Ch. vni
Perdrizet. — La \'ierye de Miséricorde. 7
Ordre et ses frères ; ce qu'il désira du fond du cœur et avec des larmes ; — comment il dit à tous les frères de son Ordre que le Seig-neur Jésus avait ouvert le manteau merveilleusement brodé de Marie, lequel était si vaste et si grand qu'il abritait toute la milice céleste ; et Jésus lui dit : « Voici ton Ordre et tes frères que j'ai recommandés à ma très chère mère, qui doit être votre mère et votre protectrice. » Mais quand le saint père Dominique dut recevoir de Dieu sa récompense, à son dernier jour (d'après ce que Marie ellemême a révélé à sainte Brigitte, comme nous lisons au IIP livre [des Révélations]^ chapitre 17i,il dit à ^larie, la Mère de Miséricorde : <( 0 Marie, je vous recommande mes membres, c'est-à-dire mes frères. Instruisez-les comme vos fils, et protège-les comme leur mère. <( Alors Alarie répondit : « 0 Dominique, mon bien-aimé, parce que tu m'as aimé plus que moimême, je veux sous mon large manteau défendre et gouverner tes fils, et tous ceux qui restent placés sous ta règle seront sauvés. Mon large manteau est ma miséricorde, que je ne veux refuser à aucun homme qui la désire ardemment : tous ceux qui cherchent protection sous les pans de ma miséricorde en recevront protection. » C'est pourquoi nous devons tous, d'un cœur recueilli et dans une attitude humble, crier vers elle et dire : « Sous votre protection, nous nous réfugions, sainte mère de Dieu; ne repoussez pas nos prières dans l'affliction, mais délivrez-nous de tout danger, sainte 'Vierge bénie ! »
J'ai cru devoir traduire cette longue légende, parce qu'elle donne une idée des sermons par lesquels les Frères Prêcheurs répandirent la dévotion du Rosaire, à la fin du xv"^ et au début du xvi*^ siècle, dans les masses populaires.
Ainsi les Dominicains, pour représenter leur Vierge au Rosaire, adoptèrent le type de la Vierge au manteau. C'est un fait dont je m'étonne que M. Krebs, qui attribue la diffusion de ce tj'pe à l'Ordre Dominicain, n'ait pas tiré argument.
1 . Tableau votif de la Confrérie colonaise du Rosaire, dans l'église Saint-André de Cologne, publié par Schnûtgen {Zeitschriftfïir christlichen Kunst, 1890, col. 18, p. ii). Voir supra, p. « Die Vorderseite ist stark ïibermalt, sodass man ûber den Stil kein sicheres Urtheil fàllen kann » (Aldenhoven, Geschichte der Kôlner Malerschule, p. 296), ce qui n'empêche pas les érudits colonais d'adjuger cette peinture au Maître de Saint-Séverin. Je ne puis comprendre par quel raisonnement Aldenhoven, qui croit, comme Schniitgen, que l'Empereur figuré sous le manteau delà Vierge est Frédéric III i-J-l493), peut conclure que le tableau date d'après 1511 : « Unter den Dominikanern soll ganz vorne Jacob Sprenger abgebildet sein ; er lebte noch in den neunziger Jahren des xv. Jahrhunderts. Dagegen spricht die idéale Auffassung des Kaisers fiir spatere Zeit : wenn der Maler sich nach der Darstellung des Weisskunigs gerichtet hat, so wûrde das Bild nach loll entstanden sein. » — PI. Xlll, 1.
2. Gravure enluminée, des environs de l'an 1300, à la Bibliothèque de Bamberg, décrite dans Schreiber, Manuel de l'amateur de la gravure sur bois au A'T'e siècle (Berlin, Cohn, 1893), t. I,p. 296, n" 1012 et reproduite • dans Pesthlàtler des XV. Jahrhunderts, herausg. von P. Heitz mit einleitendem Text von W.L. Schreiber (Strasbourg, Heitz, 1901', pi. VII. Cf. supra, p. 96. Sous la gravure est cette légende : Es ist zu merckenn so styffter, und anheber prediger ordens der heylige vater SantDominicus seinen ordeii und aile seine brudere marie der hymel kôngyn, der mutler gottes hevolhen und Christus Jhesus in ëntzuckt ini geyst fraget ob er, seineni orden und brudern sehen woldet des er aus grunlh seijnes herzen und weinlich begerth So er aus allen ane seineni orden brudere sage das der herre Jhesus den mantel marie seiner allerliebsten jnutter erôffnet wunderliche gezijret und also weyt und gross das er auch das ganze hymelysche hère umbfinge und sprach zu ym sich deinen orden und brudere welche ich ineyner allerliebsten niutter bevolhen habe die ewer aller beschutzerin und mutter sali seyn do aher der heylige vatter Dominicus von got belonunge soit entphangen an seinem lelzte ende wie dan maria selbersf ei kundet hat die heylige brigittam als wir dan im drillen buch ani sibenzeenden capitell yrer offenbarungen lesen. Sagte er zu maria der mutler aller barmherzigkeyt : 0 maria ich bevelhe dir meine glythmassen meyne brudere unther weysse sy'als dey ne sône und beschuze s y al ire mutter. Do autworth maria : 0 dominice mein gelibter dorumb das du mich hocher gelibet hast wan dich selberst So will ich unther meinen breyten mantell vurfechten und regiren deine sône und aile dy unther
cleiner rerjell hestemlich hlei/hen werclen xeylich. Mein breyfter manlel ist mein barmherzichketjt die ich keyiiem menschen der sy eyliglich begert wil vorsar/en. Sonder aile dy do suchen hiilffe unter der sc/iosse ineiner banirherzichkeyt dy werden von niir barniherzirjlich beschûlzet. Derhalben sollen wir aile mit andechtirjen herlzen und demutigen gebcrlhe zu yr schreyhen and sprechen : « Unther deine beschuzunge flyhen ivir 0 heylige gotles gebereryn unnser bytten in nôtenn nicht vorschmehe sonder von allen ferligkeyten erlôse uns aile zeyl o gebenedcyte Junckfrawe ! » — PI. XIV, 2.
3. Schreiber, Manuel, n" 1012 a ; Peslblâlter, pi. 5. Gravure enluminée, de la collection Schreiber; loOO environ. Elle a la forme d'un fonrfo, qui pour cadre aurait un rosaire fait, non de grains, mais de roses, des roses blanches pour les Are, des roses rouges pour les Pater. La Mater 07?inium, couronnée, prie les mains jointes pour les chrétiens agenouillés sous son manteau : à droite de la Vierge, les laïques, Empereur, Roi. Reine, etc., parmi lesquels une distraction du graveur a introduit un cardinal ;à gauche les clercs. Pape, Cardinal, Evèque, Abbé, etune moniale. Deux anges soutiennent le manteau de Marie. Dieu apparaît à mi-corps dans les nuées ; il brandit les trois traits, un dans la main droite, deux dans la main gauche. Dans le fond, entre des montagnes que des châteaux couronnent, un grand fleuve portant bateaux. Le paysage rappelle les bords du Rhin entre Bingen et Cologne. M. Schreiber dit cette gravure alsacienne, sans expliquer pourquoi. Je suppose que c'est parce que sur le frontispice du î ractatulus de fraternitate Rosarii, imprimé à Strasbourg en 1500 (à la suite du De Sancta Anna et de universa ej'us progenie), la Vierge est représentée dans un rosaire fait de fleurs de roses pareil à celui de la gravure en question.
4. Schreiber, Manuel, n° 1012 c ; Pestblâtler, pi. 8. Nuremberg, musée Germanique. Médiocre gravure sur bois, non enluminée, rectangulaire, découpée dans un livret incunable qu'il s'agirait de déterminer, encadrée (sauf en bas- d'un chapelet, et divisée en deux registres.
En haut, la Mater omnium protégeant contre la colère de Dieu les chrétiens agenouillés sous son manteau. Dieu apparaît à mi-corps dans les nuées ; il tient les trois traits, deux dans la main droite, un dans la main gauche. A droite de la Vierge, le Pape,rÉvèque et deux autres personnages; à gauche, l'empereur et deux autres personnages. Le Pape et l'Empereur ont en main le rosaire.
En bas, sainte Anne, assise, tenant sur le genou droit l'Enfant Jésus, nu, sur l'autre genou la petite Vierge Marie en adoration devant l'Enfant. Devant le groupe se tiennent debout les douze Apôtres : au premier rang, saint Pierre avec la clef, saint Simon avec la scie, saint Thomas avec la lance.
Sur la dévotion à sainte Anne en Allemagne, à la fin du xv siècle, cf. le petit traité de Trithemius, De laudihus sanclissimae matris Annae (Mayence, 1494), ([ui préconise l'institution de Confréries du Rosaire de sainte Anne, à l'instar des Confréries du Rosaire de Marie, et qui contient un Itosaire de Sainte Anne calqué sur le Rosaire de .Marie. Entre autres vertus, sainte Anne aurait celle de préserver ses dévots delà peste (Thri-
Perdrizi T, Lu Vierge de Miséricorde
themius, ch. 14). Schreiber (II, p. 7) assure qu'en Allemagne sainte Anne aurait été souvent invoquée contre la peste à partir de 1494. — PI. XVI, 1.
5. Ueherlingen. Retable sculpté, dans l'église Saint-Nicolas. Il fut exécuté en suite d'un vœu formé en 1632, à l'approche des Suédois, par la veuve du bourgmestre Jean de Schultheiss, et terminé en 1640 ; l'évèque de Constance en fit la dédicace le .30 avril ; il avait coûté 1500 florins. La Vierge est au centre d'un grand rosaire. « Die Madonna hatte friiher einen Kopf, der durch eine Mechanik nickte » [Die Kunstdenkmiiler desGrossht'rzoçjihums Badens. I. Konstanz, p. 604).
6. Marseille^. Commande d'une grande bannière du Rosaire, pour l'église des Dominicains de Marseille (28 janvier 151a), faite à Antoine Ronzen d'Aix, dit le Vénitien, par la Confrérie du Chapelet. Le texte est en latin, mais la bannière est décrite in vulgari de voluntate partiuni ipsaruni ambaruin (cette langue vulgaire est un provençal mêlé de français) : Vymaçie de Nostre Dame au niiech de la handicra, regardant tout drech... tendent son mantelestendut amhesus dos nianstantde una part que d'autre ; et ung chappellet en cade man, pendant ; sota lodict mantel, sa es ^ a banda drecha^, l'estat de la gleyxa'*, como es le pape, l'emperador, patriarche, cardinal, arclievesque, evesque et autres prelatz et senhors de gleyse, en nombre que porra estar en la dicta part drecha ; estans agenolhas, ben proportionas ; la cappe del pape et imperador, d'or ou de brocat; las mitres, aussi d'or ; et los autres personages, de riches et convenables collors^ a gens de gleyse; cascun personages tenant ung chappellet en sas nians joynches, les sinquante Ave Marias d'or, et los sinq Patenostres a manière de roses rouges... A la banda senestre sera restât temporal, so es la rey, la reyna, i-estis d'or fin et en habit real, les courones, d'or, bien proportionadas ; et après ellns,chivaliers et autres senhors, et gens temporals, vestis de bones , sufficientes et convenables collors, et riches; estans agenolhas, et cascun tenent son chappellet. . . Item, sera tengut de faire lodict mestre Anthony al bout del mantel Nostre Dame, après totes altres gens, d'una part, sanct Domenge : et d'autre costal, sanct Thomas, de l'ordre des Predicadors, estans drechs, tenens la crucifix en las mans. Albanès, qui a publié ce document dans le Bull, archéol. du Comité, 1884, p. 287, croyait à tort que le peintre Ronzen avait inventé le plan de cette composition : u Ronzen, écrit Albanès, donna lui-même le plan de celte bannière, qui est curieux et grandiose. » D'autre part, l'éditeur a omis d'expliquer la particularité la plus intéressante de cette minutieuse description : l'empereur y figure à droite, non à gauche de la Vierge, parmi les clercs, non parmi les laïques.