‹ La Vierge de Miséricorde; étude d'un thème iconographiqueChapitre 27 sur 158 · Thierry d'Apolda, dans Acta SS.. août, I, p · texte numérisé non relu

Thierry d'Apolda, dans Acta SS.. août, I, p

4. Balme et Lelaidier, Cartnlaire de saint Dominique, II, 223.

5. Hélyot, Histoire des Ordres monastiques, II, p. 294. La logette des Innocents nétait d'ailleurs pas la seule de Paris : cf. Dulaure. Hisl. de Paris, éd. de 1821, t. II, p. 2i, et Victor Ilug-o, Notre-Dame de Paris, 1. VI, ch. 2. D'autres recluses vivaient dans des ermitages (inclusoria) épars dans les campagnes : ces « cluses » se fondirent, au.x xiir et xiv s., dans les Ordres mendiants (Ch. Schmidt, Précis de l'histoire de l'Église d'Occident au moyen âge, p. 149).

6. L'un des fondateurs du couvent Dominicain de Cologne, le F. Chrétien, était un Cistercien : saint Dominique considérant le vif désir qu'avait ce religieux de se vouer à l'apostolat, obtint pour lui du pape l'autorisation de revêtir l'habit des Prêcheurs {Analecta 0. P., t. I. p. 370 ; Balme et CoUomb. Cartulaiie de saint Dominique, t. III, p. 173 . Un autre exemple dans Géraud de Frachet, I, 1, 3 éd. Reichert, p. 8 .

Pkudiuzet. — La \'ierge de Miséricorde. 3

Frères Prêcheurs laissaient les fils deCîteaux poursuivre leur rêve mvstique dans les monastères des vaux solitaires, dans ces paisibles et poétiques oasis, où n'arrivaient pas les bruits du monde ; leur vocation les appelait dans les villes populeuses, où rhérésie cathare cheminait souterrainement, dans les Universités où disputaient les docteurs, où se produisaient les opinions téméraires, où se glissait comme un serpent la doctrine athée d'Averroès, à Paris, à Montpellier, à Bolou^ne, à Florence, à Rome, partout où il y avait des mécréants à confondre, des âmes chrétiennes à défendre. Les Frères Prêcheurs, aux débuts delOrdre, étaient pour la plupart des jeunes g'ens qui gardaient sous le froc les qualités charmantes de leur âge, l'entrain, la gaîté, l'allure aisée et élégante. Vidimus maxiîiie in inifioOrdinis Praedicatoruni, écrit vers 12601e Dominicain Thomas de Chantimpré *, vidimus et niinc juvenes inexpertos. delicaios, récentes a saeculo venientes, circuire terras sociahiliter conihinafos. inter perversos non evei'sos, inter nocentes innocentes, si/nplices sicut columhas, prudenter tamen sicut serpentes, in sui cusfodiani ambulantes : quis non miretur, ut olim, et magis nunc. istos pueras in medio fornacis aestuanfis non e.ruri ? Les reclus, dans l'intransigeance de leur piété farouche, s'élevèrent contre 1 Ordre nouveau : le récit qu on va lire a été inspiré par le désir de leur fermer la bouche.

« Il y avait en Lombardie, raconte Géraud de Frachet, une recluse dont la dévotion pour Notre-Dame était fervente. Ayant appris qu'un Ordre nouveau s'était fondé, elle désira en connaître des membres. Justement Frère Paul et un autre Frère, dans une tournée de prédication, vinrent à passer par là. Ils allèrent voir la recluse et l'entretinrent, comme font nos Frères, des choses de Dieu. Elle leur demanda de quel Ordre ils étaient. Ils répondirent qu'ils étaient de l'Ordre des Prêcheurs. Et elle, voyant qu'ils étaient jeunes et beaux et proprement vêtus, conçut deux du mépris, pensant qu'ils ne pourraient pas, encourant le monde, garder longtemps la continence.Mais la nuit d'après, elle eut une vision : la Vierge était devant elle, qui lui disait d'une voix courroucée : ((Ahl comme tu mas olfensée, hier! Crois-tu donc que je ne puisse protéger

1. Bonttm universelle de proprielnlihus apiiim. seii miraculn et eiempla. meninrnhili.i sui temporis. II, x. p. 170 de l'cd. do Douai. 1603.

mes jeunes serviteurs qui parcourent le monde pour le salut des âmes? Afin que tu saches que je les protèg-etout spécialement, vois, jeté les montre, ceux que, hier, tu as méprisés. » Et, levant son manteau, elle lui montra une multitude de Frères et dans le nombre ceux dont la recluse avait mal pensé la veille. La recluse, édifiée à cette vue, aima de ce jour les Frères de tout son cœur, et c'est d'elle-même que l'Ordre tient ce récit. »

Les Vitae Fratruin de Géraud de Frachet furent terminées en 12G01. De la même époque date le naïf recueil des Abeilles, de Thomas de Chantimpré"^, et la Vie de saint Dominique, par Barthélémy de Trente. La \ie de saint Dominique, par Thierry d'Apolda^, est un peu moins ancienne. Après Jourdain de Saxe, ces quatre écrivains sont les plus anciens biographes de l'Ordre des Prêcheurs : tous quatre racontent la vision de la recluse. Barthélémy est le seul qui ne sache pas d'oi^i était cette recluse. Thomas, qui était de la France du Nord, en fait une Saxonne. Thierry, qui était Saxon, et Géraud, que Thierry a copié presque mot à mot, en font une Lombarde : c longinquo major reverentia. Les indications de lieu, dans les récits lég-endaires, n'ont en g-énéral aucune valeur. Le rééit de Thomas est le même, en plus bref, que celui de Géraud. Dans celui de Barthélémy, qui raconte la vision comme une preuve de l'efficacité des prières de saint Dominique, le parti pris de la recluse contre les Prêcheurs est passé sous silence, et il ne reste plus qu'une histoire assez plate d'apparition .

Gérard us de Fracheto, Fj7ae/"ra- Theodoricus de Apolda, Acla

Irnrn 0. P., 1. I, c. 6, § 4 [Monu- ainpliorn S. Dominici, XXIII \Acla

menlaO.P. historica,éd. Reichert, SS., août, I, p. 607).

I,p. 40). Feminafjuaedam devotain Loin-

FuU in Loinhardia feinina quae- hardia solifariaryi arjens vitani, au-

\. Hist. litt. de lu France, t. XXXII, p. "jôO. Géraud était Limousin: il entra dans 10. P. en 1225.

2. « Géraud de Frachet et Thomas de Cliantimpré sont des compihiteurs d'une excessive crédulité, très enclins à mettre leurs idées, leurs appréciations, leurs sympathies et leurs ressentiments sous le couvert de prédictions et d'interventions merveilleuses d'un caractère puéril » François Van Ortroy, boll., dans Analerla BoUandiana, 1905, p. 115),

3. Dietrich von Apolda (Saxe-^^'eimar), né en 1228. Il écrivitla Vie de saint Dominique en 1292. Sur la foi que mérite cet hagio{?raphe, cf. ActaSS., août, I, p. .'}"2 : «;i^er ipsos Praedicalnrea disceptatar. iilrum prudenler credi possinl oninia illa, qnae Theodoricus ex leslimoaio sororis Caeciliae narrai.

dam,solitariani vilam gerens, adinodutn Dominae nostrae devola, qiiae audiens novuin Ordinem Praedicatornm surrexisse, toto a/feclu desiderahat ahquos de illi^ videre. Coutigit aulein Fratreni Paulum cum socio suo per partes illas praedicando Iransire.Cumque diverlissent ad illam et more Fratruin rerbis divinis allofjuerentur eam, quaesivit illa, qui vel eu jus Ordinis essent. Et cum dicerent se deOrdine Praedicatorum esse, considerans eos juvenes et pulchros et in honesto habitu, despexit eos, aestimans, quod taies per mundumdiscurrentes, non passent diu vivere continenter. Sequenti igitur nocte visa est sihiadstare Beata Virgo, turhata facie, dicens : « Ah heri me graviter offendisli ! An non putes, credis, quod erqo servos meos valeam custodire juvenes et per mundum pro salute animarum currentes ? Ut autem scias me ipsos in specialem suscepisse tutelam, ecce osfendo, quos heri contempsisti. » Et elevans pallium, ostendit ei muUitudinemFratrum magnam, et inter eos illos, quos despexeral ante. Unde dicta reclnsacompuncla, extunc Fratres dilexit ex corde, et hoc per Ordinem enarravit.

diens novum Praedicatorum Ordinem surrexisse, videre ex eis aliquos concupivit. Contigit autem, duos Fratres partes illas praedicando transire ; qui divertentes ad eam, ipsam more Fratrum verhis sacrisallocutisunt.Quaecumquaesisset,qui et de quo forent Ordine, responderunt, se de Praedicatorum Ordine novoesse. Quae considerans eos pulchros et in habitu decenti juvenes despexit, existimans quod sic non passent in hoc nequam saeculo subsistere illihali. Qui nocte sequenti Beata Dei Virgo Mater turhata facie adstans, dixit : « Ah heri me graviter offendisti ! Xon credis, quod valeam servos meos juvenes custodire illaesos, pro salute animarum per mundum discurrentes ? Ut autem noveris, me in specialem eos cusfodiam suscepisse, ecce oslendo tihi, quos heri despicere praesumpsisti. » Et elevans palliuni, ostendit ei multitudinem Fratrum magnam, et eos, quos despexerat, inter illos.

Thomas Cautimpretanus, Bonum universale de proprietatibus apium, seu miracula et exempta memorabi- //a, 1. U.c. 10, § 17 éd. de Douai, 1603, p. 170; Acta SS., août, I, p. 468).

Cum quaedam in Saxonia ut nobis F. Walterus de Treviri O. P.

retulit) sanclissimae opinionis reclusa, Praedicatorum nomine excitata, videre Fratres in principio Ordinis vehementius affectasset,et tandem duos juvenes Fratres, data occasione, vidisset, attonita mentis acie dixit ad Dominum : >< Quid est, Domine, quod praedicalio verbi lui

Barlholomaeus Tridentinus, Vita S. Dominici [Acta SS., août, I, I, p. 561j.

li pro Deo incarceratam visitaverant, quorum juvenilem elegantiam intuens, haesitare coepit, vix talcs, aut horumsimiles, immaculatos ab hoc saeculo posse cusfodiri.

Anxiatae pro talibus et dévote oranti adstitit Regina, moerentium consolatrix, proiectrix suorum, Virgo Maria, et inenarrahile pallium, quo eitunc amicta videhaiur, coram anxia expandens, pro quibus erat sollicita, juxta se adstantes ostendit, dicens : « -Ve sis pro his

per tam infantiles et imperitos ho- anxia aut horiim similiJjus, qui mines usurpatur ? » Cui mox ad niei siint, et jnihi eos servaho, » verba Christi Mater apparens, relevato pallio, ei Fratres Oi'dinis ostendit, dicens : « Xedesjjicias quoscumque taies ; ego suin, quae rerjo eos et protego,et eorum pedesdirigo in viatn pietatis. »

La vision de la recluse avait été imaginée jDour glorifier l'Ordre des Prêcheurs et plus encore pour le défendre contre certaines attaques. Mais comme les Dominicains devinrent très vite tout-puissants, ils n'eurent bientôt plus besoin de réciter cette apologie. Elle paraît vers le milieu du xiii'' siècle, puis tombe en oublia Elle marque la première tentative de l'Ordre dominicain pour mettre la main sur la légende cistercienne de la Vierge au manteau. Que les deux Ordres se soient en effet disputé cette légende c'est ce qui résulte, je crois, de l'histoire suivante, que raconte Thomas de Chantimpré.

«Un moine Cistercien, d'une si grande sainteté que ce serait une honte et une impiété de ne pas croire ce qu'il a raconté, eut une vision étonnante : ravi en esprit, il vit la patronne de son Ordre, la très douce mère de Jésus, et elle lui dit: « Aime mes frères et mes fils sincèrement, prie pour eux de toutes tes forces, je les recommande à ton amour. » Et lui de répondre joyeusement oui, croyant qu'il s'agissait des Frères de son Ordre. « C'est que j'ai, reprit la Vierge, d'autres Frères que je favorise de mon patronage et que j'enveloppe de ma protection. » Et disant ces mots, elle ouvre son manteau et montre au Cistercien les Frères Prêcheurs blottis dessous : « Voici, lui dit-elle, ceux qui tâchent tout spécialement que le sang de mon Fils chéri n'ait pas été versé en vain-'. »

1. On en peut trouver un vagrue souvenir dans cette vision d'PJlsbeth de Falkenstein, nonne du couvent d'Adelhausen à Fribourg-en-Brisgau : « Deux Vierges lui apparurent un cierge à la main ; derrière elles venait N.-D. qui avait sous son manteau un novice de l'Ordre des Prêcheurs ; puis venaient sainte Catherine et sainte Madeleine: «Vois, dit la Vierge, ce novice est mort, je le conduis devant la face de mon Fils : toi qui vois cela, tu en porteras témoignage! » Et la vision prit fin » Die Chronik der Anna von Munzinçfen, entre J310et 1320, publiée par J. Kônig, Fre/yj»7Y/e''7)/Vi=es;i)icirc/iâie, XIII, 1880, p. 156. Citée par Kvehs. Maria mit dem Scluilzniantel, p. 33 ; cf. du même, Die Myslik in Adelhaiisen, p. bS).

2. Quidam Cisterciensis Ordinin monachus vitae tam sanctae. ut ei non credere flagitiosissimitm et impium putaretur, viaionem mirahilem vidit. Raptus enim in xpiritu patronam ipsius Cisterciensis Ordinis vidit Christi Jesu heni-

38 ciiapiïrf: m

Ce texte, diin quart de siècle postérieur à celui de Césaire et qui le contredit si audacieusement, ne s'explique que par lui. Les Cisterciens n'y sont pas seulement dépouillés de leur plus belle légende : c'est Tun d'eux qui confesse et révèle le triomphe de l'Ordre nouveau. On saisit à merveille, dans ce texte de Thomas, la façon dont les Dominicains s'y prenaient pour supplanter les Cisterciens. Ils ne s'y sont pas pris autrement pour éclipser les autres Ordres : témoin ce récit de Géraud de Frachet, qui n'a pas dû faire plaisir aux Chartreux : ;• Une fois que les Frères Prêcheurs de Paris étaient assemblés en chapitre, le sous-prieur, pour les exhorter à dire dévotement l'office de la sainte Vierge, leur raconta le fait .suivant. Un Chartreux, âgé, lettré, et dévot à la Vierge, lui demanda de lui révéler ce qu'il devait faire pour lui être agréable. F]llelui commanda de la louer, de l'aimer et de Ihonorer. « Apprenez-moi donc, dit-il, à vous louer, à vous aimer et à vous honorer. » — « Va vers les Frères, réponditelle ; ils te l'apprendront. » — (( Mais, ]SIadame la Vierge, répondit le Chartreux, il y a des Frères de bien des Ordres : auxquels m'envoyez-vous? » — « Va chez les Frères Prêcheurs, lui répondit la Vierge: ceux-là sont mes frères ; ils t instruiront. Vade ad Fratres Pracdicatores, quia ipsi siint fratres mei, et ipsi te docehuntK »

La vision de la recluse fut la première tentative de l'Ordre des Prêcheurs pour s'approprier la lég-ende cistercienne de la Vierge au manteau. A la fin duKiu*^ siècle, nous voyons les fils de saint Dominique l'attribuer tranquillement, malgré Césaire et la tradition cistercienne, à leur père spirituel.

C'était, en 1218, pendant le concile duLatran. Saint Dominique se trouvait à Rome, au couvent de Saint-Sixte. Une

finissimam (fenitricem. Cui heala Vircfo." Ut sincère, inciuit. cliUifas eos et pro eis intentiiis ores, tuae caritali meos fratres et (îlios recommendo. » Cnmque ille laetus annueret, fratres Ordinis siii hos confidens. heata Virgo : « Ilabeo, inquit, et alios fratres, quos meo patrocinio fovendoset custodiendos ampleclor. » Et haec dicens, relerato pallio, Fratres O. P. sub eo coiilutatos ostendit et adjecit : » Hi sunt, iiiqiiit. qui specialiter inslituunt neifotio, ne dilecti Fiiii mei sanffttis inulititer sil effiisns Thomas de (21iiintimi)ié, De Apibus. II, 10, g 16, éd. de Douai, lOOô, p. 16!t\ Il est curieux de voir l'usasse que fait de ce texte un Dominicain du xvii' siècle, le P. Hyacinthe Chouquet Mariae Deiparae in Ordineni Praedicatoruni riscera materna, Anvers, 1634, p. 11-1.')) : on croirait, à lire le P. Chouquet, que c'est rhaî4:iof;Taphe des Cisterciens, t:ésaiie d lleisterbach, qui raconte, à la plus j,'rande jjloire des Doniicains, la \ision ci-dessus.

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