‹ La Vierge de Miséricorde; étude d'un thème iconographiqueChapitre 19 sur 158 · Salzer, op. cit · texte numérisé non relu

Salzer, op. cit

source dans une histoire d'apparition, dans un récit de vision.

La vision dont il s'ag^it est racontée par Césaire d'Heisterbach •, Cistercien du diocèse de Cologne, dans son Dialogus miraciiloriim, qui fut écrit entre 1220 et 1230, au dernier chapitre du livre VI, lequel est consacré en entier aux apparitions de Marie. Entre tant de recueils consacrés aux apparitions de la sainte Vierg-e, celui de Césaire est, je crois, le plus ancien. Les recueils ultérieurs- lui ont tous emprunté, directement ou non, le récit en question :

Du moine qui vil dans le royaume des eieux

V Ordre de Cîleaux sous le manteau de Marie.

« Un moine de notre Ordre, qui avait une dévotion particulière pour Notre-Dame, fut, il y a quelques années, ravi en esprit, et admis à contempler le ciel de gloire. Ayant vu les divers Ordres de l'Eglise triomphante, les Anges, les Patriarches, les Prophètes, les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs, et, répartis selon leurs insignes, les Chanoines réguliers, les Prémontrés, les Clunisiens, il s'inquiéta de son Ordre à lui. Et il regardait de tous côtés, et ne découvrait aucun des siens dans le royaume de gloire. Alors se tournant vers la bienheureuse Mère de Dieu, il gémit et lui dit : « Pourquoi donc, Dame très sainte, ne vois-je ici personne de Cîteaux ? Pourquoi les plus dévoués de vos serviteurs sontils exclus de ces béatitudes ? » Et la reine du ciel lui répondit : (( Ceux de Cîteaux me sont au contraire si chers et si familiers que je les réchautïe sous mes bras. » Et ouvrant le manteau qui la couvrait et qui était d'une largeur merveilleuse,

1. Sur Césaire, voir Daunou clans l'/fts/otre littéraire de la France, t. XVIII, p. 194; Kaufniann, Caesariiis von Heisterhach, Cologne, 1850: du même. ^Uiz/iderbare Geschichten ans den Werken des C. ans II. {Annalen desllisl. Vereins fur denMederrhein,Uefl Al et 58, Cologne 1888 et 1891); Potthast, Bihl. Med. Aevi, t. II, p, ISO ; Wattenbach, Deutschlands Geschichlsquellen, II", p. -i85. Pour les éditions, cf. Bihliotheca hagiographica latina Bruxelles, 1898), t. I, p. XIX et Analecta Bollandiana, t. XXI (1902), p. 45.

2. Gonon, Chronicon S.Deiparae (Lyon, 163"), p. 137; Bridoul, Le triomphe annnel de la Sainte U/crfye (Lille, 1640), t. IL p. "43 ; Sausseret. Apparitions et révélations de la T. S. Vierge depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours (Paris, 185 5), t. I, p. 197, d'après Chrysostomus llcnviquez, Fascicu lu s sanctorum Ordinis Cisterciensis, vie de S. Albin. Le texte de Césaire est cité d'après Sausseret par Rohault de Fleury, La Sainte Vierge, l. I, p. 319.

elle lui montra une multitude innombrable de moines, de frères convers et de nonnes. Lui, plein d'une grande joie, rendit grâces, et son esprit ayant réintégré son corps, il raconta à son abbé ce quil avait a'u et entendu. Et labbé, ayant rapporté la chose aux abbés de l'Ordre assemblés en chapitre, les remplit de joie et d'une ardeur plus grande à aimer la sainte Mère de Dieu ' ».

Pourquoi le moine par qui cette vision fut imaginée eut-il l'idée de faire du manteau de Marie le symbole de la protection dont elle couvre l'Ordre de Citeaux?Nous avons vu que ni dans la Bible ni dans la Liturgie, ni dans les Pères ni même dans saint Bernard, la protection divine n'est comparée à un manteau. On dira que cette comparaison est tellement naturelle, que le moine Cistercien peut bien l'avoir inventée. Mais justement parce qu'elle est si naturelle, un folk-loriste ne se résignera pas aisément à croire qu'elle ne remonte pas plus haut. D'ailleurs, est-elle vraiment si simple à trouver ? Il est permis d'en douter. Qu'on n'objecte pas qu'elle a été réinventée par tel écrivain contemporain '-; car l'écrivain dont il s'agit était nourri de lectures pieuses,

1. Caesarii Heisterhachensis monachi Ordinis Cisterciensis dialogus miraculornm.Yll, 59. éd. Strange Cologne, ISôI"!. t. II, p. 79.

De monacho qui Ordinein Cisterciensem suh Mariae pallio vidit in regno caelorum.

Monachas quidam Ordinis nostri Dominam nostram plurimum diligens antepancos annosmenle excedens,ad contemplationeni (jloriae caelestisdeductus est. L'bi duni diverses Ecclesiae triumphanlis Ordines videret, Ancjelorum videlicet. Pafriarcharuni. Prophelarum, Apostolorum. Martyrum. Confessoruni. et eosdeni certis characteribus distinclos, item Canonicos fiegulares, Praemonstratenses. sive Cluniacenses, de suo Ordine sollicitus. cum staret et circamspiceret. nec aliquam de illo personam in illa gloria reperiret. ad heatam Dei Genitricem cum gemitu respiciens, ail: Quid est, sanclissima Domina, quod de Ordine Cisterciensi neminem hic video? Quare famuli tui. tihi tam dévote servientes. a consortio tantae beatitudinis excluduntur ? Videns eum turbatum Regina caeli, respondit: lia mibi dilectiac familiares sunt hi qui de Ordine Cisterciensi sunt. ut eos eliam sub ulnis meis f'oveam. Aperiensque pallium suum quo amicla videhatur, quod mirae erat latitudinis.innumerabilemmultitudinem mnnachorum, conversorum.et sanctimonialium illi jstendit. Qui nimis exultans et gratias referens, ad corpus rediit, et quid viderit quidve audierit Abbati suo narravit . Ille vero insequenti Capitulo haec referens Abbatibus.omnes laetificavit, ad ampliorem sanctae Dei Genilricis amorem illos accendens.

2. Huysmans, En route, p. 20 (description d'une messe d'enterrement) : " Le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque, le brode de perles d'eau bénite, abrite la pauvre âme qui pleure, la console, la couvre en quelque sorte de sa cho|)e. >'

imbu de mysticité catholique, très instruit d'art religieux, et la phrase qu'on cite de lui peut bien être une réminiscence.

Si le moine Cistercien a eu l'idée de faire du manteau de Marie un symbole de la protection dont elle couvre l'Ordre de Citeaux, c'est, je crois, que le manteau était vin symbole de protection dans certains rites juridiques et religieux dont ce moine avait connaissance.

Jacob Grimm assure que pour les anciens Allemands, le manteau des rois et des reines, des seigneurs et des dames était un signe de protection : c'est à quoi feraient allusion les mots qui se trouvent dans mainte vieille ballade : unter des M an tels Ort K

Les rites du mariage offrent quelque chose d'analogue. Dans certaines parties de l'Allemagne, le marié, lors de la cérémonie nuptiale, enveloppait sa femme dans son manteau 2. Même usage en Russie ^ chez les Juifs. La mariée juive, dit Reuss *, est couverte d'un manteau, qui symbolise l'autorité protectrice du mari. « Veuille étendre le pan de ton manteau sur ta servante ■- » , dit Ruth à Booz, quand elle invoque leur parenté pour qu'il l'épouse.

Le rôle du manteau dans les rites matrimoniaux explique peut-être le rôle du manteau dans les rites d'adoption et de légitimation. Au moyen âge, chez les peuples du Nord (x\llemagne, France, Angleterre), celui qui adoptait ou légitimait un enfant le couvrait solennellement de son manteau '\ Lorsque le fils de Bernardone eut dépouillé ses vêtements devant son père et devant l'évêque d'Assise pour montrer qu'il renonçait aux biens de ce monde, « l'évêque en fut réduit, disent les historiens, à prendre sous son manteau le pauvre François trem-

1. Grimm, Deutsche Rechstallerthûmer^, p. 160. Cf. Ghassan, Essai surla symbolique du droit (Paris, 1847), p. 155 et 221.

2. Grimni, Poésie im Redit, g 6 (Kleinere Schriften, t. VI, p. 164).

3. Hulchinson, Marriac/e custorns, ch. xiv (Russia), p. 199 : « another custom, now chani^red, liad the like sigTiificaace: after the marriage cei'emony, the bride used to knock lier head on her husbands shoe in token of obédience, and lie castthe lap of his gown over her in token of liis duty to protect and cherish her. »

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