Des Français
pas tombées à terre : nous les avons recueillies pour les porter à nos amis.... Il faut que tous les entendent. Achève seulemént ce que tu as commencé.. .. Marche devant! nous te suivrons. » ......
Mirane aussi s’était levée, et debout devant eux, droite, grande et Gère, l’éclair aux yeux, l’enthousiasme sur le front :
« Voilà des hommes! dit-elle en se tournant vers Achmet, et le Liban est sauvé ! Allez, et portez chez vous la bonne nouvelle de la délivrance.... Vous entendrez
bientôt parler de moi. Soyez prêts; Dieu est avec nous
Qui sera Contre nous?... » * • . . .
Les deux- hommes reprirent leurs fusils et, sans ajouter un mot, saluèrent et partirent, remplis de cette émotion généreuse qui fait les héros. . •
J’avais assisté à toute la scène sans y prendre part; mais j’étais trop familier avec la langue du- pays pour en laisser échapper le moindre détail.
« Achmet, fis-je à mon tour, quand les deux hommes furent sortis, pourquoi ne dis-tu pas à la princesse que je suis ton hôte? »
Mirane se retourna vers moi. •
« Un seigneur français, dit Achmet; presque un émir en son pays. *
Je m’inclinai devant la. jeune fille, qui releva ses yeux sur les miens en touchant sa poitrine.
« Princesse, lui dis-je assez négligemment, je m’ennuie beaucoup et je ne tiens guère à la vie; je voudrais avoir davantage à vous offrir ; mais, si peu que j’aie, saehez du moins que je m’estimerais heureux de le sacrifier à une noble cause. Si voiis daignez m’accueillir, je n’attendrai pas le 25 de séfer pour être à la source d’Ain-Kéri. »
Je ne sais si ce fut la flamme de la lampe tout à coup plus vive, mais .il me sembla voir passer une rougeur, bien vite éteinte, sur le front de Mirane.
« J’ai promis, dit-elle sans relever les yeux, de faire à
-ma cause le plus de soldats que je , pourrais ; vous voyez que je n'ai même pas le droit de vous refuser.
— C’est peut-être heureux poür moi, répondis-je en cherchant ses yeux.
— Vous n’êtes pas seulement un soldat de plus, repritelle ; vous êtes un Français ! avec vous, c’est la France que nous aurons sous notre drapeau.
— Eh bien, c’est conclu, et je signe mon engagement, » dis-je en lui tendant la main.
Mirane feignit de ne pas voir mon geste ou ne le comprit point ; mais sa main ne rencontra pas la mienne, elle resta toujours paresseusement allongée sur son genou.
« Avez-vous bien réfléchi, reprit-elle, que pour une cause étrangère:... -
— C’est la vôtre! dis-je en l’interrompant... ,
— Pour une cause étrangère, répéta-t-elle ayec une certaine fermeté dans la voix, vous allez risquer votre avenir, votre liberté, votre vie?...
— Je n’ai pas d’avenir, lui répondis-je; la vie n’est rien s’il faut trembler pour elle, et, quand on a des armes, on est toujours libre.
— J’aime votre réponse, dit-elle en se levant ; vous êtes dès maintenant un soldat du Liban. A demain donc ! nous partons avec l’aube. »
Elle passa devant moi pour se rendre à l’appartement des femmes, les deux petites filles du cheikh tenant chacune une de ses mains, qu’elles baisaient en marchant.
« Ainsi, dit tout près de moi une voix stridente qui contenait mal ses vibrations émues, ainsi tu veux emmener cet étranger? •
— Oui;- Ben-Ismaïl, dit Mirane en se retournant vers le coin du divan d’où partait cette voix perdue dans l’ombre.
— Pourquoi? reprit la voix.
— . Parce que cela me plaît, reprit Mirane, et je fais ce qui me plaît.... tu sais? »
Il y eut dans ces derniers mots comme une intention
qui ne pouvait échapper à personne. Mirane les accentua nettement, comme si elle eût voulu les souligner de la voix.
Celui qu’on appelait Ismaïl pressa conviilsivement sous son abahya le manche de son kandgiar, et me jeta un regard froid. .
Ben-Ismaïl était le chef apparent de cinq ou six cavaliers qui composaient la petite escorte de Mirane. Deux seulement de ces hommes étaient entrés dans le sélamik. On avait rapporté le pilaw de mouton, auquel ils rendaient- consciencieusement leurs devoirs. Ils ne s’étaient mêlés d’aucune sorte à la conversation; mais, chaque fois que la jeune fdle m’avait adressé la parole, Ismaïl avait brusquement relevé la tête.
Quand Mirane fut sortie, le sélamik me parut vide, et moi-même je me retirai bientôt, pour la mieux retrouver dans ma pensée.
Le lendemain, dès l’aube , c’était un joyeux tumulte dans la cour; les chiens aboyaient, les sais 1 criaient, les chevaux bondissaient en hennissant. Je descendis. Mirane était déjà sur le seuil de la porte, toute reposée par la nuit et fraîche comme le matin,
« Vous êtes exact! me dit-elle, avec le sourire perlé des dents blanches ; c’est heureux, car nous sommes à vingt lieues de notre souper. En selle, mon soldat ! »
J’aimais cette façon vive, franche et résolue de prendre les choses : elle me dispensait de toute galanterie Vjùne.
« En selle ! » dis-je à mon tour ; et je cherchai mon cheval.
Je ne le trouvai point.
Ce nélait pas un Nedji de pure race, et jè n’aurais pas juré qu’il comptât la jument du Prophète dans les illustra-, tions de sa généalogie. Je l’avais acheté un millier de piastres chez un marchand de Beyrouth, et c’était tout ce qu’il pouvait valoir; mais il faisait bien son service; quoique assez rude au départ, il était dur à la fatigue, et, pour peu
î. Palefreniers. ' . 1
qu’on. m'eût laissé le temps, j’aurais fait le tour du monde sur sa maigre échine. •
.« Pardonnez-moi, dit Mirane, h qui rien n’échappait ; vous cherchez votre cheval.... je l’ai réformé,... J’ai craint qu’il ne pût pas suivre les nôtres.... D’ailleurs, ajoutat-elle, c’est au général à équiper ses cavaliers. ••
Sur un signe de Mirane, deux sais, qui se tenaient immobiles dans un angle de la cour, m’amenèrent un cheval frais et vigoureux, tout enharnaché.
Je me retournai vers la jeune fille pour lui qffrir la main. Ismail l’avait, déjà enlevée dans ses bras robustes, et après l’avoir solidement assise, lui présentait les rênes.
La famille d’Achmel était descendue dans la cour.
« A quand le revoir? dit le cheikh en me serrant la main.
— Dieu le sait! » répondit Mirane.
Les enfants se pressèrent contre les jambes de son cheval, en s’attachant au pan flottant de son voile : il fallut les arracher.... « Adieu, adieu, Mirane! » criaient- ils en lui envoyant des baisers.
« Ouvrez les portes, » dit Mirane aux serviteurs.
Amin, qui avait assisté, sans y prendre part, à toute la scène des adieux, s’avança d’un pas qu’il voulait raffermir jusqu’à la porte de la cour, et enleva le gond d’olivier passé de chaque côté dans le mur, qui retenait les deux battants. Il était extrêmement pâle.
« Adieu, lui dit Mirane en passant près de lui.
— îlon, reprit-il vivement, avec toi jamais adieu!... Je n’oublie ni la source d’Aïn-Kéri, ni le 25 de séfer....
— Au revoir donc! lui dit-elle,- au revoir, cher Amin!
— Cher Amin ! murmura le jeune homme en levant les yeux vers la jeune fille. Elle a dit : Cher Amin! »
Mirane étendit la main et nous partîmes.
L’aube commençait à sourire entre les nuages argentés
DiQifeedbv Googt
Je ne connais poiut de plus magnifique spectacle que ces beaux malins de l’Orient, qui vous offrent en quelques instants une succession de tableaux infiniment variés ; tableaux sans sujets, et dont la lumière seule fait le charme ! Charme mobile et changeant, qu’aucun peintre ne saurait faire passer sur sa toile, que l’on fixe comme on peut dans son souvenir, et que l’on y retrouve plus tard, en fermant les yeux, avec sa magie ardente mais passagère.
Des bandes indécises, qui flottent de l’orange clair au vert tendre, marquent à l’horizon lointain la limite extrême où le ciel et la terre semblent s’unir ; au-dessus, l’éther bleu, vif, léger, dont on devine la profondeur, rien qu’à voir sa transparence ; et, dans le vide immense, des groupes errants de images lumineux, dont les bords, finement découpés, se teignent de pourpre éclatante, s’embrasent de reflets roses, ou s’avivent des feux de l’émeraude, de la topaze et de l’améthyste, comme l’écrin, flottant des cieux. Puis le soleil parait. Un souffle invisible dissipe les nuages. C’est partout comme un incendie aux flammes d’or.
Nous nous engageâmes bientôt dans les étroits sentiers de la montagne. La princesse marchait en tète de notre petite troupe. Dès que la route s’élargissait, nous étions à scs côtés, Ismail et moi ; mais le plus souvent il nous fal-
lait défiler un par un. Déjà j’éprouvais un trouble secret à voir de loin flotter son voile. De temps en temps elle se retournait vers nous.
A mesure que le jour se faisait, nos regards embrassaient une plus vaste scène, et le Liban nous apparaissait dans toutes ses splendeurs. Les formes et les couleurs s’arrangeaient dans une harmonie admirable, et formaient des horizons à, souhait pour le plaisir des yeux. Les sommets et les profondeurs, les pics aigus et les molles sinuosités, les roches dépouillées et les vallons fertiles, tout se complétait et s’achevait pour composer un tableau exquis.
Nous étions au milieu de la montagne. Mirane s’arrêta sur une plate-forme naturelle de roches basaltiques ; audesSus de nos têtes, les dentelures des sommets découpaient sur le ciel leur silhouette élégante, bizarrement colorée par les feux du matin ? à nos pieds, le regard s’enfonçait dans des abîmes de verdure, d’où les parfums de mille plantes, réveillées par le jour, s’exhalaient jusqiî’à nous. Au loin, par des perspectives enchantées, la plaine se déroulait avec ses tapis de moissons blondissantes,- ses prairies d’émeraude et sa ceinture flottante de mûriers et d’oliviers pâles.
« Voilà notre royaume, dit Mirane en étendant la main. N’avons-nous pas raison de vouloir le défendre?
— : Ne faut-il point d’abord le conquérir? lui demandai-je. - . ' 'Y
' — Il est à uqus! reprit-elle. Déjà, depuis longtemps» nous ne connaissons plus les Osmanlis que par le tribut. Nons ne les servons point, et ils n’ont sur nous que le nom de l’empire. Nous n’obéissons qu’à nos princes, et ce tribut, dernière marqife de la défaite, si Dieu nous favorise, nous ne le payerons plus qu’une fois, pour le rachat suprême de notre indépendance.
— Et cette fois, ditîsmaïl à son tour, nous le payerons avec du sang. »
Il était dix heures; le soleil, rappelant à nos esprits les antiques comparaisons" des poètes, s’élançait, comme un
géant à la cuirasse d’or, dans la carrière du ciel. Déjà le rayon moins oblique fatiguait nos chevaux/
« A la première source, dit Mirane, nous ferons une halte. »
Bientôt, dans un repli de la montagne, nous aperçûmes une sorte de golfe d’ombre et de fraicheuY. An fond du golfe' s’élevait une de ces mosquées rustiques que les Druses nomment khaloués. Quatre murs à pans droits, blanchis à la chaux, répercutaient le rayon avec un ardent miroitement ; la modeste coupole était indiquée à peine, tant sa calotte surbaissée affleurait la ligne du toit. Il n'y avait même point de minaret; mais tout près un palmier au tronc superbe jaillissait du sol comme une flèche. Sa tête s’épanouissait en un bouquet de feuilles vertes, entre lesquelles brillait un régime de fruits vermeils; Un ruisseau d’eau courante pénétrait dans le khaloué par une de ses extrémités et sortait par l’autre. -
« La place semble bonne, dit Mirane ; nous nous arrêterons ici 1 »
Nous descendîmes : les hommes attachèrent leurs chevaux en repliant une de leurs jambes sous là cuisse ; ou étendit les provisions sur la mousse, et nous déjeûnâmes à l’ombre d’un sycomore. .
Bien que Mirane fût d’un rang supérieur à tous les hommes qui l’accompagnaient, ils ne lui témoignaient cependant aucune de ces déférences attentives qui, dans la galanterie respectueuse de i’Ûccident, sont la vraie politesse du cœur. Us la traitaient comme un homme; c’était pour eux un compagnon, rien de plus. Les raffinements de notre civilisation chevaleresque n’ont pas encore franchi la Méditerranée. Loin d’être choqué de ces mœurs à demi-barbares j’étais plutôt tenté de me réjouir, sans toutefois me rendre compte à moi-même de ce sentiment, en voyant què Mirane n’était pour aucun de ces hommes l’objet d’une attention trop délicate. ‘ * -
Les Orientaux mangent vite, et nous eûmes bientôt
achevé notre frugal repas. Mirane nous offrit la sieste pour dessert, et, à l’exception d’elle et de moi, toute la troupe s’étendit à l’ombre, un bras replié sous la tête, un pan du manteau ramené sur les yeux.
Je me rapprochai de la jeune Fille. * 1
« Je suis certaine, me dit-elle d’une voix sérieuse et calme, que je bouleverse en ce moment toutes vos idées sur l’Orient. Vous me voyez libre, seule au milieu de ces hommes, et m’occupant d’intérêts qui d’ordinaire fle sont pas confiés aux femmes. C’est, ajouta-t-elle avec une simplicité charmante, queje nesuis pas tout à fait une femme comme une autre. i
— Je le vois bien, * lui répondis-je.
Elle ne parut point prendre garde à ma réponse. •
« Je suis, continua-t-elle, une fille du Liban ; mais j’ai ici une liberté et une indépendance presque européennes. J’ai été élevée dans les idées et dans les mœurs de votre pays.
— Par malheur ! murmura Ismaïl en se soulevant sur son coude. i
— Ma mère était Maronite , reprit Mirane sans relever l’interruption, et elle épousa le frère de l’émir des Druses, dont, comme vous le voyez, je suis la nièce. Mon père mourut jeune, et ma mère ne lui survécut que quelques mois.
« Je la. perdis dans une visite que nous fimes à nos parents chrétiens, et je restai près d’eux. Une de ces guerres de tribus, qui désolent si fréquemment la montagne, ne tarda point d’éclater entre les Druses et les Maronites. La famille de mon père me réclama; les parents de ma mère ne voulaient pas me rendre. Je n’avais pas dix ans que déjà l’on se battait pour moi. Un jour on rapporta au logis un de mes cousins blessé à mort. Je voulus me jeter dans le puits de notre cour.... Ma mère, qui était chrétienne, me prit dans ses bras, se sauva avec moi jusqu’à Beyrouth , et tne cacha dans le couvent des Dames- Françùises.
— Que ce jour soit maudit ! » s'écria Ben-Ismaïl eu manière d'aparté. ' '
Mirane lui jeta ün regard sévère, et il se recoucha engrondant, comme un de ces dogues à demi sauvages, qui font trembler les hommes et qu’une femme asservit... . Ils lui montrent parfois les dents, mais ne la mordent jamais.
« Au couvent, reprit Mirane, ce fut comme une nouvelle vie qui commença pour moi. J’entrevis des choses que je n’avais même point soupçonnées. Mon père m’avait fait élever dans la religion des Druses. Il voulait même m’affilier à la secte des akals. Ce mot veut dire savant, ajoutat-elle avec un sourire plein de malice et de gaieté, et je crois que j’aurais dû faire un long noviciat avant d’être admise. Ma mère, qui était chrétienne, ne pouvait pas me faire partager sa croyance : mon père ne l’eût pas voulu ; mais souvent, quand nous étions seules, elle me disait qu’aüdessus de Haekein il y avait un Dieu grand, bon, juste, unique, éternel, devant lequel tous les autres dieux n’étaient rien. Il est vrai que mon père me disait tout le contraire le lendemain ; et, comme il était pour moi aussi bon et aussi doux que ma mère elle-même, je ne savais pas lequel croire. Je dois rendre cette justice aux religieuses, qu’elles ne cherchèrent point à me gagner h leur croyance. Elles s’étaient chargées de me garder bien plus qde de m’instruire. Mais il y a une contagion du bien : elles ne purent me défendre contre leur exemple ; ma pensée devint chrétienne.
» Cependant ma retraite lut découverte, et, à la suite d’une trêve, mon oncle voulut bien faire de moi une des conditions du traité de paix. Il eût été trop ridicule de mettre le feu au Liban pour une petite filin. On me rendit, et je fus emmenée chez les Druses. J’avais quatorze ans.
. « La vie orientale, avec son calme, son apathie et sa mol- - lesse, est peut-être bonne pour les femmes qui n’en ont jamais connu d’autre. Elle ne me suffisait déjà plus. Je trouvai la solitude dans la famille et l’ennui sur le Liban désert.
46 la Vierge du lib.an.
Un événement qqe vous connaîtrez pins tard vint accroître tout à la fbis et ma tristesse et mon indépendance. »
Ismaïl se retourna vers nous et regarda Mirane fixement, «t Je ne savais plus, continua la jeune fille, comment remplir mes journées vides, quand la guerre d’ibrahim vint donner un aliment à ma pensée et un but à mes efforts. La présence du paçha soulevait bien des questions chez nous, et la guerre qu’il entreprenait contre les Turks rendait enfin possible entre les tribus si longtemps divisées du Liban une alliance vivement désirée par leurs chefs. Il ne s'agissait plus que de s’entendre: ce doit être facile quand les intérêts sont les mêmes. On en parla devant moi chez l’émir, mon oncle. Les liens de ma double parenté me donnaient des relations et m’assuraient un crédit à peu prèç égal chez les Druses et chez les Maronites. On pensa que je pourrais peut-être rapprocher les partis et servir la cause du Liban. Bientôt je n’eus plus que cette pensée. Elle devint le rêve de ma vie ! Je connaissais tous les chefs pour les avoir vus dans l’une ou l’autre de mes deux familles; je les estimais tous; j’aimais leurs vertus, je plaignais leur égarement. Je ne haïssais que leurs haines.
« On le savait dans la montagne ; on sàvait que je voulais l’union de tous et que je n’aurais Consenti à l’asservissement d’aucun. Ne suis-je pas la fille des uns comme des autres, et le sang des Maronites ne coule-t-il pas dans mes veines mêlé au sang des Druses ? Ni ceux-ci ni ceux-là ne sont faits pour obéir ; et si le Liban n’est pas digne de l’indépendance, s’il doit porter éternellement un joug, mieux vaut cent fois celui des Turks : il pèse moins, car la main qui l’impose est plus loin. G’est parce que l’on connaît mes sentiments que l’on veut bien écouter mes paroles. D’autres ont le commandement : j’ai un peu l’autorité. Le peuple me croit. Vous avez entendu hier, chez Achmet, Yousouf et Zebdani.... il ÿ en a des milliers comme eux dans la montagne.... Tout le sud et tout l’est sont déjà prêts..,. Ce sont les cheikhs et les émirs qui résistent....
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S'ils le voulaient bien, nous rendrions la richesse et la liberté à ces contrées, les .plus nobles et les- plus belles de l’Asie.... Oui, ajOuta-t-elle , ce pays retrouvera ce qu’il aperdu, Ou je mourrai à la peine ! »
Et comme je semblais l’admirer :
« Je ne fais que payer ma dette, ajouta-t-elle avec une simplicité tout aimable ; n’est-ce pas mon pays que je sers ?.... Mais vous, qui vous dévouez pour des étrangers, pour des inconnus, comment vous remercier?
— En ne me remerciant pas ; ne me faites pas meilleur que je ne suis ! lui répondis-je. Je trouve qu’en général on n’aime tout le monde que pour n’aimer personne. Pardonnez-moi ! mais ce ne Sont pas là mes principes. J’ai pour devise : Rien pour tous ; tout pour un.... ou pour une.
— J’aime beaucoup les devises, répondit Mirane ; elles sont filles de l’Orient, et elles expriment une âme tout entière avec un mot, mais je ne saurais approuver la vôtre : on pourrait passer sa vie à chercher cet un ou cette une dont vous parlez, sans les rencontrer, et alors on ne se dévouerait point. Or, sachez-le bien, la vie qui ne se dévoue pas est une vie perdue ! »
Je regardai la jeune fille'coinme elle achevait ces mots. Son visage avait pris une expression d’enthousiasme qui la transfigurait. On eût dit qu’une autre âme plus divine habitait en elle 1 Sans doute je ne l’aimais pas encore ; mais je l’admirais déjà ! r
Ismaïl demanda les chevaux, et nous partîmes.
* Le moment est décisif, continua Mirane en s’adressant à moi. Ibrahim s’approche du Liban par étapes de victoires ; les Turks abandonnent la Syrie : il s’agit maintenant de savoir si nous serons les ennemis du pacha, ses auxiliaires ou ses dupes. L’émir des Maronites, chez qui nous allons, exerce une très-grande influence dans la montagne. Sur un geste de lui, vingt mille hommes se lèvent en armes. Si j’ai le bonheur de le persuader, il pourra beaucoup pour notre cause. •
— Oui» dit Ismaïl, avec un sourire de dédain; ce seront
encore de belles promesses, auxquelles tu croiras et qu ’il ne tiendra point.... Tu devrais bien savotrpourtant que les paroles sont des femelles et que le section s sont des mâles
— Voilà, dit Mirane, en se tournant de mon côté; la galanterie de l’Orient. *
Le sentier devenait plus difficile et plus étroit ; nous étions obligés de marcher au pas, et souvent séparés les uns des autres. De temps en temps, sur notre droite, dans les broussailles, j’entendais un bruissement de ronces et d’herbes sèches. Mes compagnons, plus familiarisés avec la montagne , ne semblèrent point y prendre garde. Nous avancions toujours, et quand les inégalités- de la route nous éloignaient moins, nous reprenions la causerie souvent interrompue. Tout à coup une masse noire s’élança du taillis qui bordait le chemin et vint bondir devant le cheval de Mirane. Le noble animal se cabra' avec un frémissement d^horreur; Mirane rendit, et le cheval retomba sur ses pieds. L’homme alors, car c’était un homme, saisissant les rênes d'une main et de l’autre brandissant un bâton noueux sur la tête de la jeune fille, lui barra le chemin.
Mirane crut, à l’aspect misérable de l’homme, que c’était un de ces mendiants hardis qui demandent l’aumône sans dire : « S’il vous plaît ! »
« Allons, laisse-moi passer, lui dit-elle d’une voix altérée, mais encore impérieuse, et elle lui jeta une poignée de ces petites pièces blanches qui, sous le nom de ghazirs, circulent dans tout le commerce de la Syrie et du Liban.
— Garde ton or, chienne, fille de chienne ! et ne blasphème plus Allah et Mohammed son prophète, comme tu le fais depuis une heure. C’est moi qui te le dis, moi, Abdallah des derviches purs, régénérateurs du monde !
— Laisse-moi passer, te dis-je, » reprit Mirane en rassemblant son cheval ; et elle leva sur la tête de l’homme la courbache de nerf d’éléphant qui lui servait de fouet,
Mais le derviche, d’une main qui étreignait comme un
étau, s’était cramponné au mors.... Son bâton' toujours levé allait s’abaisser sur la tête de la jeune fille..,.. Mirane devint pâle comme, un marbre; ses yeux se fermèrent et ses mains s’ouvrirent.... Elle serait tombée, si Ben-Ismaïl, prompt comme l’éclair, ne l’eût soutenue dans ses bras.... Moi-même j’avais enlevé mon cheval vigoureusement, et me jetant sur le derviche, h demi culbuté du choc, j’appuyai contre son front le bout de mon pistolet ...
a Lâche cette bride, ou tu es mort 1 lui dis-je en armant.
— Jamais ! » s’écria-t-il l’œil en feu, la barbe hérissée et l’écume aux lèvres.
Il était effrayant à voir, : sa robe, couleur d’amadou, si sèche qu’une étincelle aurait suffi à lui faire prendre feu, était frangée de déehiquetures au bas, percée au coude et limée aux reins; son bonnet, pointu comriie la tiare des Persans avait roulé à terre , où son feutre sale se confondait avec/la poussière du chemin ; son front était bas, ses joues creuses, et son énorme cou se rattachait à ses'épaulespar des muscles de taureau. La forme était hideuse et l’expression sinistre. Jamais homme ne m’avait inspiré le dégoût à ce point , et je l’aurais tué sans plus de remords qu’une bête malfaisante. Mais Mirane se ranimant à ma voix : «Non ! non ! s’écria-t-elle ; pas de sang, je vous en. prie ! »
Deux des nôtres sautèrent à bas de leurs chevaux et contraignirent le derviche furieux à lâcher prise ; il fut bientôt renversé dans les épines d’un nopal.
« Passez ! » dis-je à Mirane, en flattant de la mcjn le cou de son cheval.
Elle restait immobile, fascinée par l’étrange regard de cet homme, comme la colombe est charmée, dit-on, par l’œil magnétique du serpent. Maislui, se débattant toujours entre les bras des hommes qui le maintenaient : « Dieu est Dieu ! s’écriait-il , et, comme Mahomet est son prophète, vous périrez tous ! La terre de l’Islam vous dévorera, et toi comme les autres, face sans voile, qu’on devrait en- 288 - 3 • ' - '
fermer avec les esclaves au fond d’un harem. C’est sans doute parce que fu cours seule la montagne avec six hommes que l’on t’appelle la Vierge du Liban,! Mais, va, tes instants sont comptés, et bientôt Éblis 1 coupera le fil de tes journées d’été »
Le visage de Mirane prit une expression d’attendrissement rêveur, comme si elle eût pleuré sur sa destinée ; un sourire mélancolique erra sur ses lèvres. « Partons maintenant, » me dit-elle doucement. Ismaïl cingla d’un coup de courbache le visage du derviche, qui se cacha en hurlant dans les buissons d’azeroliers qui bordaient la route. Mais chacun, suivant sa nature, gardait une impression plus ou moins désagréable de cette fâcheuse rencontre. Chez nos hommes, c’était de la fureur, et Ismaïl, sur l’ordre de Mirane, eut grand’peine à les empêcher d’écraser cette bête venimeuse; chez moi, c’était de la colère et de l’indignation; chez Mirane, une sorte d’ébranlement nerveux dont elle eut peine à" revenir. Tout h coup elle m’arrêta, et me regardant attentivement :
« Les hommes de votre pays savent-ils lire dans la main? me demanda-t-elle.
— Comme dans un livre, » lui répondis-je.
Elle me tendit la sienne en me disant :
* Que voyez- vous ?
— Puis-je être franc?
— Je vous l’ordonnerais, répondit-elle, si je n’aimais mieux vous en prier. »
Je tins un instant dans la mienne cette petite ïnain fine, dont les doigts sans nœuds, aux longues phalanges, s’effi. laieijt avec une ondulation légère.
« Vous avez, lui dis-je, non pas la plus belle main (vous croiriez que je veux vous flatter), mais là plus sympathique que j’aie jamais vue. Tout eji elle révèfy.la noblesse et la pureté des instincts.... En toute chose l’ànïje est votre guide,