‹ La vierge du LibanChapitre 10 sur 41 · Le diable · texte numérisé non relu

Le diable

le beau et le vrai votre but , et voua cherchez h l’atteindre par une expansion généreuse de votre être.... Voilà pourquoi je vous ai suivie. *

Elle me regarda avec un étonnement naïf, et resta un moment sans me répondre, *

« Si tout cela est vrai , dit-elle avec un sourire d’ingénuité ravissante, je vous avoue que je n’en sais rien.

— Si vous le saviez, lui dis-je, ce serait déjà moins vrai !

— Mais, reprit-elle, ce n’est pas cela que je voulais

vous demander : regardez ces petites lignes qui se croisent en dee entrelacs infinis.... Ce- sont de mystérieux hiéroglyphes où l’œil des Voyants sait déchiffrer l’énigme de l’avenir. - • ' \

— Ah ! lui dis-je en riant, c’est la bonne aventure que vous me demandez là.

— C’est l’aventure! reprit-elle toute sérieuse.... Je ne sais pas si elle est bonne }

— Eh bien, lui dis-je, c’est là une science d’imposteur, et, pour moi, je n’y crois pas plus que Ceux qui l’exercent.

— Voyez pourtant celte ligne ! me dit-elle ; cette ligne qui part du poignet, et qui va courant jusqu’au long doigt, c’est la ligne de vie ; et celle-ci, continua-t-elle en frissonnant, qui part du pouce et interrompt brusquement l’autre. . . c’est la ligne de mort.... Comprenez-vous ?

— Je comprends que ces jolis réseaux bleus qui charrient le sang de vos veines se jouent d’une façon charmante dans le satin blanc de votre peau. Mais je ne vois là partout que les signes de la vie, et non point ceux de la mort.

— Et pourtant, dit-elle, deux fois déjà on m’a prédit que je mourrais jeune et de mort violente : une fois à Beyrouth, et l’autre fois à Antoura. Aussi, tout à l’heure, les malédictions de ce misérable m’ont troublée malgré moi.

— Chassez ces pensées, lui dis-je, elles sont mauvaises et impies. L’avenir est à Dieu seul; lui seul le connaît, et votre vie est trop belle et trop précieuse pour qu’il la brise !

— Croyez-vous, dit-elle, que ce soit une raison 1 »

Elle me retira sa main et la passa deux fois sur son front, en me disant : « Allons! de l’air et du mouvement ! »

Nous partîmes tous au galop.

Nous marchâmes tout le jour h. travers un admirable pays. De temps en temps Mirane m’en faisait remarquer les beautés, m’en racontait l’histoire, m’en expliquait les mœurs.

Cette journée f6t courte.

Nous arrivâmes vers le soir devant le palais de 1’éiair.

Le palais des émirs maronites est placé dans le plus beau site du Liban. Vous pouvez faire' appel à vos souvenirs encore empreints des splendeurs et des magnificences de la nature orientale : nulle part elle n’a varié ses formes avec une fantaisie plus capricieuse. Les montagnes se reculent, comme pour laisser à sa vaste enceinte un plus libre développement ; de leurs puissantes assises , calmes et régulières comme l'architecture du monde, s’élèvent, pareils aux clochetons gothiques de nos vieilles cathédrales, des pics déchirés, foudroyés, tourmentés. Le rayon oblique du soleil couchant les teignait alors de sa pourpre ardente, et leurs vives arêtes ruisselaient d’une lumière dont l’éclat métallique rappelait les feux du Bengale. La neige immaculée couvrait de son blanc manteau les derniers sommets. Vers l’ouest, où tombait le soleil, sa blancheur s’animait parfois d’un reflet rosé ; vers l’est , au contraire , où les astres de la nuit ne s’allumaient point encore , elle réfléchissait l’azur limpide et profond du ciel.

Des sources éternellement fraîches tombaient en cascade des glaciers voisins, s’épanchaient en nappes abondantes sur les pelouses semées de fleurs, ou se rassemblaient en bassins naturels dans les citernes des rochers. De grands arbres étalaient de toutes parts leur végétation superbe, tantôt étendant au loin leurs rameaux , comme une ville

de feuillage habitée par un peuple d’oiseaux, d’où par moments s’échappaient des tourbillons de plumes et de chants, tantôt montant'vers le ciel comme des pyramides de verdure sombre. D’un côté, une pente douce réunit au plateau de la montagne le roc sur lequel est assis le château de l’émir ; mais de l’autre, son mur d’enceinle semble la prolongation du rocher, dont l’escarpement ù pic dresse audessus d’un précipice sa paroi haute de mille pieds, d’une perpendiculaire inflexible.

Dans toutes les directions on a ménagé sur la montagne des échappées de vue heureusement choisies, qui donnent, selon les heures du jour, des perspectives incessamment changeantes : ici des forêts, plus loin des vergers et des prairies avec des sillons entremêlés ; partout les belles images de l’abondance et de la fécondité. Les fruits se mêlent aux moissons, et, quand vous approchez, vous apercevez devant la porte des vignes aux pampres d’or, qui s’enlacent aux figuiers et aux grenadiers, s’élancent d’un bord à l’autre de la route, et projettent sur vos têtes leur arc de triomphe de.feuilles et de raisins.

La baie immense d’une arche ogivale , dont les croisés du treizième siècle ont peut-être posé la première pierre, nous laissa pénétrer dans une sorte d’avant-cour. Ses murailles, formées de quartiers de roche , me rappelèrent les fortes assises des constructions cyclopéennes. Au centre de cette vaste cour s’élevait une fontaine en marbre vert antique, flanquée de quatre colonnes de porphyre indien, dérobées sans doute aux mines de quelque temple. Tout à l’entour on avait planté des jasmins, hauts comme des arbres; leur fleur, petite étoile d'argent, riait dans le feuillage sombre, puis tombait, neige odorante, dans les vasques ciselées en conques marines ; sur un lit de cailloux blancs et de coquillages aux nuances irisées , l’eau des bassins s'enfuyait en murmurant.

Il y avait eu le matin nombreuse réception chez l’émir, prince à peu près souverain de cette partie de la montagne,

et tous les visiteurs ne s’étalent point encore retirés. Aussi cette première cour offrait-elle l’aspect le plus pittoresque, et un mélange de montures, de harnais et d’équipages à réjouir les yeux d’un amateur de sport. G 'étaient d’abord, attachés à des anneaux de fer scellés dans le mur, les chevaux de race, richement caparaçonnés, des cheikhs druses ou des anciens de la tribu voisine des Metoualis ; à côté d’eux, les montures plus modestes des sérafs 1 arméniens de Beyrouth; un peu plus loin, les mules de deux négociants d’Alep, qui venaient pour traiter d’un emprunt; les ânes noirs appartenaient à des religieux maronites ; autour de la fontaine, couchés sur le ventre, les jambes repliées sous leur corps , des chameaux somnolents ruminaient en étirant leurs longs cous, et allongeaient vers nous leurs sottes figures, en faisant tinter leurs sonnettes, pour distraire quelque peu leur ennui. . *

Aucune sentinelle ne veillait aux portes, et nous entrâmes sans rencontrer le moindre obstacle. Les mouckies* et les sais qui gardaient ces chevaux, ces mules , ces ânes et ces chameaux, étendus sur des nattes et fumant le tchibouque avec une volupté visible , ne se dérangèrent- point pour nous recevoir ; c’est à peine s’ils tournèrent vers nous leurs têtes indifférentes et graves. L’Orient seul connaît cette apathie si profonde que rien ne la peut troubler.

Une série de portiques, tellement rapprochés qu’ils faisaient comme une sorte de cloître’, séparait cette première cour de la seconde, au fond de laquelle s’élevait le palais.

Ce palais était immense , et son architecture , la plus composite qui se puisse imaginer, défierait toute description. C’était comme un résumé de toutes les fantaisies et de tous les siècles : l’arcade moresque y succède h l’ogive gothique, et le cintre orné de la Renaissance au porche plus simple des Byzantins . On dirai t que chaque génération a voulu

]. Banquiers.

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