; la jeune mère appelle la Madone à l'aide ; la Madone s'arme d'une massue et met en fuite le Démon. En haut du tableau, cette inscription: Santa Maria del Succurso, ora pro nabis. Derrière la Vierge, à l'arrière-plan, agenouillés, des moines et des pénitents blancs : la présence de ces pénitents indique que le tableau a été peint pour une Confrérie.

J'ai indiqué ailleurs les autres tableaux qui représentent le même sujet-. Ils sont de la fin du xv*^ siècle et du commencement du XVI'' ; tous sont italiens, presque tous ombriens. En appelant l'attention des érudits sur ce thème singulier, je souhaitais qu'un plus savant ou plus heureux que moi en trouvât l'explication.

M. Salomon Reinach en a aussitôt proposé une.

« Le type de la Vergine del Soccorso armée d'une massue, écrit-il, n'est pas d'origine populaire, mais demi-savante... Parmi les nombreux attributs de la Vierge, dans la littérature pieuse et la poésie du moyen âge, figure la clef. Comme la Pallas y.Aî'.scjy;; dé Phidias, la Vierge Marie tient une clef ; c'est la clef du ciel. Les textes ont été réunis par Salzer. Déjà saint Ephrem qualifie la Vierge de clef qui nous ouvre le ciel. Ainsi la Vierge Marie est porte-clefs, clavigera, Si elle ne paraît pas avec cet attribut dans les œuvres d'art, c'est que la clef est l'attribut presque exclusif de saint Pierre. Mais claviger, épithète de Janus porte-clefs dans Ovide, est dans le même poète, épithète d'Hercule porte-massue. Clavis, clef, et clava, massue, ont donné le même dérivé claviger. Ce jeu de mots, qui devait se présenter aisément à l'esprit d'un clerc, explique

1. Alinari. 5476: reproducti(jn clans BroiissoUe, La jeunesse du Pérugin el les origines de iart ombrien, p. 475.

2. Pei-di-izet-René Jean, La galerie Campana et les musées français, p. 65-67, pi. V. Cl'. Tliode. Franz vnn [ssisi. 2" éd., p. 517.

le type de la Vierg^e porte-massue. Quand il s'est agi de représenter la Vierge mettant en fuite un démon et qu'il a fallu pour cela, lui trouver une arme, comme la tradition était muette, on s'est inspiré d'une des épithètes qu'elle attribuait à la Vierge et, sans lui en substituer une autre, on s'est contenté d'en modifier le sens. L'innovation purement graphique des peintres ombriens semblait justifiée par le langage des litanies ; la Vierge à la massue était toujours la Virgo clavigera. 11 y a là, semble-t-il, un exemple certain d'un type plastique né d'une confusion de langage '. »

L'explication de M. Reinach me paraît inadmissible.

11 est inexact, d'al^ord, que (( le langage des litanies » invoque la Vierge sous le nom de clavigera. Cette invocation ne se trouve ni dans les diverses Litanies de la Vierge dont j'ai pris connaissance '', ni dans l'Office de la Vierge, ni dans les Messes des Fêtes de la Vierge, ni ailleurs, que je sache. Avant M. Reinach, personne n'en avait gratifié Marie,

M. Reinach allègue des textes oîi la Vierge est appelée « clef du ciel, clef du paradis, clef de la divine Sagesse ». Mais de ce que la Vierge ait été comparée à une clef, il ne s'ensuit pas qu'elle ait été appelée porte-clefs, lin y a pas de texte où la Vierge soit appelée clavigera, pas plus qu'il n'y a de représentation où elle soit figurée portant les clefs.

Les textes réunis par Salzer -^ et allégués par M. Reinach, où la Vierge est appelée (( clef du ciel, du paradis, de la Sagesse », sont extraits de cantiques, pour la plupart orientaux (syriens ou grecs), qui n'ont pas eu d'influence sur l'iconographie. Les innombrables citations coUigées par Salzer avec plus de patience et de piété que de sens critique et historique demandent, pour être employés utilement, une certaine pratique de la littérature religieuse du moyen âge. Je comparerais volontiers le recueil de Salzer à un dictionnaire comme celui de Courtaud-Diverneresse, où sont mélangés A'ingt-cinq siècles de grécité, depuis Homère jusqu'à Photios. 11 s'agit d'expliquer un type iconographique bien localisé et daté, un thème qui est propre à l'Ombrie de la deuxième moitié du

1. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1907, p. 43-45. Cf. Revue critique, 190', I,p. 392 et Répertoire de peintures, II, 537.

2. Litanies dites « tirées de l'Écriture Sainte « ; Litanies de Lorette ; Litanies « péruviennes », à lusage de l'Amérique.

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