‹ La Vierge de Miséricorde; étude d'un thème iconographiqueChapitre 87 sur 158 · Éd. Luce, t. I, p · texte numérisé non relu

Éd. Luce, t. I, p

.3. Hist. litt. de ta France au XIV" s., t. I, p. 519, d'après BibL Nat., anc. fond latin, n" 2588.

le récit de la contagion de 1348 comme préface à des contes d'amour. Chez le plus grand nombre, l'obsession de la peste devait produire im effet de détraquement. Les historiens ne tiennent peut-être pas assez compte de cela '. Ils mentionnent la grande épidémie de 1348 et en signalent les conséquences immédiates, procession de flagellants, massacres des juifs et des <( semeurs de peste », puis ils passent. Mais l'ébranlement nerveux causé par la peste noire et par les épidémies qui suivirent a produit bien autre chose que ces réactions passagères : elle a eu des effets profonds et prolongés, que les chroniqueurs n'ont pas dits, que les contemporains ne pouvaient guère apercevoir, qui échappent, par conséquent, si l'on s'en tient aux textes sur lesquels travaille ordinairement l'hi-storien, mais qui apparaissent, si l'on opère sur des documents d'un autre ordre. Je crois en effet que l'obsession de la peste explique beaucoup de nouveautés qui surgissent, à partir du milieu du xiv'" siècle, dans la dévotion et dans l'iconographie.

L art du siècle pi^écédent avait été serein, doux, souriant. A la lin du xiv° siècle, la douleur et la mort sont devenues les inspiratrices de la piété et de 1 art. Je crois que si le moyen âge .sur son déclin s'est complu dans un pathétique morbide, que le xin'' siècle, pas plus que l'antiquité classique, n'avait connu, la cause en est, pour une part % dans les idées funèbres où, dans le milieu du xiv'' siècle, la peste le plongea et le maintint.

Je voudrais donner quelques preuves de cette assertion.

D'où provient, à quelle époque apparait la dévotion horrible des Cinq plaies de Jésus '■'' — aujouid hui oubliée et remplacée par la dévotion non moins répugnante du Sacré Cœur'l Elle date du milieu du xiv'' siècle, du temps même de la grande peste : la Chanson des flagellants contient '* ces vers :

Jhesus, par les cinq rouges playes.

De morl soudaine nous delai/es !

1. Cf. par exemple Coville dans V Histoire de France publiée sous la direction de Lavisse, t. IV, 1, p. 87.

2 M. Maie, dans son admirable article sur l Apparition du pathétique (dans l'art français de la fin du moyen âge) indique une autre cause, qui n'est pas exclusive de celle que je signale : « Je crois, écrit-il, que si Ion veut remonter à la source d'où tant de pitié a coulé sur le monde, il faut aller tout droit à Assise... Il y a quelque chose de saint François chez tous les mystiques du xiv et du XV" siècle » Revue des Deux Mondes. 1"' oct. 1905. p. 6JS .

.3. Sur cette dévotion, cf. Molanus, Dehist. SS.imaffinuin. II.. il .et supra, p. 99.

i. Le texte français publié par Le Roua de Lincy, Recueil de chants his-

Ces vers de la Chanson des flagellants sont curieux doublement, pour l'histoire de la dévotion aux cinq plaies, et par l'effroi très particulier qui s'y exprime. De quoi avaient peur les pauvres gens qui criaient vers le ciel cette supplication? De mourir de la peste ? Non pas tout à fait, mais bien d'en mourir soudainement. Le moyen Âge n'a pas tant craint la mort que la maie inorf, celle qui vient si vite qu'on n'a pas le temps de s'y préparer, c'est-à-dire de se confesser. Un saint avait pour spécialité dejJrotég^er les chrétiens de la maie mort: c'était saint Christophe '. Celui qui avait \u le matin une image de saint Christophe était sûr, ce jour-là, de ne pas mourir sans confession ; d'oîi l'usage de mettre à la façade des églises ou contre l'un des premiers piliers de la nef une gigantesque image du bon saint : il suffisait, en passant le matin près du moùtier, d'y entrer, ne fût-ce qu'une minute : on avait vu le saint, on était tranquille ce jour-là. Les Bâlois avaient fait mieux encore : ils avaient mis saint Christophe sur une des tours de leur Aille : nul qui ne le vît dans sa journée. M. Mâle a parlé de la dévotion à saint Christophe dans son beau livre sur ÏArt religieux au XIII^ siècle ~, à

toriques français {Pavï^i, l,s42 , t. I, p. 2:37, puis par Kervyu de LeLtcnliovc, éd. de Froissart. t. XVIII. p. 310. Jésus, dnr dîne n^nden rod, Be hod uns vor deni gehen dod. dit le texte allemand (Hecker-Hirsch, p. 94). L'épidémie des flagellants à laquelle la grande peste donna naissance, alTccta la même forme, produisit les mêmes conséquences que l'épidémie de 12()0. Les flagellants, dit un contemporain cité pai" Ivervyn dans son édition de Froissart (t. X^'III. p. 305), « portoient crucefis et confanons et grandes banières de ccndal par manières de processions, et aloient par les rues II et II chantant haultement chanchons de Dieu et de N. D. et puis aloient en une place et se desvestoient jusques au petis draps [c'est-à-dire jusqu'au perizonium e.\clusivement : il ne faut pas croire, avec M. Coville Hisl. de France de Lavisse, t. IV, l,p. 87) que les flagellants se missent tout nus] deux fois chascun jour et se bastoient quanques ilz pouvoient d'escorgies et d'aguilles ens fichées, si que le sanc de leurs espaules couroit aval de tous costes, et tondis chantant leur chanchons, et puis se jettoient trois fois en terre par dévotion ». 'c Ils se batoient d'escourgees de trois lasnieres en chacune, esquelles lasnieres avoit ung neu, ouquel neu avoit IlII pointes ainsi comme d'aguilles, lesquelles pointes estoient croisées par dedens ledit neu et pairoient dehors en quatre costes dudit neu, et se faisoient seignier en eulx bâtant... » Jean le Bel, éd. Viard et Déprez, t. I. p. 221). « ¥A furent faites par ces penitances, dit Froissart (éd. Luce, t. I, p. 100), plusieurs belles paix de morts d'hommes, où en devant on ne pooit estre venu par moyens ne aultrement. »

1. Cf. Molanus, De hist. SS. imaginum, III, 27 Christophori piclura mulli' pliciler discutitur\ Les femmes enceintes invoquaient saint Christ()plie, par peur de mort subite Maury, Croyances et légendes du M. A., Paris, 1896, p. 147).

2. L'art religieux du XIII^ s.. 2« éd., p. 310. M. Màlc remarque lui-mcmc

tort, sil est vrai, comme le montreraient, je crois, les monuments figurés, qu'elle ne s'est développée qu'à partir du milieu du XI v"" siècle, sous l'influence de la peste. Cette hypothèse me semble confirmée notamment par les tableaux archaïques où la Yieri^e est figurée entre saint Christophe et saint Sébastien '.

Ce n'est pas Dieu le Père, c'est Jésus-Christ qui présidera au Jug-ement Dernier. 11 vengera, au jour de la colère, les offenses que lui font les hommes. On se le rappelle, tel que l'a peint Michel-Ange à la Sixtine, ou tel que l'ont représenté nos grands sculpteurs du xm'' siècle : « Au milieu de la nuit, à l'instant même où le Christ ressuscita, le Juge apparaîtra dans les nuées... D'un geste admirable, aux tympans du Jugement Dernier, il lève ses deux mains pour faire voir ses blessures, et sa tunique écartée sur sa poitrine laisse paraître la cicatrice de son flanc : on sent qu'il n'a pas encore ouvert la bouche pour parler au monde, et ce silence est terrible ~. » — Mais avant le jour du Jugement, l'humanité aura déjà souvent ressenti l'effet de la colère divine. Le Christ se venge continuellement des offenses des hommes en leur envoyant, outre des malheurs particuliers, les calamités publiques, qui frappent de grands coups sur l'humanité, les guerres, les famines, les tremblements de terre, les incendies, les inondations, les épidémies, les pestes, surtout les pestes, fléau et terreur du moyen âge. Quand le chrétien sentait la colère de Dieu déchaînée, quand pleuvaient autour de lui les flèches de la vengeance divine, il cherchait un refuge : il se tournait vers les saints, mais surtout vers Marie, vers la Mère de Miséricorde. Beaucoup de représentations de la Mater omnium .sont des ex-voto dédiés en temps de peste. Encore en 1832, quand Lyon, pour échapper au choléra, se voua k

(p. 320) que " les images de saint Cliristophe se mulliplicnt à la fin du moyen âge ...

1. Citlà di Castello, peinture du style de Signorelli : Alinari. 5351 ; Reinach. Répertoire, t. I. p. 332. Tableau attribué à Fioi>enzo di Lorenzo, musée de Francfort : Reinach. id.. p. 290.

2. Mâle, I^iirt religieux du XIH' s. en France. 2" éd., p. il 1.

Notre-Dame de Fourvières, le tableau votif exécuté par Orsel représenta la Vierge couvrant de son manteau la ville de Lyon, personnifiée par une femme agenouillée.

Il est aisé d'en faire la preuve pour les bannières oml^riennes au type de la Vierge de Miséricorde : la plupart auraient pu s'appeler, comme celle d'Assise que nous avons décrite plus haut ', des « bannières de la peste ». « Dans les grandes calamités publiques, dit Rio -, l'art ombrien fait briller, comme un phare dans la tempête, l'image consolatrice sur laquelle doivent se fixer les yeux de ceux qui souffrent et qui espèrent : alors paraît la bannière qui est dans le domaine de l'art ce que l'hymne est dans le domaine de la poésie, et qu'on élevait entre le ciel et la terre comme pour porter vers Dieu le magnifique témoignage du repentir populaire. Car il ne s'agit pas ici de bannières triomphantes, à la suite desquelles on entonne des hymnes de victoire, mais de bannières suppliantes qu'une foule pénitente suivait en se frappant la poitrine et en criant : Miséricorde ! A chaque nouvelle invasion de la peste, on élève ce signal de détresse, que chaque génération d'artistes est obligée de renouveler, depuis Nelli jusqu'à Raphaël ■^. »

Toutes les peintures qui montrent la Vierge protégeant les hommes contre les traits de la colère divine, doivent être considérées comme des ex-voto destinés à écarter la peste. De même les peintures oîi saint Sébastien figure parmi les intercesseurs à la prière desquels la Vierge a étendu le manteau protecteur sur l'humanité pécheresse : tels sont le retable de Gottardo Scotti, au musée Poldi-Pezzoli(pl. XXII, 2), le polyptyque de Pierro délia Francesca peint pour la confrérie de la Miséricorde de Borgo San Sepolcro, les bannières de Montone, de Gorciano, et celle de S. Francesco à Pérouse (pi. XVII). Au musée de l'Académie à Venise, un triptyque d'André de

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