AU PROGRÈS
Puis au-dessous :
■ Phonographes — Machines à écrire Classeurs Edison
Le cathédralier s'arrêta. 11 semblait tout déconfit Elle était donc dans le Progrès, là jolie porte-bannière ? Elle vendait de ces machines nasillantes et crachotantes inventées par le terrible Américain ?
Ah bien ! Quelle déception ! C'était la peine de s'emballer !...
11 se tourna vers Ouen et le vit qui rougissait, à quelques pas de lui, sans oser le regarder. 11 avait compris sûrement.
M. de Renescure se repentit fort d'avoir abandonné la grande rosace du commencement du xiv^ siècle pour une machine parlante; il se repentit surtout d'avoir pu mettre la première éclaboussure terrestre sur le cœur pur de cet enfant.
Il prit Ouen par le bras et lui dit, sur un ton qui révélait une véritable tendresse :
— Nous partirons pour Laon demain matin, mon petit ami. Nous linirons d'examiner Reims une autrefois.
— Oh ! oui, partons pour Laon ! dit l'adolescent avec une belle lueur de reconnaissance dans ses yeux.
11 avait tourné le dos au magasin de phonographes et il paraissait se faire violence pour ne pas regarder de ce côté-là. M. de Renescure se promit d'être aussi vaillant que lui, et il reprit la direction de la cathédrale sans tourner la tête. Bonsoir, le sourire ! On ne vous reverra plus, jamais ! C'est trop bête aussi de se mettre dans le Progrès quand on est belle comme ça !
— Jamais ! se redit M. de Renescure en faisant
claquer ses doigts pour se prouver son énergie.
Et il arriva héroïquement au bout de la rue, malgré le sourire qui semblait lui mettre des démangeaisons dans le dos.
Mais, avant de quitter cette rue, il regarda la plaque bleue.
— Rue Carnot ! lut-il à demi-voix.
Rue Carnot... C'était bon à se rappeler tout de même...
Au loin, les tours de la cathédrale réapparue semblaient se hausser par-dessus les toits pour se frotter aux derniers rayons du soleil mourant. Et, autour d'elles, deux à deux, les oiseaux tournaient, rapprochés par la saison d'amour.
Le lendemain malin, aprôs avoir passé la nuit à l'hùtel du Lion-d'Or, M. de Renescure et son pupille partirent pour Laon.
Ils n'étaient point passés par la rue Carnot pour aller à la gare. Mais Ouen n'avait pas pu s'empêcher de rougir en voyant ce nom sur une plaque bleue, à droite de la rue qu'ils suivaient.
Ils montèrent dans un compartiment vide. Il faisait doux. Le train s'arrêtait à toutes les stations. La campagne était bonne à voir. De temps en temps, un verger semblait sourire, au passage, par ses poiriers en fleurs.
A Coucy, un jeune couple monta : deux nouveaux mariés probablement. La femme se blottit dans un coin, en faced'Ouen, et l'homme alla se mettre tout contre elle. De temps à autre, ils se prenaient la main et se regardaient, en parlant à voix basse, les yeux infiniment tendres.
Ouen essayait de penser aux cathédrales pendant ce temps-là. Mais il y avait une langue de soleil qui
passait obliquement par la portière et qui lui léchait insidieusement un genou.
« Petit sot ! est-ce qu'on pense aux cathédrales à ton âge? » semblait dire ce soleil, dont la tête béate apparaissait parfois sous le store bleu. « Regarde donc les blés qui poussent, les moucherons qui dansent, les poulains qui galopent dans les pâturages pointillés de marguerites. Des cathédrales ? Laisse donc ça aux hiboux et aux archéologues ! »
M. de Renescure, quoiqu'il fût archéologue, semblait peu songer aux cathédrales en ce moment. Des clochers gothiques, des donjons crénelés, des ruines intéressantes passaient le long de la voie, sans qu'il poussât aucun de ces cris d'admiralionqui lui étaient familiers.
C'est à peine si, avant Laon, il alla jeter un coup d'œil à la portière de gauche pour voir, là-haut, l'effet si imposant de la vieille église. Elle apparut bientôt, fantastique sur sa montagne isolée, avec ses cinq tours trapues et sa masse énorme.
Ouen l'admira, certes, mais il n'y mit pas la même passion que la veille.
Ils déjeunèrent près de la gare, au lieu de monter tout de suite à la cathédrale. Et, après déjeuner, ils regardèrent longuement le paysage en gravissant les escaliers qui mènent à la haute ville. Oh ! les belles plaines, les doux vergers, l'admirable horizon se faisant plus vaste à chaque ressaut de l'escalier et montrant un plan plus vaporeux au bord du ciel, comme si un nouveau ruban de soie bleue s'était superposé à tant de rubans de soie bleue !..,
Le soleil était presque aussi chaud qu'en été; tous les arbres des jardins semblaient se hâter de lui montrer leurs feuilles; une langueur sensuelle obligeait M. de Renescure et son pupille à fermer leurs yeux à demi. Là-haut, devant eux, cette cathédrale noire avait l'air d'outrager l'azur.
Ils le sentaient bien que leur enthousiasme faiblissait, que le printemps faisait du tort à l'archéologie. Une pente de gazon qu'Ouen découvrit à sa gauche lui donnait l'envie d'aller s'étendre là, de fermer les yeux et de ne plus penser à rien, de se laisser être heureux comme une motte de terre qui sent des germes vagues, des remuements de vie grouiller en elle.
Oh ! ce qui grouillait en lui depuis qu'il avait vu ce sourire !
— Allons, allons, jeune cathédralier ! tu faiblis, dit M. de Renescure en lui serrant le bras. A quoi penses-tu ? Si tu admirais un peu cette vieille basilique ? Elle est extraordinaire, n'est-ce pas ?
— En effet.
— Voyons si tu as oublié ? Combien de nefs, Laon?
— Trois.
— Hauteur sous clé de voûte ?
— Vingt-quatre mètres; d'autres croient vingtsept.
— Longueur hors œuvre ?
— Cent vingt et un.
— Largeur ?
— Trente.
— Particularité de l'abside?
— Carrée, avec une rosace.
— Particularité des tours?
— Des statues de bœufs, en mémoire des bêtes qui portèrent là-haut les matériaux de la cathédrale.
. ■ — Particularité du transept?
— Heu... Qu'y a-t-il donc de particulier au traii sept?
— Tu faiblis, tu faiblis ! Il y a, au transept, deux étages de chapelles.
• — C'est vrai. Où avais-je la tête ?
— Je vous le demande, Monsieur Ouen ! . . . Je vous donne une boule noire.
Souvent, M. de Renescure faisait ainsi passer des examens à son élève; et celui-ci aurait pu dire, séance tenante, les dimensions, les singularités, les moindres détails de style des principales cathédrales françaises ou étrangères, même de celles qu'il n'avait jamais vues.
Mais, ce jour-là, il n'avait pas la flamme. Son maître non plus, d'ailleurs, ne l'avait pas. Il était distrait. Il ne paraissait plus le même homme. Un buisson fleuri, quil aperçut au pied d'un vieux rempart, lenthousiasma autant qu'un portail du xni'' siècle. Il en cueillit un brin et se le mit à la boutonnière. Il avait des nostalgies de pastorale. Il ne consacra pas une heure à visiter l'antique église. Il ne songea même pas à pester contre la clôture Renaissance des chapelles, ce dont il ne se privait pourtant pas généralement.
Les bœufs, là-haut, ces bœufs gigantesques poui lesquels, naguère, il avait des exclamations si lyriques, ne lui arrachèrent que quelques soupirs insignifiants. Il traversa la ville, se dirigea vers la préfecture, et là, s'accoudant à un vieux mur, à côté d'une porte gothique, il regarda le panorama immense.
Il l'avait déjà vu bien des fois, ce vallon invraisemblable qui s'appelle la Cuve Sainl-Vincenl ; mais jamais il n'avait ressenti à son aspect une telle émotion. Ou'il était beau, ce jour-là ! quelle coupe de lumière aux parois incrustées de jardins en fleurs ! La montagne de Laon arrondit une sorte de bras, au midi, comme pour mieux le garder, comme pour le presser contre elle avec une infinie tendresse. Au bout de ce bras, est une ancienne abbaye ; au coude, s'érige la vieille église de Saint- Martin ; à l'épaule, trône la cathédrale aux ciutj tours. Mais quelle importance avaient ce jour-là ces misérables pierres, ces monuments caducs oumorts? La vie les assiégeait de toutes parts ; la vie arrivait, là-bas, par une trouée lumineuse ; elle déferlait en nappes chaudes ; elle battait de son flot tenace les flancs de ces vieux remparts crevassés de ravenelles ; elle battait ces édifices mornes, dix fois trop grands actuellement pour cette ville déchue et lasse ; elle essayait de submerger toute cette crête jadis laborieuse et d'y remplacer la rumeur des foules par le murmure des herbes folles et des moucherons, d'y remplacer les monuments changeants des hommes par les cités immuables des
fourmis. Oui, une fourmi bâtit toujours sa maison de la même manière ; le style d'une taupinière n'a pas varié depuis Homère. N'est-ce pas ïa preuve que l'architecture des bêtes est la seule raisonnable et que celle de l'homme n'est que la manifestation de ses diverses folies ?
— C'est Reims, par là? demanda Ouen en montrant la trouée lumineuse.
— Oui, c'est Reims, répondit M. de Renescure. Et ses yeux brillèrent au nom de cette ville, non
point à cause d'une cathédrale fameuse, mais à cause d'un sourire frais.
Ah ! un sourire, une invitation à l'amour, au bonheur ! Il n'y a peut-être que cela d'admirable sur la terre. C'est au nombre de sourires qu'il rencontra qu'un homme devrait juger sa vie ; c'est à laisser des sourires et non des monuments qu'il devrait mettre sa gloire. Oh ! laisser un sourire d'enfant, un peu de chair qui continue à montrer de la joie, quand la chair du père se décompose dans la mort! C'est pourtant cela, l'immortalité yraie !
Et M. de Renescure songeait :
« Eh ! oui, quand bien même j'arriverais à faire cette chose folle, à finir Beauvais, à doter la France du plus beau monument ogival qu'il soit possible de voir, je serais moins immortel, au fond, que le dernier gâcheur de plâtre qui aura eu le génie de doter la terre d'une abondante marmaille !
— Oui, mon petit Ouen, c'est Reims par là, répéta-t-il en regardant vivement sa montre... Et je
crois que je vais y retourner par le premier train.
— Ah ?
Le visage de l'adolescent s'était tourné, un peu triste, vers celui du père adoptif .
— Oui, tu comprends, expliqua M. de Renescure en touchant l'épaule d'Ouen, je n'y ai rien fait, en somme, à Reims, et j'ai besoin de travailler, de monter aux tours, d'étudier la structure des gables, afin de savoir si, oui ou non, je dois m'inspirer de cette façade pour mon plan de Beauvais. Ce serait trop bête d'avoir entrepris ce voyage pour rien. Oh ! je ne resterai pas longtemps, j'espère : trois ou quatre jours, huit au plus... Toi, mon petit Ouen, tu vas retourner à Paris par le train direct et rentrer demain matin à ton collège. Il ne faut pas négliger tes classes, tu sais ! Ça commence à devenir sérieux quand on est en seconde... Allons ! en route pour la gare, vite !
Il jeta un dernier regard à la Cuve Saint- Vincent. Le soir dorait les choses. De la trouée de Reims, là-bas, une vapeur montait, comme une haleine d'amour. M. de Renescure se dirigea vers la gare. Il traversa la vieille ville, retourna aux degrés de pierre, descendit rapidement. Ouen le suivait, à cinq ou six mètres de distance. Il n'osait plus regarder son père adoptif. Ce retour à Reims avait ramené un voile de mélancolie dans ses yeux. Sur un talus proche, un cerisier laissait tomber ses fleurs, lentement, et en jonchait toute la pelouse tiède. Ouen croyait sentir des choses tomber aussi de lui, des choses blanches, des choses légères sans
46 I^A VIKRGE DORÉE
doute, mais qui, pourtant, pesaient sur son cœur. Il regarda la plaine indéfinie, les beaux rubans superposés des vallées lointaines que le soleil couchant nuançait de mauve, et il poussa un soupir sans bien savoir pourquoi.
— Vite ! je crois que voilà le train de Paris ! dit M. de Renescure en montrant une file de wagons noirs qui arrivaient sous un panache de fumée blonde.
En efïet, c'était le train de Paris.
M. de Renescure eut le temps de prendre un billet, de le mettre dans la main d'Ouen, et de faire monter celui-ci dans un wagon de première classe.
— Adieu, mon petit ! Sois sage ! Et travaille bien ! Tu seras à Paris à dix heures. Dis à Mariette de te iaire frire une tranche de jambon avec deux œufs, comme tu aimes. Et prends du vin de Saumur.., Allons, embrasse-moi.
Ouen mit ses lèvres sur les joues de son père adoptif. Mais ses yeux y laissèrent aussi tomber une larme.
— Comment? tu pleures? Par exemple! Tu aurais peut-être voulu revenir à Reims ?
L'adolescent baissa la tête, parut réfléchir une seconde, puis répondit, d'une voix sourde :
— Non, je ne veux plus revenir à Reims! jamais! Mais le train démarrait, lentement, crachant haut
sa fumée, ses gros flocons de fumée, entre lesquels le soleil montrait encore sa bonne face rougeaude. Et Ouen partit en regardant son père adoptif de ses yeux tristes.
Le train de Reims eut du retard. Il n'arriva qu'à la nuit en gare de Laon. ]\1. de Renescure monta lestement en wagon. Et aussitôt, il se plaça du côté gauche, du côté de Reims, pour descendre plus vite.
Le train mit une heure à faire la route. 11 n'en finissait pas. M. de Renescure, la tête à la portière, la barbe fouettée de vent, regardait la nuit. A huit heures dix, il aperçut enfin une masse noire là-bas, sur des lumières : la cathédrale. Cinq minutes après, il traversait la gare en coup de vent.
11 n'alla pas chercher la rue Jeanne-d'Arc, cette fois, ni la rue Glovis ; il alla vers la rue Garnot par le plus court.
Cependant, à mesure qu'il avançait, une certaine appréhension lui glaçait le cœur. Qu'allait-il faire, en somme, rue Carnot?Que lui voulait-il à cette jeune fille? N'était-ce pas un peu fou, à son âge, de revenir dans une ville pour si peu de chose, pour un sourire d'inconnue ? Quelle équipée absurde 1 A quoi cela pouvait-il aboutir? Cette inconnue était honnête sans doute ; on ne lui aurait pas permis autrement de porter une bannière à la procession de Notre-Dame. Eh bien ! si elle était honnête, elle allait détourner ses yeux de lui naturellement ; et, si par hasard elle ne l'était pas, ce serait lui qui ne voudrait plus la regarder. Alors?...
— Absurde ! tout ce qu'il y a de plus absurde ! se dit M. de Renescure avec un froncement de sourcils... Mais bah! il n'y a que les choses absurdes qui soient vraiment amusantes !
Et, sur cette réflexion philosophique, le cathédralier pressa le pas.
11 arriva rue Caruot ; il marcha nerveusement de boutique en boutique. Bientôt, là-bas, une lumière plus vive, quî blanchissait le trottoir, intrigua ses yeux.
Il s'approcha. C'était là, en elïet. Il revit l'enseigne :