De hist. SS. imaginiim. III
pERDRizET, La Vifi'ge de Miséricorde
SAINT SKBASTIEN l'ROTEGE LES GENS DE SAN-(iE.MINIA\0
(Fresque tle B. (iozzoli)
courroux contre les hommes — implique, ce me semble, la croyance aux 'flèches de la colère divine : lorsque Dieu va les lancer sur les hommes, saint Sébastien paraît devant lui, tout sanglant, et lui dit : « Ne sufïit-il pas des flèches qui m'ont percé? Epargnez aux hommes, par égard pour mes souffrances, le supplice que j'ai enduré. »
Ainsi, par l'intercession de saint Sébastien, se détournaient de ceux qui s'adressaient à lui les flèches invisibles de la contagion. Cette idée, où la crédulité catholique se mêle à la superstition antique, n'a nulle part été mieux exprimée que par Benozzo Gozzoli, dans la fresque de l'église Saint -Augustin, à S. Gimignano (pi. XVI) '. Elle fut peinte en 1464, pendant une peste tellement violente que les conseils de la ville cessèrent de se réunir et que toutes les fonctions publiques lurent suspendues. Du haut du ciel, Dieu le Père et les anges lancent des javelots sur les gens de San Gimignano ; mais ceuxci échapperont à la colère divine, car ils se sont réfugiés sous le manteau de saint Sébastien; ils supplient le saint d'intercéder pour eux : Sancle Schastiane, intercède pro devoto populo tuo, dit l'oraison inscrite sur le socle où se dresse l'image du saint : et, en etfet, le saint, les mains jointes, prie pour ses dévots. Cependant, au ciel, se passe un drame émouvant : agenouillés devant le Père, le Christ et la Vierge lui font parvenir les supplications de Sébastien, en y joignant les leurs : le Christ montre la plaie de son flanc, la Vierge ses seins, qui ont nourri IHomme-Dieu : nous reviendrons plus loin sur cet étonnant dialogue. Par la vertu de toutes ces prières, les javelots de la colère divine sont arrêtés par le manteau et s'y brisent.
La fresque de S. Gimignano est une variante extrêmement curieuse d'un thème que la peinture religieuse italienne du XV*' siècle a souvent traité : la Vierge de Miséricorde protégeant sous les plis de son manteau, contre les coups de la
1. Phot. Lombardi, 2076. Cl'. Cavalcaselle-Crowe, Sloria, t. L\, p. 32; Gazette des Beaut-Arls, août 1870, p. 163 (Gruyer), où Ton trouvera sur les pestes qui ravajjèrent S. Gimignano aux xiv» et w" siècles des détails empruntés à Pecori, Storia delta terra di S. Giinifjnano (Florence, 1S53) ; Lorraine-Artiste, 1905, p. 68 (avec reproduction).
Peiiuuizkt. — La \ ienje de Miséricorde. 8
colère divine, lliumanité pécheresse. Examinons les exemples les plus caractéristiques de ce thème ^.
Ils abondent dans la peinture ombrienne de la deuxième moitié du quattrocento. Le plus remarquable est assurément la bannière datée de 1482, peinte sans doute par Bonfig-li et qui sert aujourd'hui de retable dans Téglise de Montone. En bas, la petite ville de Montone, ceinte d'un rempart à tours, avec son église paroissiale, ses maisons et son château. Au-dessus, dans le ciel, les gens de Montone. hommes, femmes, enfants — agenouillés. Des saints, Sébastien, François d'Assise, Jean- Baptiste, Antoine l'ermite. Bernardin de Sienne, Antoine de Padoue, Nicolas de Myre, Grégoire pape, intercèdent pour eux auprès de la Vierge qui les couvre de son manteau. Et cette Vierge, de brocart d'or vêtue, est immense; sa couronne touche au ciel, sa robe à la terre. Dans le ciel, audessus de la Vierjj^e, le Fils, la poitrine demi-nue laissant voir la plaie du flanc gauche ; de chaque main, il lance des javelots sur Montone ; mais ils sont arrêtés par le manteau de Marie ; ils éclatent en morceaux, aucun n'arrive au but. Tout en bas, à droite, la Mort qui s'approchait sournoisement de ^lontone, sa grande faux à la main, est obligée de s'enfuir.
On rapprochera de cette peinture, pour le thème de Jésus lançant les javelots et pour le thème de la Mort, une autre bannière de Bonligli, à .S'^ Maria \uova de Pérouse, peinte en 1472 pour les fratclli délia confraternità di S. Benedetto. En haut, entre le soleil et la lune, Jésus demi-nu. laissant voii la plaie de son liane, lance les javelots de la colère : il en brandit un dans la main droite, et en tient trois dans l'autre main. Derrière lui, des anges portent les instruments de la Passion. A ses pieds, la Vierge et saint Paulin (sanctvs PAVi.iMS, lit-on dans le nimbe). Au-dessous, saint Benoît et sa sœur, sainte Scolastique, intercèdent auprès de la Vierge pour les Pérugins agenouillés en bas du tableau. La Mort, armée d'une faux, passe au milieu d'eux. Derrière elle, un ange brandit une lance, je ne sais si c'est pour chasser la Mort, parer les coups de la faux, ou pour l'aider
1. A la représentation de Dieu lançant les flèches se rattache celle de Jupiter, dans le jeu de cartes vénitien (fin du xv s." au Cabinet des estampes de la Hibliotlièque impériale de Vienne (reproduction dans les Millh. des k. k. Centrnlcommission, V. 1860, p. 99^.
LES FLÈCHES DE LA COLÈRE DIVINE Ho
dans son œuvre de destruction, de même que, pendant la peste de 680, le bon ange coopéra avec le mauvais K A l'arrière-plan, assise sur ses collines, Pérouse telle qu'elle était au XV® siècle, avec ses tours innombrables, Perugia turrita.
L'ég-lise de Corciano, villati^e des environs de Pérouse, possède une bannière analogue. A la requête de saint Sébastien et de saint Nicolas, la Vierge implore Dieu pour ceux de Corciano. Saint Nicolas s'adresse à la Vierge en ces termes : Sancta Maria, succiirre misei'is, juva pusillanimes, refove flehiles, ora pro populo. Saint Sébastien prononce cette strophe - :
0 Maria, flos virginum Veliil rosa vel lilium, Funde preces ad Filiiim Pro sa lu te fideUum.
Au-dessus de la Vierge, Dieu lance ses javelots sur Corciano ; mais ils se brisent contre le manteau protecteur. Dans le bas, sur sa montagne, la petite ville avec sa double enceinte, le campanile de son église paroissiale et la haute tour de son municipio.
Une quatrième bannière du même type, de Bonfigli encore, se trouve à Pérouse, dans l'église N. Francesco al Prato (pi. XVII). En haut, dans le ciel, le Christ lance les javelots. A ses côtés volent deux anges, ou plutôt deux personnages allégoriques, nimbés et armés de glaives : leurs noms sont dans leurs nimbes : à droite du Juge est la Justice, elle lève son glaive pour frapper les hommes ; l'autre est la Miséricorde, elle remet son glaive au fourreau. Ces deux figures symbolisent les deux sentiments qui se combattent dans l'âme du Juge : on sait 1 importance de cette psychomachie, et comme, après avoir été inventée par saint Bernard-^, elle a été popu-
1. Tune visibilité?' niiiltis apparuit, quia bonus et malus anc/elus noctu per civitalem perafferent, et ex jussn boni angeli malus angélus, qui videhatur venahuluni manu ferre, quoliens de venabulo oslium cujuscumque domus percussisset. toi de eadem domo die sequenti humines interirent (Paul Diacre, Hist. Lanqoh.. 1. VI, p. 166 des Monum. Germaniae ; cf. Légende dorée, ch. xxiii, de S. Sebastiano. sub fine .
2. Elle se retrouve sur la bordure du manteau de la Vierg:e, dans un tableau flamand du xvi" siècle, qui fait partie de la collection Masure-Six et qui a figuré sous le n» 35 à l'Exi^osition de la Toison d'Or (Bruges, 1907). Cf. Pératé dans Les Arts, n° de nov. 1907, p. 11.